Le coup de pied de l’âne

Dans son nouveau roman Mari Vorgan ar Glandour (« la sirène des algues »), l’écrivain, acteur et metteur en scène Goulc’han Kervella cite à plusieurs reprises Roparz Hemon (1900-1978) et son roman Mari Vorgan écrit en 1958, publié en 1962 puis traduit du breton en français en 1981. Anne Bilak, directrice des centres régionaux de documentation pédagogique (CRDP) de Rennes et Nantes, s’offusque de ces citations et elle écrit le 12 décembre 2015 à Michel Quéré, recteur d’académie de Rennes, que Roparz Hemon aurait été radié par le ministère de l’Éducation pour des raisons de collaboration au cours de la Seconde Guerre mondiale. Et elle demande au recteur, qui s’en exécute, d’interdire la publication du roman.

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La diversion d’Anne Bilak ne peut faire oublier que la France vaincue en 1940 proposa à son vainqueur la politique de « Collaboration », ce qui l’amènera à instaurer un « Statut des Juifs » et à consentir un important soutien financier à l’effort de guerre allemand. Et accessoirement, à devenir la principale complice dans un des plus grands crimes contre l’Humanité, la Shoah, avec ses six millions de victimes. Sans oublier d’autres victimes parmi d’autres catégories de la population.

Anne Bilak s’en émeut-elle ?

Accessoirement, Roparz Hemon n’a pas été radié de l’Éducation nationale dont il a démissionné volontairement, mais il a été condamné à dix d' »indignité nationale » en 1945. Il y aurait donc lieu pour Anne Bilak d’accorder de l’importance à des jugements rétroactifs et revanchards de la justice de l’Épuration, un grand moment de l’histoire de France. Anne Bilak ne s’offusque pas de ce que nombreux écrivains français frappés d’indignité nationale après la Libération soient publiés dans la Pléiade et largement cités dans les livres scolaires avalisés par l’Éducation nationale : Sacha Guitry, Henri de Montherlant, Marcel Jouhandeau, Louis-Ferdinand Céline, Jean Giono… Une liste plus complète pourra être trouvée ici.

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Revue « Les ondes », n°135, dimanche 28 novembre 1943, L‘activité de Rennes-Bretagne, pp. 12-13, – Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) et musée d’histoire contemporaine

La remarque d’Anne Bilak est d’autant plus incongrue que, à la différence des écrivains cités précédemment, Roparz Hemon, en tant que Breton, n’a pas le moins du monde été partie prenante ou aurait seulement prôné la politique de Collaboration franco-allemande, globalement défavorable à toute forme d’émancipation de la Bretagne. Si quelques avancées ont été constatées dans le domaine culturel, elles sont dues à l’initiative de quelques Allemands, ce dont il y a lieu de les féliciter. Grâce à ces soutiens, Roparz Hemon s’est surtout consacré pendant l’Occupation à l’Institut celtique et aux émissions en langue bretonne de Radio-Rennes.

Que Roparz Hemon ait écrit en breton plutôt qu’en français et hissé la langue bretonne à un niveau littéraire international indispose plus vraisemblablement Anne Bilak. D’assez nombreux intellectuels français font preuve de mépris envers le fait breton, mais de nombreux autres savent aussi porter l’amour de leur langue et de leur culture françaises sans se laisser aller à ces bassesses. Ce sont sûrement ces derniers qui œuvrent plus utilement pour le rayonnement de la France que quelques besogneux dénonciateurs d’un écrivain de langue bretonne.

C’est une forme de négationnisme que d’accorder de l’importance à des détails de l’Histoire. La condamnation a priori d’un auteur pour son appartenance culturelle sans la moindre appréciation de son œuvre rappelle aussi les plus sombres heures du siècle dernier en Europe. Et l’interdiction de la publication d’une œuvre est une négation flagrante de la liberté d’expression : elle nous renvoie à l’essence même de tous les totalitarismes. Parce que le respect de la vie est essentiel, il faut accorder toute leur place à la littérature et aux arts et à leur enseignement qui concourt au véritable respect de cette vie.

Ene va ene, biskoazh n’em eus ho karet kreñvoc’h eget pa’m eus ho kuitaet. Va c’hrediñ a rit, n’eo ket ? Ezhomm am eus em c’hredfec’h, evid krediñ va-unan. [1]

Cet incident nous rappelle au moins un agréable moment de lecture. Ayant déjà dépassé les événements de la guerre qui vient de se terminer, Roparz Hemon situe son roman Mari Vorgan dans sa chère ville de Brest avec ses connivences océanes. Il le construit sous la forme d’un journal de bord que le médecin du navire Agenor remettra à sa jeune épouse, Adela, lorsqu’il reviendra de son périple. L’intrigue se dévoile et les personnages se révèlent de la fête de la nouvelle poupe à Brest, d’où part l’Agenor avec une passagère clandestine, à la fête du passage de la Ligne… [2]

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[1]  Roparz Hemon, Mari Vorgan, Al Liamm, 1962, p. 28

[2] Pierrette Kermoal, Un ene tan, Preder, 2002.

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Lili La Plume

Vient de disparaître Louis Quénéhervé, dit Lili La Plume, de Rosporden, né en 1925, ancien du groupe d’Albert Rivier et de Louis Le Cleac’h, dit Mercier, du mouvement Libération Nord.

LQ

Louis Quénéhervé à Quillien, là où vers midi le groupe FTP de Scaër sollicita le concours du maquis de Quillien le 15 juillet 1944.

Rencontré le 31 octobre 2015, Louis Quénéhervé m’a proposé de se rendre sur les lieux du combat de Kernabat : pas besoin de lui demander. Aucun doute possible, Louis Quénéhervé était bien à Kernabat le 15 juillet 1944, encore en plein dans  l’action une fois rendu sur les lieux. Idéal pour comprendre le terrain et les mouvements des différents protagonistes.

Kenavo Lili.

KQ

Viens rejoindre notre armée !

Citation

J’ai le plaisir de vous annoncer après Arthur et David en 2011 et Joli mois de mai 1944 en 2013, mon troisième livre : Viens rejoindre notre armée ! 1944, une Résistance bretonne à contretemps. Toujours le même cadre de la Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale, cette fois selon le thème des groupes nationalistes bretons, qui vont se retrouver dans des opérations policières et militaires au côté des Allemands ou des Alliés, dans le contexte de la fin de l’Occupation qui fut bien plus une guerre civile qu’une guerre de libération.

En repartant de la réalité du terrain, des témoignages et des archives, et en s’affranchissant des versions officielles que je n’hésite pas à remettre en cause.

Je vous fais part de ma présence au salon des écrivains bretons à Paris le samedi 6 février 2016, 10-19 heures (Salle des Fêtes de la Mairie du 14ème : 12 rue Castagnou, Métro ligne 4 : station Mouton-Duvernet) ainsi que d’une conférence pour présenter ce livre le samedi 5 mars 2016 à 15 heures au Centre culturel breton, place du champ au roy à Guingamp. Cette conférence est organisée par l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE) basé à Guingamp.

Mon livre est distribué dans les librairies et les maisons de la presse par Coop Breizh et par l’IDBE. Si vous avez des difficultés pour vous le trouver, je peux vous l’envoyer directement : il sera alors dédicacé.

Je vous souhaite bonne lecture,

Bien cordialement,

Yves Mervin

Mon mail : jolimoisdemai1944@free.fr

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Table des matières :

REMERCIEMENTS
AVANT-PROPOS
CONVENTIONS

MÉMOIRE LONGUE ET MÉMOIRE COURTE

LES PIONNIERS
Breiz Dishual
Breiz Atao
Gwenn-ha-du
Nationalistes allemands
Le réveil de Gwenn-ha-du
Kadervenn
Les procès des nationalistes bretons
Abadenn Casement
Le pacte germano-soviétique
La drôle de guerre
L’Effondrement
Le congrès de Pontivy
Le salut au drapeau de la nation bretonne

OCCUPATION ET PRÉOCCUPATIONS
Barbarossa
Le spectre de l’Épuration
La guerre des ondes
Sicherheitsdienst (SD)
Le groupe Vissault
Mission Cockle
Pat O’Leary
Les arrestations de Pontivy
Retour à Londres
Henri Joubard
Le camp de Landivisiau
Yann Bricler
Rendez-vous manqué avec Raymond
La Révolution prolétarienne
Yves Kerhoas
Jean-Marie Perrot
La Bezen Perrot
Communisme de guerre en Morbihan
Le groupe Vissault à Bubry
Les rafles de Baud
Premières opérations de la Bezen Perrot

EN ATTENDANT LE DÉBARQUEMENT
Convulsions et raidissements
Le détournement des armes
Défense de la France
Le Kommando de Landerneau
L’arrestation de Jean Corre
Le Kommando arrête et recrute
L’inspecteur de police Guillaume Le Penduff
Henri Provostic dit Benoît
Éliane et Simone Riou
Paul Gaïc
Édouard Leclerc
André Geffroy et Hervé Botros au Kommando
Le Bataillon Guy Môquet
La rafle de Maël-Pestivien

EN ATTENDANT LES AMÉRICAINS
Au Château du Boro
Albert Duperrier et Madame
Guéméné-sur-Scorff
Justice populaire en Haute-Cornouaille
Le maquis du Lescouët
Broualan
Henri Cevaër père et fils
Bellon, contrôleur du courrier des autonomistes
Locminé
On les aura les Boches ?
Guy Péron
La « Milice bretonne » à Ploëzal
Équipes nationales de la jeunesse
Pardon Vourc’h à Bourbriac
Le maquis de Kerougon
Deuxième expédition à Scrignac
Deuxième parachutage pour Kernabat
Affaire de Hanvec et du Faou
Le maquis de Rosnoën
Théophile Lécuyer de Lesneven
La libération de Scrignac
Les frères Tattevin
Le maquis Bleimor
Le maquis de Moncontour
Le maquis des parachutistes
Le maquis de Lopérec

EN ATTENDANT LA CAPITULATION
Missions radio et sabotage
La retraite de la Formation Perrot
Pierre-Marie Lec’hvien
Corvée de bois à Troyes
Le groupe Liberté
Les maquis nationalistes
Au coeur de l’Allemagne
Le retour de Polig Monjarret
Procès, condamnations et pelotons d’exécution

DEVOIR DE MÉMOIRE
Nation et Résistance
Nation et insurrection
Nation et idéologies
Nation et nationalisme

VISION COURTE ET VISION LONGUE

LEXIQUE
ABRÉVIATIONS
ARCHIVES
BIBLIOGRAPHIE
INDEX
TABLE DES MATIÈRES

Des Juifs qui n’étaient pas vraiment juifs.

C’est nous qui décidons de qui est juif et de qui ne l’est pas.

Joseph Goebbels, Ministre à l’Éducation du peuple et à la Propagande du Troisième Reich

Vient de paraître en novembre 2015, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale de Sébastien Carney [1]. Ce livre est dérivé d’une thèse intitulée Les promesses de la Bretagne – Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : génération de l’apocalypse et mystique nationale (1901-1948). Thèse soutenue le 24 novembre 2014 à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) de Brest.

Le mouvement breton analysé au travers de la personnalité de quelques-uns de ses leaders : en résumé, quatre fils de bourgeois peu doués pour la Révolution prolétarienne [2] s’égarent dans le nationalisme breton : dans les circonstances de la Seconde Guerre mondiale, le résultat ne serait pas à la hauteur des espérances.

Des quatre personnages passés au crible par l’auteur, j’ai rencontré Olier Mordrel en 1979 et j’en garde, comme de nombreux autres, le souvenir d’un intellectuel pour le moins brillant. D’une insolente audace dont manquent la plupart des Bretons. Quatre fois condamné à mort : par les radicaux-socialistes de la Troisième République, par les collaborateurs avec les Allemands, par les gaullistes de Londres [3] et enfin par les Cours de justice de l’Épuration. Et toujours prêt à repartir au combat : insubmersible ! Avec un sourire exprimant une inébranlable confiance en sa personne, sa nation et son droit.

J’ai aussi rencontré Yann Fouéré sur le tard en mai 2006, il avait 96 ans et encore toute sa vigueur intellectuelle et tous ses souvenirs. Une rencontre marquante, qui m’a incité à lire par la suite ses ouvrages. Juriste, haut fonctionnaire, sous-préfet, directeur de journal, écrivain, chef d’entreprise en Irlande… Et lui aussi avec le sourire gourmand de l’intellectuel qui attend de son interlocuteur la répartie qui fera de la conversation un instant inoubliable.

Le risque de s’attaquer à ces personnages, c’est de révéler ses propres préjugés et orientations idéologiques. À cet égard, le pensum de Sébastien Carney reste dans la ligne des productions du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de l’UBO, même s’il fait preuve d’un peu plus de circonspection que ses prédécesseurs et si l’on devine qu’il s’affranchira un jour des figures imposées.

En 2000, Ronan Calvez ,du CRBC, traite du cas d’Olier Mordrel [4] et de ses relations avec un Allemand qui a l’infortune d’être classé juif par les nationaux-socialistes, Julius Pokorny [5]. Il produit alors le commentaire suivant :

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Citation du texte d’Olier Mordrel par Ronan Calvez ([4], p. 22).

Ronan Calvez, qui développe une très personnelle théorie de la « Pangée » [7] bute sur une réalité qui, pour le moins, n’étaye pas son propos. Car le texte original d’Olier Mordrel dans son livre Breiz Atao [6] à propos de l’universitaire celtisant Julius Pokorny est le suivant :

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Texte original d’Olier Mordrel ([6], pp. 242-243)

Mais que voilà donc une situation bien étrange : Olier Mordrel qui se déclare bien ami avec un Juif persécuté par les nazis et qui raille avec son humour habituel, Ludwig Mülhausen, un membre du parti nazi ! Ronan Calvez, qui n’hésite pas à accuser Olier Mordrel de négationniste de la Shoah, trouve la solution : il raye la petite phrase embarrassante : ni vu, ni connu ! Pas vu, pas pris ! Sans bruit, sans traces !

Sébastien Carney n’élude pas la question, mais la traite d’étrange façon. Cette fois dans le cas du peintre Fritz Heinsheimer [2], lui aussi catalogué comme Juif par les nationaux-socialistes et membre de l’église païenne de Friedrich Hielscher, l’Unabhängige Freikirche (« église libre indépendante »). Sébastien Carney déclare dans sa thèse, p. 949, à propos de Friedrich Hielscher [8] :

En fait, il a pu être profondément choqué par ce qu’il a vu lors d’une visite du ghetto de Lodz, où il découvre l’existence des fours crématoires et le gazage des Juifs. Mais les quelques rares interventions qu’il fera en faveur de Juifs concerneront essentiellement des membres ou proches de son église, autrement dit, des païens… Aussi ce n’est pas des Juifs qu’il sauve, mais ses fidèles. Par exemple, le peintre Fritz Heinsheimer caché quelque temps chez Ange Péresse en 1943 et dont la mystique des toiles évoque bien plus la liturgie de son église que la Torah [9].

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Der Kahlköpfige – im Rahmen (portrait de Friedrich Hielscher par Fritz Heinsheimer, avec l’aimable autorisation de la propriétaire du portrait)

Les époux Engel, beaux-parents d’Albert Richter, un ami d’école de Friedrich Hielscher, se trouvent enfermés avec leur fille et son enfant au ghetto de Lodz en Pologne vers 1941. Le 28 septembre 1941 et le 15 mai 1942, Friedrich Hielscher se rend dans ce ghetto avec un laissez-passer établi par Wolfram Sievers, directeur de l’Ahnenerbe, une institution « scientifique » nazie, sous le prétexte d’enquêter sur une vieille potion aryenne dont le secret aurait été conservé par les Juifs. Arrivé au ghetto de Lodz, Friedrich Hielscher apprend que les Engel ont été déportés à Auschwitz. Avec la complicité de Otto-Ernst Schüddekopf, membre de son cercle, qui fournit un faux passeport hongrois, ce qui permet à Thérèse Richter de passer en Suède le 23 juillet 1943 sous prétexte de mener des « travaux secrets pour les services d’Hitler » ([9] pp. 266-267, [10]). Albert Richter et sa famille ne sont pas membres du cercle de Hielscher.

La découverte de l’extermination des Juifs, au moins d’une partie de cette extermination, aura probablement affecté Friedrich Hielscher. Elle a aussi marqué l’écrivain et militaire Ernst Jünger ami de Hielscher [11]. Il reste pour certitude que Friedrich Hielscher et quelques Perrot ont préservé Fritz Heinsheimer des persécutions nazies et que, ce faisant, ils lui ont temporairement sauvé la vie tout en encourant un risque non négligeable.

Sébastien Carney ajoute à propos de Friedrich Hielscher et des Perrot qui ont secouru Fritz Heinsheimer :

Les lettres adressées par Heinsheimer sous le pseudonyme de Fernand [12] aux membres de l’unité Perrot furent consciencieusement archivées, comme autant de certificats d’antinazisme de l’Unité.

Des Perrot de la Bezen Perrot auraient donc deviné en 1943, au moment où ils s’engageaient au côté des Allemands, l’issue de la guerre. Au-delà, ils auraient anticipé les retours de mémoire qui perdurent aujourd’hui… Peut-être plus simplement ne se sont-ils aucunement soucié de quelque certificat de nazisme ou d’antinazisme que ce soit, dans l’immédiat ou dans le futur.

Sébastien Carney nous fait donc part de ce qu’il pense de ce que pensaient ses personnages étudiés. Nul ne sait ce que ces personnages auraient pensé de ce que Sébastien Carney pense qu’ils pensaient. Je suppute quelques sourires amusés et indulgents.

Pour des raisons idéologiques, Joseph Goebbels avait décidé que Fritz Heinsheimer était juif et, pour d’autres raisons idéologiques, Sébastien Carney a décidé qu’il ne l’était pas. L’intéressé ne  semble pas avoir éprouvé le besoin de nous faire part de son avis sur cette question.

Yves Mervin

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Fritz Heinsheimer dans son atelier dans les années 1930

[1] Sébastien Carney, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale Presses universitaires de Rennes, 2015.

[2] au fait, la Révolution prolétarienne : va falloir attendre encore longtemps ?

[3] Yves Mervin, Viens rejoindre notre armée ! Une Résistance bretonne à contretemps, YM, 2016, pp. 114-119.

[4] Ronan Calvez, La radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de la Bretagne, Presse universitaires de Rennes, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2000.

[5] Ó Dochartaigh Pól, Julius Pokorny, 1887-1970: Germans, Celts and nationalism, Four Courts Press, Dublin, 2003.

[6] Mordrel Olier, Breiz Atao, histoire et actualité du mouvement Breton, Éditions Alain Moreau, Paris, 1973.

[7] Théorie de Ronan Calvez selon laquelle la pensée des nationalistes bretons, et en particulier celle de Roparz Hemon, procéderait d’une démarche monolithique et totalitariste : elle serait comparable à un phénomène géologique qui se situe il y a 300 millions d’années au moment où les continents de la terre n’en forment qu’un seul avant de se séparer. L’auteur qui ne doute pas de la pertinence de son analogie se réfère à chaque page de son livre à la voix de la Pangée, au dessein de la Pangée, à l’émergence de la Pangée, aux thèmes de la Pangée, aux adeptes de la Pangée, à l’espace intemporel de la Pangée, à l’histoire de la Pangée, au chemin de la Pangée, à l’avenir de la Pangée, à la langue de la Pangée, à l’idéologie de la Pangée…

[8] Ina Schmidt, Der Herr des Feuers, Friedrich Hielscher und sein Kreis zwischen Heidentum, neuem Nationalismus und Widerstand gegen den Nationalsozialismus, SH-Verlag, 2004.

[9] Ernst Jünger, Premier journal parisien II 1941-1943, Christian Bourgeois, 1950.

[10] Tel Aviv University, Sourasky Central Library, The Wiener Collection : Dossier Friedrich Hielscher avec témoignages de l’intéressé, de Fritz Heinsheimer, d’Otto-Ernst Schüddekopf et autres.

[11] Fritz Heinsheimer 1897-1958, Ein rationaler Künstler in einer irrationalen Zeit, Werks-Verzeichnis, Teil I, Herausgeber Klaus Kauffmann : cette rétrospective de l’oeuvre de Fritz Heinsheimer comporte des scènes qu’a manifestement vécues cet ancien grand blessé de Verdun en 1917, des portraits – dont plusieurs anonymes de Friedrich Hielscher et un de Gerhard Von Tevenar, de Bertholt Brecht, des nus, des paysages, des scènes de travail, de compétitions sportives… Et des peintures des trois rois mages – référence chrétienne – et de Prométhée – mythologie grecque…

[12] J’ai rencontré en 2013 un nationaliste breton proche de la Bezen Perrot, sans en faire partie, qui a bien connu « Fernand » Husser, soit Fritz Heinsheimer, à Paris fin 1943 et qui me l’a présenté comme l’ « ami juif de Célestin Laîné ». Ce nationaliste breton devient après la Capitulation en Allemagne interprète dans un régiment gallois…

Le cas Françoise

Dans un post sur son blog intitulé : Réécriture de l’histoire : Le Cas Mervin, Françoise Morvan revient sur le « résistant » Jean-Louis Corbel à propos duquel j’ai affirmé qu’il a participé l’assassinat du maire de Glomel, Jean-Louis Croizer. Je n’ai pas bien suivi Françoise Morvan dans les méandres de ses argumentations. Tout et son contraire ayant été dit sur les sujets qu’elle aborde, elle peut à coup sûr brandir une citation qui ira dans le sens de sa Vérité bien à elle sans que la moindre objection ne vienne saper ses certitudes. Elle papillonne ainsi d’imprécations en anathèmes qui se termineront par l’incrimination de quelqu’un qu’elle aura désigné comme nationaliste breton.

Coco et Mataff

Je ne m’attarderai pas à réexposer que le groupe Bara et le maquis Tito ne peuvent être considérés comme issus l’un de l’autre, quand bien même ils relevaient tous de l’organisation FTP de la Résistance communiste des Côtes-du-Nord. Le premier dépendait du maquis de Rostrenen commandé Jean-Louis Henry dit David rattaché à Jean Le Jeune. Le maquis Tito est une émanation directe de la brigade de sabotage, de Louis Pichouron, prédécesseur de Jean Le Jeune à la tête des FTP des Côtes-du-Nord. Les exactions du groupe Bara ne sont pas à mettre au compte du maquis Tito. Les enquêtes que j’ai menées sur cette question n’ont d’ailleurs jamais fait que confirmer les analyses qu’avait établies le résistant qui a écrit les premières pages de Joli mois de mai 1944.

Il ne me revient pas d’infirmer que le maquis Tito a été infiltré par des agents du SD mais à celle qui l’affirme, Françoise Morvan, d’expliquer comment ce maquis aurait été infiltré, quel agent l’aurait pénétré, à quel moment et dans quelles circonstances. Enfin, si ce maquis a été réellement infiltré, pourquoi a-t-il survécu si longtemps pendant des mois jusqu’à la Libération alors que tant d’autres n’ont eu qu’une durée de vie éphémère.

En ce qui concerne Jean-Louis Corbel, dont j’aurais voulu « salir » la mémoire, la question qui se pose est de savoir si c’est lui ou un autre qui a accompagné Joseph Masson dans son expédition commanditée par le Parti communiste français contre le maire de Glomel Jean-Louis Croizer le 22 mai 1944. Le juge qui instruisit le dossier de Joseph Masson relança par deux fois l’enquête pour identifier l’acolyte. Il ne parvint pas à conclure sur son identité, en particulier parce que les responsables de celui qui fut fugitivement chef du groupe Bara s’abstinrent de lui donner l’information. Aujourd’hui, deux de ces anciens résistants qu’elle connait bien peuvent toujours révéler à Françoise Morvan l’identité réelle du comparse. Toutefois, si ces résistants encouragent probablement Françoise Morvan dans sa croisade « à elle toute seule » contre les moulins à vent du nationalisme breton, on peut douter qu’ils estiment nécessaire de l’édifier sur certains dessous de la réalité résistante dont elle a pris la cause.

J’ai basé mes affirmations sur Jean-Louis Corbel à partir de divers témoignages, sans citer mes témoins, et je comprends que l’on puisse douter de mes dires, mais quel serait l’intérêt à long terme de se lancer dans une imposture ? Le temps passant et après la parution de Joli mois de mai 1944, les réticences à parler s’estompent. A la suite du post de Françoise Morvan, j’ai repris contact avec mes témoins. Le premier d’entre eux, celui chez qui Joseph Masson et Jean-Louis Corbel se sont invités en allant accomplir leur « mission » chez le maire de Glomel, n’est plus de ce monde. Mais sa famille est aujourd’hui dépositaire du témoignage de ces événements marquants.

Le deuxième témoin, celui dont Joseph Masson s’apprêtait à exécuter un parent proche, m’a d’abord confirmé son témoignage. L’occasion m’est au moins donnée de préciser que c’est Jean-Louis Corbel, qui a dissuadé Joseph Masson de passer à l’acte : « Tu ne vas quand même pas tuer … ? ». Jean-Louis Corbel aura donc au moins  épargné la vie d’un de ses compatriotes qu’il connaissait personnellement alors qu’il a assassiné le maire de Glomel en lui tirant le coup de feu selon le témoignage de Joseph Masson. Jean-Louis Corbel est aussi désigné par divers témoignages comme ayant participé avec de nouveau Joseph Masson à l’assassinat en bande organisée sous le contrôle du Parti communiste français des frères Yves et François Le Cann au Mezouët en Glomel le 11 mai 1944. Il a aussi été soupçonné dans l’assassinat des familles Le Du et Le Dantec en Mellionec. Passons sur les nombreuses attaques de fermes, vols, violences et menaces du groupe au printemps 1944.

Le deuxième témoin a écrit ses souvenirs à l’attention de sa descendance et ces souvenirs font désormais partie des archives familiales. J’ai posé à ce témoin la question de savoir s’il accepterait de rencontrer Françoise Morvan. Ma question a rencontré une certaine perplexité. La réputation de notre « historienne » étant assez bien établie dans son soviet cantonal, est-ce bien utile de lui faire part d’un témoignage qu’elle contestera ? Au cours de notre conversation, mon témoin m’a demandé pourquoi Françoise Morvan considère que Yves Corbel est un « malfrat » et que le « malheureux » Jean-Louis Corbel est un « résistant ». Il les aurait bien vus dans une seule et même catégorie. Pourriez-vous, Françoise*, avoir l’amabilité de répondre à la question de mon témoin ?

Le troisième témoin est celui qui a rencontré Jean-Louis Corbel entre le moment où celui-ci avait perpétré l’assassinat du maire de Glomel, avant de se faire arrêter lors de la rafle du 11 juillet à Saint-Nicolas-du-Pélem puis d’être achevé à Garzonval en Plougonver le 16 juillet 1944. Il m’a lui aussi confirmé son témoignage. Désolé, Françoise, mais ce troisième témoin, lui ne vous connait pas ! Il ne m’a pas parlé de Jean-Louis Corbel en termes très peu élogieux : « voyou… bandit… pauvre type… abruti complet… » et « paix à son âme ! » Mais vous êtes là Françoise et vous pourrez enfin nous expliquer ce en quoi ce « malheureux » Jean-Louis Corbel fut un résistant et quelle furent ses actions contre l’Occupant (vous n’ignorez bien évidemment pas que notre pays était occupé à ce moment).

Les témoignages de ces trois témoins sont cohérents et indépendants des questions de pseudonymes. En définitive, ces témoins ne m’appartiennent pas. J’ai bien réussi à les identifier et les solliciter et Françoise Morvan devrait pouvoir en faire autant. Elle peut si besoin solliciter ses accointances résistantes pour ce faire. Son oncle René Morvan, qui m’a personnellement accueilli à Rostrenen lors de la signature de mon livre le 5 octobre 2013 (je me réjouis qu’il ait pu à cette occasion revoir Georges Ollitrault… ) ne pourrait-il lui venir en aide ?

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Le maquis Tito en position. Ne pas confondre avec les groupes Bara ou de Foucault. Des maquis résistants ont effectivement agi contre l’occupant allemand et non pas contre leurs compatriotes (photographie Georges Ollitrault – photo prise au moment des événements, il ne s’agit pas d’une reconstitution)

Les bons Juifs et les bons Résistants

Selon Françoise Morvan, pour mieux « salir la Résistance », j’épargnerais aussi un résistant, Georges Ollitrault, comme « tout antisémite [qui] a dans ses relations un bon juif qu’il aime ». Je commencerai par un ancien résistant que je connais particulièrement bien, Marcel Mervin. Au cours de mes enquêtes, j’ai eu le plaisir de découvrir qu’il était en bons termes et même apprécié des descendants d’une famille de Silfiac mortellement éprouvée par la Résistance communiste. Après des décennies d’adhésion à des associations résistantes, il a fini par rompre définitivement avec elles, lassé par les vanités et les fanfaronnades. Il s’était engagé pour libérer son pays, non pas pour donner l’occasion à des factieux d’occuper le terrain à la Libération et de perpétuer une guerre civile larvée dans laquelle il ne se reconnaissait pas.

J’ai posé un jour à Georges Ollitrault la question de savoir s’il y a en Bretagne un résistant au parcours aussi exceptionnel que le sien. Il m’a répondu « oui, certainement ». Reste à savoir qui et pour le moment la question reste sans réponse. Ce parcours s’explique en partie par de la chance, mais surtout par de remarquables formes physique et capacité psychologique à comprendre l’adversaire. L’adversaire plutôt que l’ennemi, car Georges Ollitrault n’est pas motivé par la haine de l’autre. L’adversaire d’aujourd’hui est l’allié de demain est le but de la guerre n’est pas de l’anéantir. Quitte à chercher à le comprendre encore en le rencontrant 70 ans après les événements et à serrer la main d’un Perrot. Aujourd’hui Georges Ollitrault jouit de sa liberté retrouvée et entraîne chaque semaine ses chevaux sur l’hippodrome de Loudéac.

Prenons maintenant le cas d’un autre résistant, mentionné par Françoise Morvan dans Miliciens et maquisards…, Ouest-France, 2010, p. 182 (citation d’un article de presse non identifié):

Un évadé. Pourtant, lors de l’attaque du convoi sur la route, un des prisonniers, M. Lemoine, s’était évadé. C’était un cultivateur. Il a les cheveux gris, mais parait solide comme le granit breton. Il était le plus âgé et fut le seul à tenter l’évasion. _ Quand les coups de feu éclatèrent et que les gardiens nous firent descendre du camion, je n’ai pas hésité et j’ai couru vers le bois d’où venaient les coups de feu. J’aimais mieux risquer la mort à cette place que sous le feu du peloton allemand.

Ce « M. Lemoine », Julien Lemoine, n’est autre que le père de Pierre Lemoine que Françoise Morvan alpague sans vergogne dans un autre de ses posts, encore plus difficile à décoder que celui qu’elle bien voulu me dédier. Quelques années après son évasion rondement menée, Julien Lemoine noua des relations amicales avec un des gardiens qui l’encadraient dans le camion, en l’occurrence un Bezen Perrot. En dépassant les griefs qu’il était fondé de lui faire, il a choisi résolument de ne pas laisser le passé obérer l’avenir.

Dans toute son action militante, Pierre Lemoine, lui aussi résistant comme son père et son frère, a poursuivi l’attitude d’intelligence du coeur et de la raison de Julien Lemoine, en continuant en particulier l’action européenne d’un autre résistant breton, Joseph Martray, fondateur de l’Union fédéraliste des communautés européennes (UFCE). Cette ONG œuvre pour le respect des individus et des minorités nationales et culturelles ainsi qu’en faveur de la paix en Europe. Pierre Lemoine en devint président en 1990 et, conscient des enjeux de l’Histoire, de la mémoire tout autant que des conditions de la paix et des fondements de la civilisation, il agit plus particulièrement pour l’ouverture à l’est de l’Union européenne. Là même où survinrent les prémices des deux Guerres mondiales, et où, après avoir été libérés du nazisme, les nouveaux Etats-membres subirent près d’un demi-siècle de communisme, jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989. Je me suis personnellement rendu à un congrès de l’UFCE à Pecs en 2008 pour constater son action et son influence dans l’Union européenne.  Une remarquable réussite de la diplomatie bretonne.

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Tchéquie, Prague : monument aux victimes du régime communiste, œuvre du sculpteur Olbram Zoubek inauguré en 2002. Un monument aux victimes du communisme reste à élever en Bretagne (photo Yves Mervin).

Pour les familles qui ont subi pendant la guerre des privations ou des seuls dégâts matériels, et quand même la mort les a frôlées, la réconciliation ne pose pas de questions fondamentales, car les préjudices subis sont réparables. Les familles frappées par des deuils, doivent d’une part surmonter la perte d’un être cher et accepter de discuter de la justesse de la cause au nom de laquelle ces êtres chers ont disparu. En glorifiant les uns et en bannissant les autres, la mémoire officielle de la Résistance a interdit le deuil aux uns et autres. Et au-delà, elle interdit la réconciliation, qui n’est pas un oubli, mais l’acceptation du caractère définitif des événements et de la volonté de coexister de nouveau au sein d’une même société quels que puissent être les héritages personnels des uns et des autres.

Je me souviens des silhouettes fragiles d’une mère et d’une sœur lors des commémorations auxquelles je participais dans ma jeunesse : retrouvailles sur la place, discours du président de l’association résistante, du maire et du sous-préfet, Chant des partisans qui contrit les âmes, Marseillaise qui galvanise les esprits, vins d’honneur, libations, repas généreux dans la salle communale, pousse-café et re-pousse-café… J’arrête là l’évocation, car à ce moment la mère et la sœur aux silhouettes fragiles sont retournées chez elles depuis longtemps.

L’Allemagne offre aujourd’hui aux jeunes Bretons de réelles opportunités de carrière qu’ils ne trouvent pas en France. Qui a vraiment gagné la guerre ? Lorsque les jeunes Lorientais « allemands » – des STO ? – reviennent au pays, ils ramènent avec eux l’histoire d’une nation qui réalise un projet et se construit une histoire. La grand-tante de l’un d’entre eux a conservé pour dernière image de l’Allemagne celle d’un camion qui emmenait l’un de ses frères dont on retrouva le corps au fort de Penthièvre. Si l’avenir de son petit-neveu passe par l’Allemagne elle l’admet, mais avec amertume.

J’ai été exposé très jeune à la douleur de certaines familles. J’ai découvert tardivement celle des « autres » familles. Il est possible que le mal-être de Françoise Morvan tienne en partie à la disparition de son grand-oncle Joseph Bob Pennec, arrêté et décédé en déportation en mai 1945. Qui plus est, son père et son oncle campaient dans un maquis près de Sainte-Tréphine où furent raflés la plupart des victimes de Garzonval : elle pourrait avoir hérité ou développé un syndrome des survivants que je pourrais entretenir tout autant qu’elle. Il va tout d’abord de soi que si j’avais, comme l’avance Françoise Morvan la possibilité de réécrire l’histoire, Joseph Pennec, quels qu’aient été ses torts et ses mérites, ne serait pas mort en déportation. Plus généralement, je me serais bien passé de l’héritage indésirable de la Seconde Guerre mondiale et j’imagine que j’aurais alors d’autres sujets de conversation avec la petite nièce de Joseph Pennec.

Dans le « cas Françoise », je ne sais pas bien dire si les séquelles de la guerre se prolongent en traumatismes insurmontables, de génération en génération ou si, les grandes illusions collectives perdurant malgré les leçons de l’Histoire, le passé fournira éternellement des prétextes aux volontés d’en découdre d’aujourd’hui.

Yves Mervin

* Françoise Morvan me reproche de l’appeler par son seul prénom dans un de mes précédents posts. Elle y voit une marque de machisme qui l’offense. Je devrais effectivement ne pas déroger à la règle de nommer un personnage public par ses prénom et nom, sans ajouter un Monsieur ou Madame qui pourraient être condescendants. Mais je ne suis pas totalement convaincu de la sincérité de son indignation féministe. Je le serais si elle se départait de sa glaciale indifférence envers les nombreuses victimes féminines de la Résistance bretonne dont je décris le sort dans Joli mois de mai 1944 : Alice Le Guillou, Désirée Le Méné, Marianne Lincot, Joséphine Lincot, Marguerite Le Moal, Françoise Le Moal, Céline Maubré, Marie Maubré, Denise Le Nancq, Jeanne Coroller du Guerny, Odette Baubion, Lucie Le Moël, Alberte Le Mintier de la Motte-Basse, Marie Le Fur, Osmane Le Fur, Bernadette Guirriec, Gertrude Baumgarten, Marie Le Manac’h, Félicité Hello, Henriette Aymer de la Chevalerie, X épouse Le Luel, X. épouse Fontanaud, X Baucher…  Et tant d’autres dont le calvaire risque de sombrer dans un oubli définitif. Ces victimes n’éludent pas et ne sont pas à opposer à des victimes des Allemands et de Bretons comme Mireille Chrisostome, Odette Le Merrer…

L’ignorance et l’innocence

La propagande communiste menace les gens de rater le train de l’histoire, de rester désespérément en retard sur leur époque et de mener une vie inutile, de même que les nazis les menaçaient de vivre en désaccord avec les lois éternelles de la nature et de la vie, en détériorant leur sang d’irréparable et mystérieuse façon.

Hannah Arendt, Le Totalitarisme.

Vincent Jaglin jouait encore il y a peu à la guerre et au résistant. Il vénérait et vénère toujours sans doute Charles De Gaulle, Jean Moulin et Raymond Aubrac. Il vient de produire un documentaire, La découverte ou l’ignorance, sur ses tourments après avoir découvert que la légende qui fondait sa personnalité avait une face cachée. La plupart des individus découvrent au passage de l’enfance à l’adolescence, puis à l’âge adulte, que les fondamentaux de leur éducation reposent sur des bases parfois simplistes voire erronées qui les préparent plus ou moins à affronter la vie réelle et à devenir autonomes.

Je me souviens d’un professeur de français qui demanda à ses collégiens dont le père avait été résistant qu’ils se levassent. Nous fûmes deux à le faire, ce qui me surprit car je pensais alors que tous les Français s’étant insurgés contre l’Occupant, la classe entière aurait dû se lever. Ce n’est que plus tard que je soupçonnais de la malice dans la question de ce professeur dont je suspecte qu’il n’avait pas de sympathies résistantes exacerbées. En l’attente, je constatais que tous les Français n’avaient pas été résistants, et je fis, lors de la récréation, connaissance de celui qui s’était levé en même temps que moi, en l’occurrence le fils d’un excellent camarade de mon père au maquis puis en Allemagne.

C’est à peu près à la même époque, qu’une réflexion de mon père m’interpella : « Pour celui-là, c’était moins grave, c’était un Pétain ». Je ne me souviens pas qu’il ait jamais parlé d’un opposant en termes méprisants et discriminatoires. Il y avait plutôt du fatalisme désabusé, non du dénigrement dans sa remarque. Le maréchaliste bon teint en question, n’eut jamais l’occasion de devenir rétrospectivement gaulliste après la Libération : il fut fusillé quelques jours avant lors de représailles des Allemands à la suite d’une action du maquis de mon père. Mais je découvrais, ce n’étais pas une surprise mais seulement une précision, une petite étape dans la découverte de la complexité du monde, que non seulement les Français n’avaient pas été tous résistants, mais que certains s’étaient même opposés aux résistants.

J’ai fréquenté trop de résistants dans ma jeunesse pour avoir eu des héros résistants et je ne me souviens pas avoir joué au résistant. Je les ai appréhendés dans leur diversité. J’éprouve, selon le cas, de l’affection ou de la réserve à leur égard. Je ne me suis jamais illusionné sur leur capacité à s’accorder suffisamment avant de convenir d’une action. C’est tardivement que j’ai découvert la face cachée de la Résistance : très peu de combats, beaucoup trop de victimes. De la déception, sans que cela ébranle mes convictions profondes, et pas de surprises dans le passé familial.

Vincent Jaglin ne se pose pas la question de savoir pourquoi à la Libération Charles de Gaulle ordonna de geler le dossier de Jean Moulin, alors que les noms de tous ceux qui dénonçaient leurs camarades aux Allemands pour les éliminer étaient parfaitement connus. Ou si Lucie Aubrac a réellement mené une opération pour sauver son mari… Son mythe de la Résistance reste intact. Il a seulement découvert que le passé de sa famille était contradictoire avec ce mythe sur lequel il a construit sa personnalité.

Vincent Jaglin réalise alors sur le sujet un documentaire intimiste où il interviewe les membres de sa famille. Je ne suis pas friand de téléréalité mais l’exercice est bien mené et la spontanéité des dialogues illustre la transmission des souvenirs, l’échange des avis et l’évolution des idées dans un cadre familial, chacun étant confronté différemment au monde extérieur.

Non seulement Vincent Jaglin associe sa famille à la quête de son identité réelle, mais il suit aussi une thérapie de choc avec deux « spécialistes » de la question de la mémoire de la guerre : dans un harmonieux kan-ha-diskan*, Françoise Morvan et Kristian Hamon révèlent à l’ingénu l’abomination  que représente à leurs yeux le nationalisme breton.

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Élève appliqué, Vincent Jaglin écoute Françoise Morvan lui expliquer l’horreur nationaliste.

Les deux spécialistes – tous deux unilatéraux et de même latéralité – s’abstiennent de commenter le cas de l’arrière-grand-père, Vincent Hirgair, qui connait le destin suivant, d’après un document écrit par un abbé Mary, curé de Baud (qui faillit en même temps que son vicaire se retrouver prématurément devant Dieu le Père) :

Vincent [Hirgair] est emmené dans le camp, jugé par les parachutistes, condamné à mort, obligé de creuser sa fosse, faire sa prière s’il le veut. Il s’agenouille et dit : « je vous pardonne pour le mal que vous m’avez fait. » Joachim [Le] Nicol dit Ruiz me disait en me racontant tout cela : « Celui-là c’était un homme ! » C’est un Polonais déserteur de l’armée allemande qui est désigné pour l’exécuter. Il lui donne des coups de poignard dans le dos et comme il ne mourrait pas assez vite, il lui donne un coup dans le cœur puis lui tranche la gorge. Ils l’enterrent près de Gozh Kamor.

Pour mieux imaginer quelle a pu être cette scène, on trouve des égorgements très récents de chrétiens en vidéo sur internet : âmes sensibles s’abstenir ! Ou demander à Françoise Morvan qui a établi une comparaison avec les djihadistes dans le documentaire.

Il existe au moins une autre version de la disparition de Vincent Hirgair, tout aussi sanguinaire, mais où les FTP ne s’embarrassent pas d’un parachutiste qui traînerait dans les parages et participerait à un « tribunal » dont on n’est même par sûr de trouver trace dans des archives à Moscou. Il n’y a pas non plus d’étranger, Polonais ou Espagnol, à qui serait délégué le privilège, après l’abbé Emmanuel Rallier de Bieuzy-Lanvaux, d’éliminer un chrétien. Les deux spécialistes auraient pu expliquer à Vincent Jaglin que les nazis avaient remis au goût du jour, à l’instigation de Heinrich Himmler après l’attentat contre Adolf Hitler du 20 juillet 1944, une soit-disant ancienne coutume teutonne, la Sippenhaft. C’est-à-dire la culpabilité familiale et la responsabilité du clan en cas de défaillance de l’un de ses membres.

Ah oui, je suis encore en train de confondre le nazisme et le communisme. J’ai vraiment du mal à faire la différence. L’équivalent de la Sippenhaft chez les communistes, c’est la « parenté avec un ennemi du peuple ». C’est celà, Vincent Hirgair était en définitive « parent d’un ennemi du peuple ». En pardonnant à ses assassins** et en s’accrochant à ses vieilles superstitions, il avait suffisamment démontré qu’il n’était pas digne de participer à la Lutte finale. Et le glorieux FTP Joachim Le Nicol, ce progressiste et cet esthète, avait bien agi dans le sens de l’Histoire et de la philosophie des Lumières dont Françoise Morvan nous a rappelé l’importance.

Désormais, quand il retournera dans la cour de l’école jouer au résistant avec ses copains, Vincent Jaglin sait qu’il lui faudra emmener un couteau de cuisine bien aiguisé et non pas une mitraillette Sten. D’ailleurs, l’ancien de la Bezen Perrot, « Braz », le camarade de ses deux grands-oncles,  lui a dit que cet engin « tirait partout sauf dans la cible ». Et il n’est pas sûr que les résistants attaquaient souvent à la Sten, car « Braz » espérait déserter au moment d’une attaque qui n’est jamais venue. Les résistants n’ont pas attaqué ?

Lors du débat qui a suivi le documentaire, Christian Bougeard, Professeur d’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest, a béni la prestation en qualifiant le travail non seulement de « mémoriel » mais aussi d’ « historique ». Christian Bougeard a repris un discours maintenant bien rôdé (nous y reviendrons) : les  Bretons représentaient 17 % des engagés volontaires de la France, bien plus que la région parisienne qui était dans les 5%. Les résistants bretons n’ont donc pas eu besoin des Parisiens pour renvoyer les Occupants dans leurs foyers !

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Fac-similé de la une du 15 mars 1944 du journal Ouest-Eclair, ancêtre d’Ouest-France,  après quatre ans d’occupation et quatre mois avant la libération.

En 2002, Christian Bougeard organise à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) un colloque sur les identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale. Après cela, tout est dit, les débats ont eu lieu, ite missa est. Toutefois, une thèse du chercheur au Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’UBO à Brest, Sébastien Carney, participant lui aussi au débat, apporterait quelques menus compléments. Enfin Jean-Michel Le Boulanger, du Conseil régional de Bretagne, qui n’a « jamais serré la main à la Bretagne » – aurait-il serré celle de la France ? – est le troisième et dernier participant au débat.

Au moment de la conclusion, alors que la paix régnait entre les Celtes rassemblés autour de la table, que l’unanimité tendait à l’apothéose, un désaccord est apparu entre Sébastien Carney – attention au « coup de Breizh », Françoise Morvan veille sur vous – et Jean-Michel Le Boulanger. D’abord le verbatim :

L’animateur, Yvon Clech : Est-ce que les Bretons d’aujourd’hui ont intégré cet héritage, est-ce qu’ils l’ont rejeté, est-ce que l’exercice du droit d’inventaire a bien eu lieu ?

Jean-Michel Le Boulanger : je crois qu’il y aurait une erreur à commettre, c’est d’imaginer que tous ceux qui ont aujourd’hui la Bretagne au cœur, qu’ils soient régionalistes, qu’ils soient autonomistes et qui développent dans le monde culturel et dans le monde politique un discours de la Bretagne seraient les héritiers de ces nationalistes qui auraient pactisé avec la barbarie***, c’est faux, totalement faux, je suis régionaliste et je me nourris bien davantage de tout ceux qui, Bretons qu’ils étaient, combattaient pour nos libertés et qui étaient du côté de la Résistance. On peut être militant breton tout en étant lié à cet héritage là qui est l’héritage de l’honneur.

Sébastien Carney : Eh bien je ne suis pas du tout d’accord, parce que le Gwen-ha-du, le bzh, les bagadoù, les écoles Diwan, ce ne sont pas les résistants de la Seconde Guerre mondiale qui les ont inventés. Donc il y a un héritage et regarder cet héritage en face ce n’est pas forcément revendiquer les idéologies [qui l’a créé]. Donc il faut être honnête et reconnaître, oui on est héritier de ce qui s’est passé dans les années 30 et 40 en grande partie.

Jean-Michel Le Boulanger : On est donc d’accord…

Là, j’ai besoin de plus d’explications. La repentance, la bienpensance et l’œcuménisme, tout cela n’est pas trivial.

L’héritage, plaisant ou déplaisant, sera assumé en l’état, il n’y a pas d’autre choix. En tenant compte des leçons du passé, l’avenir pourra être ardemment désiré.

Yves Mervin

* kan-ha-diskan : chant traditionnel breton où un chanteur reprend le couplet du premier et ainsi de suite sans jamais s’arrêter.

** Vincent Hirgair aurait donc eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait. Si ce pardon a eu lieu – quelqu’un remettrait-il en cause la parole de Joachim Le Nicol ? – sa famille aujourd’hui serait malvenue de ne pas pardonner elle aussi…

*** il pourra le confirmer ou l’infirmer, mais il ne fait pas allusion ici au cas de Vincent Hirgair. Peut-être que je confond encore nazisme et communisme…