Scaër, 4 août 2017 : Libération de la parole

Pa sonjan mat, nemet an daou-se marteze, a c’helle kousked divorc’hed, n’eus nemet an daou-se a zo digablus, an daou-se a ziskennas gant ar ru vras, an daou loen-kezeg.

Youenn Gwernig, « Daou vi » , 1964 [1].

Allocution de Jeanine Daniel, ANACR Scaër (photo Yves Mervin).

Lors des cérémonies de commémoration de la Libération de Scaër survenue le 4 août 1944, Jeanine Daniel, représentant la section locale de l’ANACR (Association nationale des anciens combattants de la Résistance),  a prononcé un discours conforme aux canons de l’association. Elle a exalté le courage de ceux qui se sont engagés contre l’occupant allemand, le sacrifice des maquisards FTP (Francs-tireurs partisans) tombés au combat, en particulier à Kernabat le 14 juillet 1944 [2]. Elle a aussi encouragé à rester vigilant quant aux reculs possibles de la démocratie et aux atteintes à la liberté, ce en quoi nous ne la contesterons certainement pas.

Traces du combat de Kernabat dans les archives de la Wehrmacht [2].

Mais Jeanine Daniel a surtout terminé son discours en évoquant deux victimes de la Résistance à Scaër, faisant mention d’un procès qui aurait été intenté à leur égard avant leur assassinat. C’est probablement la première fois que l’ANACR veut bien admettre que la Résistance a commis des actes hautement condamnables à l’encontre de ses compatriotes. Dans sa revue Ami entends-tu ?, il n’y a qu’une sorte de victimes : celles de l’occupant, les autres n’existent pas.

Alors que le nom des résistants victimes de l’Occupation ont été égrenés un par un, avec, selon la liturgie de l’ANACR, le refrain « mort pour la France » après chaque nom, l’ANACR n’est pas allé jusqu’à citer les noms des victimes scaëroises. Les tiraillements internes au sein de l’ANACR ne l’auront pas permis.

C’est dans un article paru quelques jours avant la cérémonie dans le Télégramme du 1er août 2017, que le journaliste Francis Salaün avait annoncé la prochaine allusion de l’ANACR à ces événements de la Libération. Et dans son article, il cite bien les noms des victimes, les deux jeunes filles Jeanette Laz et Marie-Jeanne Le Noach ainsi qu’Yvon Toulgoat, que la population scaëroise est loin d’avoir oubliées. L’article vaut à Francis Salaün de nombreux appels pour exprimer une compassion envers les deux jeunes filles, et pour témoigner sur ces événements. Ajoutons que personne ne soutient plus, y compris dans les rangs de l’ANACR, la thèse fantaisiste selon laquelle les deux jeunes filles seraient à l’origine de l’attaque des Allemands à Kernabat.

Illustration de l’article du Télégramme : les carrières de Stang-Blank

L’article de Francis Salaün fait lui-même suite à une réunion de concertation tenue le 26 juin 2017 à l’espace Youenn Gwernig en Scaër, réunion menée sous l’égide de la municipalité de Scaër, avec l’adjoint au maire en charge des associations patriotiques, Marie-Renée Bochard et l’adjoint au maire (fils de résistant) Frédéric Le Beuze, le président de la section de l’ANACR Pierre Fournet-Fayas et Jeannine Daniel, ainsi que diverses autres personnes s’étant impliquées dans la reconstitution et la compréhension des événements de la Libération à Scaër. Cette réunion s’est tenue dans un esprit de concertation, sans acrimonie ou reproches partisans, dans le souci d’assumer l’héritage de l’histoire, sans repentance, mais avec lucidité, fermeté et respect envers toutes les victimes, avec distance envers les torts et les mérites des uns et des autres. L’exercice est d’autant plus difficile que, comme partout ailleurs en Bretagne, des liens familiaux subsistent entre les acteurs d’hier et ceux d’aujourd’hui.

C’était le début de la libération de la parole à Scaër : il tient à ce qu’un dialogue s’est instauré entre des factions restées presque viscéralement opposées entre elles. Ce dialogue pourra-t-il se poursuivre, et pas seulement à Scaër, pour un devoir de mémoire renouvelé et acceptable par tous ?

A propos de devoir de mémoire, reste toujours passé à la trappe du souvenir, Yvon Toulgoat, fusillé en même temps que Jeanette Laz et Marie-Jeanne Le Noach. Pourtant, Yvon Toulgoat a bien fait partie du premier maquis FTP de Bretagne à Saint-Goazec et a participé à nombre de ses « opérations ». S’il avait eu la « chance » de se faire arrêter comme Jean Lancien [4], il relèverait du statut de héros et de martyr et non pas de celui de traître et de renégat. Tant qu’à se faire fusiller, vaut-il mieux l’être par les Allemands ou par ses anciens « camarades » du Parti ?

Et il reste quelques autres cadavres dans les placards. Si au cours de vos recherches dans les archives, vous tombez sur une rapport de police où vous lisez :

ne vous fiez pas à ce qui est écrit. Yves Galès ne s’est pas suicidé, mais a été suicidé par des résistants dans le hall de la mairie de Scaër où ils l’avaient interné.

En Bretagne, Scaër n’a pas grand particularité, si ce n’est peut-être d’être l’endroit où fut prise la décision d’assassiner l’abbé Jean-Marie Perrot (elle fut prise à plusieurs reprises par le Parti communiste à l’été 1943, à Scaër, chez Rosine et François Kersulec) et où fut trouvé celui qui parvint à la seconde tentative de renvoyer par anticipation l’homme d’église dans les mains du Seigneur. Plus ou moins conséquence de ces faits, deux nationalistes bretons se sont retrouvés au côté des Allemands au combat de Kernabat.

Quoi qu’il en soit, la « cavalcade » du 10 août 1944 dans la grande rue de Scaër hante encore durablement les mémoires : pourra-t-on définitivement apaiser la mémoire en gravant sur le fronton de la mairie, quelques strophes du poème de Youenn Gwernig qui a su exprimer l’indicible ?


[1] Quand j’y pense, il n’y en a que deux à pouvoir dormir tranquille, il n’y en que deux qui ne soient pas coupables, ces deux-là qui descendaient la grande rue, les deux chevaux.

Poème de Youenn Gwernig, « Deux oeufs », 1964, en hommage aux deux jeunes filles (Avant d’être exécutées à Stang-blank, Jeanette Laz et Marie-Jeanne Le Noach ont été promenées sur deux chevaux dans la grand-rue de Scaër). Paru dans Al Liamm en 1961.

[2] Yves Mervin, Viens rejoindre notre armée ! – 1944, Une Résistance bretonne à contretemps, YM, 2016, pp. 328-336 : Deuxième parachutage pour Kernabat. La réalité du combat de Kernabat et de la libération peut être correctement établie par le croisement de plusieurs document d’archives, sans être tributaire des seuls témoignages résistants. En particulier, le rôle du colonel allemand Friedrich Hett, personnellement présent sur les lieux pour diriger l’action du côté allemand, a pu être retracée grâce à la présence fortuite du maire de Coray, Louis Le Bihan.

[3] zu i) Bei Aktion N Scaer 3 kleine Waffen- und Muni- Lager ausgehoben. Waffen und Munition (ca 2 LKW) sichergestellt. 22 Terroristen erschossen, 1 Soldat und 1 Legionär gefallen (Lors d’une action au nord de Scaër, destruction de 3 dépôts d’armes légères et de munitons. Environ 2 camions d’armes et de munitions enlevés. 22 terroristes tués. 1 soldat et un légionnaire tué).

[4]  Né en 1921 à Scaër, Jean Lancien, après avoir rejoint le 1er maquis FTP de Bretagne à Saint-Goazec, prend part à diverses attaques de fermes, « coups de tabac »… Il participe avec Jean Pennec, Yves Bevin, Maurice Cam, à la tentative d’assassinat contre l’inspecteur Joseph Le Marchand le 11 novembre 1943 à Quimper, avec Yves et Jean Bevin, Jean Vigouroux, Jean Pennec… à l’assassinat du nationaliste breton Yves Kerhoas à Chateauneuf-du-Faou le 16 décembre 1943. Ses deux camarades Roger Le Signor et Jean Pennec assassinent à Scaër le 2 janvier 1944 l’hôtelier Francis Quefellec. Arrêtés début 1944, condamnés à mort par un tribunal militaire allemand à Quimper, Jean Lancien, Yves Bevin, Maurice Cam et Roger le Signor sont  fusillés sur les dunes de Poulguen en Penmarc’h le 21 avril 1944.


Addendum au 15 août 2017 : ci-dessous la fin du discours qui avait l’aval de l’ANACR de Scaër, avec le nom des victimes, mais c’est en définitive la mairie de Scaër, organisatrice de la cérémonie, qui a souhaité que ces noms ne soient pas cités :

Chaque année, nous rendons hommage aux Résistants qui ont fait preuve de courage et de vaillance, parfois au prix du sacrifice de leur vie, pour que nous puissions vivre libres et en paix. Le temps a passé et l’heure est venue d’inclure dans ce devoir de mémoire, un épisode moins glorieux de l’été 44. Dans la période d’exaltation qui a suivi la Libération de notre commune, trois Scaërois, Jeannette Laz, Marie-Jeanne Le Noach et Yvon Toulgoat ont été condamnés à mort et exécutés après un jugement sommaire. Il ne nous appartient pas d’estimer, avec notre regard actuel, la véracité et la gravité de ce qui leur était reproché par cette juridiction d’exception. On peut cependant regretter que ces personnes n’aient pas eu un procès équitable, basé sur des preuves tangibles et vérifiées.

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Une conférence en circuit fermé

Dimanche 20 novembre 2016, à 15 h, le musée de la Résistance en Argoat à Saint-Connan recevait Christian Bougeard, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bretagne occidentale (UBO) de Brest, chercheur au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) pour une conférence sur le thème « De l’Occupation à la Libération en Bretagne ».

A l’ouest, rien de nouveau : le discours est bien rôdé et ne donne aucun signe de renouvellement. De quoi rassurer la quarantaine d’habitués des lieux qui assistaient à ce discours ? Pas si sûr.

Fort de la caution « scientifique » du conférencier, le président de l’ANACR des Côtes d’Armor, Pierre Martin, s’est permis d’insinuer que j’aurais repris les écrits de la revue Historia qui produit, dans son numéro de septembre 2004, un dossier intitulé 1944-1945 – L’épuration, chronique d’une France déchirée. Dans ce dossier, sous la photo de Louis Briand, un résistant pendu à un balcon de la place principale de Rostrenen après avoir été capturé à Lamprat en Plounevezel par une unité allemande se dirigeant vers le front de Normandie le surlendemain du Débarquement, les auteurs attribuent ce crime à « L’Épuration sauvage ». De plus, la revue aurait commis deux fois cette erreur (voir le site de l’ANACR de Lannion).

Dans Joli mois de mai 1944 (pp. 181-185), j’ai traité du cas largement connu des « pendus de Carhaix », pour comprendre les circonstances dans lesquelles un groupe de jeunes résistants mal encadré s’est fait capturer sans même combattre. Chacun peut donc constater l’incongruité des propos de Pierre Martin.

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Plaque commémorative à la mémoire de Marcel Le Goff, un camarade de Louis Briand, assassiné le même jour à La Pie en Paule (photo Yves Mervin)

Et quand bien même tant le conférencier que le président de l’ANACR ont occulté le sujet, la criminalité résistante et l’épuration sauvage ont bien existé et ne sont pas un phénomène anodin ou négligeable : c’est même le fait principal de la Résistance bretonne qui a été plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands.

A quelques pas de l’endroit même où fut pendu Louis Briand, rue Ollivier Perrin à Rostrenen, vivait  Eugénie Le Gouard, dite « Mimi », née Loriquet en 1915 à Paris, avec sa fille Jeannine de cinq ans. Pour survivre, Eugénie Le Gouard avait travaillé au collège de Campostal, alors réquisitionné par les Allemands, en tant qu’aide cuisinière. Le 4 août 1944, les blindés américains défilent en ville depuis la matinée et sont applaudis par la foule. Vers 21 heures, plusieurs résistants FTP frappent à la porte d’Eugénie Le Gouard : elle ouvre, a le temps de comprendre et de crier Pitié pour ma fille ! Elle reçoit deux coups de pistolet devant cette petite fille qui sera recueillie par une voisine. Laissée seule dans son logement, elle mettra plusieurs heures à mourir.

Quelques balles bien plombées…

A l’occasion de la commémoration des exécutions sommaires de Garzonval, la journaliste Charlotte Perry de France Inter a bien voulu s’intéresser dans l’émission « comme un bruit qui court » du 20 septembre 2014 à Joli mois de mai 1944. Un livre qui continue ostensiblement a déranger certaines associations résistantes habituées a réciter le chapelet d’une histoire idéalisée selon les canons communistes, histoire dans laquelle en particulier le pacte germano-soviétique n’a jamais existé. Nous pourrions passer un temps prohibitivement long à rectifier les inexactitudes, les erreurs d’interprétation, les désinformations dites dans cette émission. Et surtout à aborder les sujets que ces associations aimeraient qu’on évite. Nous nous contenterons de quelques remarques sur quelques aspects originaux.

Nous féliciterons tout d’abord Charlotte Perry de s’intéresser à la langue bretonne au point de pouvoir traduire la guerse de François Le Gall, Maleuriou ar vro. Mais avant de vous investir dans l’apprentissage de la langue bretonne, ne pourriez-vous, Charlotte, réviser votre français ? Vous retenez de mon livre que j’aurais affirmé que « tous les résistants étaient des assassins ». Non, Charlotte, j’ai démontré, pas affirmé, que des résistants et non pas les résistants ont assassiné. En français aussi et pas seulement en breton, l’article défini et l’article indéfini ont un sens différent.

Croizer Jean-LouisJean-Louis Croizer, dit « Croizer bras », maire de Glomel, assassiné le 22 mai 1944 par le Parti communiste français sous prétexte de « résistance » à son ancien complice nazi dans le cadre du pacte germano-soviétique qui déclencha la Seconde Guerre mondiale (collection particulière / Droits réservés)


Vous savez bien que j’ai coopéré pour Joli mois de mai 1944 avec des résistants qui sont loin d’être des assassins et qui ont même protégé leurs compatriotes de l’action d’autres résistants. Je pense plus particulièrement au résistant qui a écrit les trente premières pages de Joli mois de mai 1944, tout autant FTP (franc-tireur partisan) que ceux que vous avez rencontrés à Garzonval. Cet ancien résistant fut menacé à plusieurs reprises de représailles définitives par quelques-uns de ses anciens camarades, parfois par des appels téléphoniques anonymes en pleine nuit. Ce qui ne l’a bien évidemment pas dissuadé de persévérer. Mais voila, j’ai poursuivi son travail, Joli mois de mai 1944 est paru et je lui témoigne ici mon respect et ma reconnaissance.

En sus de la grammaire, soyons aussi attentifs au vocabulaire, Charlotte. Selon vous mon livre « salit la mémoire des sept martyrs de Garzonval ». Est-ce qu’on salit quand on présente des faits avérés et irréfutables ou est-ce qu’on blanchit quand on les occulte ? Vous pouvez affirmer que je n’ai pas blanchi.

Prenons l’exemple de Jean-Louis Corbel, un des « martyrs » de Garzonval, dont je décris dans Joli mois de mai 1944 sa participation dans l’assassinat le 22 mai 1944 du maire de Glomel Jean Croizer dit Croizer Bras. Mensonges ? Brigitte Jacob peut elle-même aller consulter le dossier de la procédure du complice de Jean-Louis Corbel, Joseph Masson, au Dépôt central d’archives de la justice militaire (54, rue de la Guignière – BP 214 – 36300 Le Blanc – Téléphone : + 33 2 54 37 48 55). Je suis le premier à avoir consulté ce dossier et l’autorisation d’accès lui sera vraisemblablement accordée autant qu’à moi-même. De plus, un témoignage obtenu après la parution de Joli mois de mai 1944 corrobore les éléments trouvés dans ce dossier : il indique que Masson et Corbel se sont invités dans une ferme des environs de Glomel, se sont fait servir à manger et ont, tout de go, en exhibant leurs armes, déclaré le but de leur mission à leurs hôtes obligés.

Et un autre nouveau témoignage indique que Jean Croizer n’était pas la seule victime potentielle des deux comparses. Mais fort heureusement cette autre mission n’a pas été menée à bien. La fin de Jean-Louis Corbel à Garzonval est bien évidemment regrettable, même pour un assassin, mais il faut apprécier globalement son parcours et ne surtout pas oublier, au titre du devoir de mémoire, le rôle de l’organisation politique qui a armé cet individu et lui a donné des ordres d’exécution oraux. Dans la mesure où Jean-Louis Corbel n’a jamais inquiété le moindre Allemand, et ne s’en est jamais pris qu’à ses compatriotes bretons, il est abusif de lui reconnaitre la qualité de résistant et même celle de « martyr’, qui suppose qu’on s’engage en acceptant le risque suprême dans une cause juste.

70 ans après les événements, la mémoire interdite commence à se libérer et les archives commencent à s’ouvrir. Le dégel de la mémoire est en marche et les émissions de France Inter ne pourront enrayer ce phénomène.


Il a bien existé une criminalité résistante ou une Résistance criminelle. Les témoins interviewés par la journaliste de France Inter se sont indignés de ce que j’en fasse état, mais, en exprimant le regret que je ne me sois retrouvé avec quelques balles bien plombées qui [m]’auraient empêche de nuire par la suite…, l’un d’entre eux a on ne peut mieux mis en évidence les pulsions criminelles et l’instinct meurtrier de cette criminalité résistante. Mais pourquoi n’est-il donc pas passé à l’acte avant la parution de Joli mois de mai 1944 ? Parce que ce guerrier redoutable n’a rien vu venir. Et pourquoi ne passera-t-il pas à l’acte après la parution de Joli mois de mai 1944 ? Parce que ce fanfaron aimerait que quelqu’un d’autre que lui le fasse, ce qui l’en dispenserait alors. Mais ce ne sont pas ses camarades de commémoration, aussi téméraires que lui, qui vont se dévouer à sa place. Pour être moi-même fils de résistant, je sais assez bien repérer le profil de résistant qui a surtout entamé une carrière de porte-drapeaux après la Libération.

Non seulement le fier-à-bras n’a pas anticipé la sortie de Joli mois de mai 1944, mais anticipe-t-il la sortie de mon prochain livre sur la même période de notre histoire en Bretagne ? J’en doute fort. Et pourtant, en réutilisant le vocabulaire de ce matamore, ce prochain livre va « nuire » encore plus que Joli mois de mai 1944. Beaucoup reste à dire sur le sujet et je reviendrai en particulier sur les événements de Garzonval.

N’hésitez pas, Charlotte, à avertir cet individu que vous n’avez pas nommé dans votre émission. Vous pourrez alors constater ce en quoi consiste la réalité de ses menaces. Ne craignez donc pas, Charlotte, que je termine dans un fossé… Comme partout ailleurs en Bretagne, J’irai à Garzonval quand bon me semblera.

Yves Mervin

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La Pie en Paule, 29 juillet 2010, commémoration de la « bataille » du 29 juillet 1944 à La Pie en Paule (Photo Yves Mervin). Charlotte reconnaitra sur la photo certains de ses témoins de Garzonval ainsi que… Françoise et André. L’intérêt de participer à cette commémoration ne tenait pas aux litanies et au discours hermétique de l’ANACR mais à l’opportunité d’approcher et de jauger l’individu qui transmit à Masson et à Corbel l’ordre du Parti communiste d’assassiner le maire de Glomel, Jean Croizer.

Je reviendrai à Callac…

Ma signature à donné l’occasion de deux articles dans la presse quotidienne. Le premier émane du correspond local d’Ouest-France, Patrick Steun, et l’autre du correspondant local du Télégramme, Christian Le Goff.

Ollitrault Hillion

Le correspondant du Télégramme, Christian Le Goff, en pleine action de prise de notes, interrompue par la rencontre de Georges Ollitrault avec la fille d’un de ses camarades du maquis Tito à Peumeurit-Quintin.

Ouest-France

On retrouve de mêmes éléments et quelques variantes dans ces deux articles. L’occasion de porter quelques précisions sur la réalité des propos que j’ai tenus.

Plus proche de la vérité…

Ouest-France : « La résistance a fait plus de morts chez les Bretons que chez les Allemands ». D’après les recherches que j’ai effectuées, je suis bien parvenu à cette conclusion. « Globalement, la Résistance a été plus nuisible qu’utile » : ce qu’a compris le correspondant.

Ouest-France : « Plus proche de la vérité que tous les historiens sur le sujet » et, plus précis, le Télégramme : « Je suis plus près de la vérité que beaucoup… pour le moment, je n’ai rien à remettre en cause ». Telle est bien la teneur de mes propos, et pour de multiples raisons : j’ai continué le travail commencé par un résistant, j’ai pu en associer d’autres à ma démarche, je suis le premier à avoir accéder à des archives jusqu’à présent interdites d’accès… Qui plus est, mon livre a suscité de nombreux témoignages nouveaux qui confortent ma présentation et il me serait possible d’écrire un second tome après ce premier livre. J’ai ajouté que mon travail marque surtout une étape et que d’autres historiens viendront après moi pour compléter ce que je n’ai pas pu écrire. Seront-ils amenés à me contredire ? On verra cela à l’avenir.

Le coup d’éclat de l’adjoint au maire de Callac…

Le Télégramme : « L’auteur et Georges Ollitrault, ancien résistant qui l’accompagnait, ont été pris à partie par un adjoint callacois qui s’adressant à Georges Ollitrault : Je suis écœuré de votre présence auprès d’Yves Mervin » et Ouest-France : « Denis Lagrue, premier adjoint, interpelle Georges Ollitrault, ancien Résistant présent aux côtés d’Yves Mervin ». En effet, nous avons assisté à cette scène surréaliste où un élu callacois est venu, 70 ans après les événements, tancer vertement l’ancien résistant Georges Ollitrault qui m’a apporté une contribution significative à l’interprétation des événements et des éléments d’archives que je lui ai soumis.

Il serait trop long de rappeler ici le parcours exceptionnel de ce résistant qui est entré en clandestinité dès 1941, jusqu’en 1944, qui a effectué les premiers sabotages à Saint-Brieuc dès 1941, qui a participé à l’exfiltration de Marcel Cachin, qui a conduit la brigade de sabotage créée par Louis Pichouron, qui s’est échappé des prisons de Compiègne et de Saint-Brieuc, qui a exfiltré ses camarades de la prison de Lannion, qui a attaqué la gendarmerie de Callac [attaque ratée du fait des résistants de Callac], qui a sauvé le parachutiste allemand déserteur Georges Nieman [raccourci de l’histoire : que le maquis du résistant qui protestait à l’extérieur s’apprêtait à éliminer… ],  qui a combattu à Duault le 12 juin 1944, qui a récupéré les armes laissées là par les parachutistes, qui a attaqué la garnison allemande de Bourbriac le 6 juillet 1944, qui a fait la jonction avec les Américains à Rostrenen le 5 aout 1944, qui a protégé la mission ALOES avec le Corps-franc Marceau à Kerien, qui a participé à la libération de Saint-Brieuc, qui a été blessé par un engin explosif dans la poche de Paimpol…

Et se permettre de venir faire un reproche à Georges Ollitrault au titre de la mémoire de la Résistance bretonne !

Stupéfiant !

Tel est le résultat de décennies de liturgie résistante sans esprit critique et de devoir de mémoire en circuit fermé.

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La photo du correspondant d’Ouest-France, prise au moment même où Denis Lagrue reproche avec véhémence à Georges Ollitrault sa présence en ce lieu…ce qui nous vaut mon air incrédule et celui ébahi de Georges Ollitrault.

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Après être venu tancer Georges Ollitrault dans la maison de la presse, Denis Lagrue, adjoint au maire de Callac, vient rapporter à Félix Leyzour, sénateur communiste de Callac, resté à l’extérieur.

Houle dans la foule…

Le Télégramme : « Une attitude vécue par ceux-ci comme une ultime provocation… »

Pendant la signature, deux manifestantes, filles d’internés au camp de Châteaubriant, sont venues me faire part de leur désaccord. L’une d’entre elle n’avait ostensiblement pas lu le livre car elle ignorait en quels termes j’évoquais le sort de ses père et grand-père. J’ai indiqué à cette dame que je viendrais après la signature discuter avec elle. Lors de la sortie, certains me reprochaient de partir en les ignorant : je les ai rassurés en leur précisant que je déposais seulement mes affaires dans ma voiture.

Télégramme

Je n’ai aucune crainte ou appréhension du contact. J’ai baigné pendant toute mon enfance dans des milieux résistants et en particulier FTP. Je sais pertinemment que chacun détient sa part d’humanité, que chacun peut surmonter ses émotions, qu’il n’y a pas d’opposition insurmontable et qu’avec de la patience, le dialogue est possible en toutes circonstances.

Aucun des contestataires, qui se sont évertué à ne pas lire mon livre, ne m’a indiqué d’éléments qui seraient inexacts. Ils m’ont rappelé que des morts étaient morts, ce que l’on sait depuis la période même de la guerre où quelques temps après la libération.Le malaise tient surtout au fait de parler d’autres morts dont l’ANACR ne veut surtout pas entendre parler. D’où cet écran de fumée qui ne sera qu’éphémère. Les manifestants devraient considérer que s’ils abstiennent de lire Joli mois de mai 1944, d’autres ne s’en privent pas… Tout le monde ne choisit pas délibérément l’ignorance…

Il convient enfin de rapprocher les articles d’Ouest-France et du Télégramme de ceux parus suite aux signatures de Carhaix et de Rostrenen. Dans ces lieux, les correspondants ont parfaitement trouvé les termes pour évoquer un sujet dont la sensibilité est évidente pour tout le monde et qu’il convient de traiter calmement, en dépassionnant le débat. A Callac, il semble y avoir eu confusion entre des arrière-pensées politiques et le souci d’informer de façon équilibrée.

Yves Mervin

Signature à Rostrenen le 5 octobre 2013

A Rostrenen, l’occupation a été féroce, d’abord du fait de l’occupant. Deux jeunes gens capturés à Lamprat en Plounévézel ont été pendus dans cette ville le jour même du débarquement : Louis Briand, place de la République, où a eu lieu la signature, et Bernard Marcel près du cimetière. La signature a donné lieu de rencontrer un témoin de l’assassinat par des Allemands à Moulin-meur en Carhaix d’un autre jeune résistant capturé à Lamprat, Jean Le Dain. Ce témoin est resté longtemps traumatisé du fait d’avoir assisté à un tel spectacle.

La résistance a aussi commis de nombreux crimes contre des civils, comme celui du résistant FFI Jean Petithomme. Jean Petithomme a été tué à Saint-Gilles-Pligeaux le 25 juillet par des résistants FTP de Rostrenen. J’ai pu accéder à des archives jusqu’alors inexplorées sur ces crimes, aux archives des Yvelines et au dépôt central des archives de justice militaire.

Deux jumelles juives ont été cachées à Rostrenen pendant la guerre par deux familles dont les pères étaient communistes. L’un a été  déporté, l’autre s’est engagé dans la Résistance. J’ai pu rencontrer des filles de ces familles.

Et c’est aussi dans un Rostrenen sans habitants dans les rues, que le résistant du maquis Tito Georges Ollitrault a fait le 5 août 1944, avec le parachutiste Roger Lobrot, la jonction avec les Américains du Combat Command B (CCB) sous les ordres du colonel George W. Read. Il les dirigea ensuite vers la mission ALOES parachutée à Kerien dans la nuit du 4 au 5 août…

La douleur des familles de victimes reste vive 70 ans après les événements et ces familles apprécient que l’ont parle enfin de leurs proches, qui plus est sans leur imputer de méfaits qui relèvent de la seule invention de leurs assassins. Ce qui n’est pas apprécié par tous. L’ANACR de Rostrenen n’apprécie ostensiblement pas que l’on exhume des épisodes et des actions peu reluisants de la Résistance rostrenoise, qui a surtout combattu ses compatriotes, jusqu’à en faire un haut-lieu de la criminalité résistante en Bretagne. Une délégation de l’ANACR a manifesté à l’extérieur de la maison de la presse et a dissuadé les clients de venir se faire dédicacer Joli mois de mai 1944. Certaines personnes ont effectivement rebroussé chemin mais sont venues le lendemain et le surlendemain. En définitive, l’ANACR de Rostrenen a surtout conforté ces lecteurs dans leur intention d’achat.

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Signature en compagnie de Georges Ollitrault d’après l’article de Ouest-France.

Conférence à Saint-Brieuc

affiche conférence 2La fondation Yann Fouéré et l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE), soit l’important fonds documentaire laissé par Yann Fouéré, ont bien voulu organiser une conférence à Saint-Brieuc le 7 septembre 2013 à l’occasion de la parution de Joli mois de mai 1944. D’un commun accord, nous avons invité l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) des Côtes d’Armor, une association qui regroupe à l’origine les anciens Francs-Tireurs Partisans (FTP) rattachés au Parti communiste. Pour l’anecdote, j’ai hérité d’une collection d’environ une vingtaine de cartes d’adhésion annuelles à l’ANACR au nom d’un certain Marcel Mervin, mon père, qui s’est retrouvé à la fin de l’Occupation dans un maquis FTP. J’ai connu dans ma jeunesse de nombreux FTP : je peux témoigner de ce que la plupart étaient de braves gars seulement engagés pour la libération de leur pays et qui ne maîtrisaient pas toutes les subtilités de l’organisation à laquelle ils ont appartenu.

L’ANACR des Côtes-d’Armor a mandaté deux de ses membres, Thomas Hillion et Valentin Bertrand, nés en 1925. Valentin Bertrand a souhaité prendre la parole pendant quelques minutes au début de ma conférence, ce que je lui ai accordé. Emprunt d’une certaine émotion, il a rappelé son parcours et celui de sa famille pendant la guerre, exposé sa conception de la Résistance et protesté contre ma manière de relater les faits de cette période dans Joli mois de mai 1944. En contestant le titre même, qu’il a trouvé sarcastique (ce titre provient des écrits d’un résistant FTP du Finistère, écrits qui ont servi de base à Joli mois de mai 1944, et dans lesquels on trouve l’expression « Joli mois de mai de Glomel »). Valentin Bertrand a aussi précisé qu’il a été acquitté en 1953, lors d’un procès qui l’a opposé à l’une de ses victimes, non pas allemande mais bretonne. Ce qui illustre toute l’ambiguïté des résistances gaulliste et communiste, qui s’en sont d’abord pris à leurs compatriotes avant de s’en prendre à l’occupant. Impression qui ressort également à la lecture des souvenirs de Valentin Bertrand qu’il a transcrits dans son ouvrage 1940-1945 – La Résistance face aux nazis. Région de Callac, édition n°5, 2012, dont il a bien voulu me céder un exemplaire début 2012. C’est par ailleurs la Compagnie Tito qui a investi la place de Callac avec Charles Moreau et la parachutiste Loic Raufast lors de la Libération.

Lorsqu’un résistant a été amené à tuer un ou des Allemands dans les circonstances de la guerre, ce résistant éprouve souvent un sentiment de culpabilité pour avoir ôté la vie à un être humain, même si les circonstances de l’occupation et la nécessité de survivre aux dépens de l’autre contribuent à justifier ces actes. On peut imaginer a fortiori un sentiment de culpabilité encore plus fort quand il s’agit, plutôt que d’un Allemand, d’un des ses compatriotes, qui aura été autant « collaborateur » que nécessaire selon les vues des résistances gaulliste et communiste.  Valentin Bertrand accorde donc une forte importance au verdict de son procès, dans la mesure où ce verdict justifie le sens de son action résistante. Les circonstances précises de cette affaire sont mal connues. Dans l’ensemble des procès comparables, les chefs politiques qui ont commandité ces actions sont toujours épargnés. Mais ce sont bien les hiérarchies qui portent d’abord la responsabilité de telles actions.

A l’évocation de l’affaire Auguste Bocher, Valentin Bertrand a lu le courrier que je lui ai récemment envoyé à propos d’une invraisemblable version selon laquelle le meurtre du barde aurait été justifié par un projet d’observatoire allemand à proximité de son domicile. Il a aussi lu un projet de réponse qui ne m’est pas parvenu à ce jour, dont il ressort que cette version ne serait pas de lui, mais des associations résistantes de Callac, et daterait de quelques années. Valentin Bertrand a déclaré ignorer, ce qui est fort possible, qui sont les deux agresseurs du barde en décembre 1943, un de ces agresseurs s’étant retrouvé à l’hôpital de Guingamp après reçu un coup de penn-bazh de la part d’Auguste Bocher. Valentin Bertrand peut toujours se renseigner auprès de certains de ses camarades de l’ANACR pour obtenir l’identité des deux agresseurs, déterminer qui était le responsable politique de ces deux agresseurs et l’inspirateur de l’ordre donné par un autre responsable politique de niveau régional. Il s’apercevra alors que cette affaire Bocher ressemble beaucoup à celle de l’abbé Yann-Vari Perrot de Scrignac, avec le même motif et le même inspirateur pour l’ordre d’assassinat.

Valentin Bertrand a aussi réagi vivement à l’évocation du rôle de l’Union soviétique dans le pacte germano-soviétique et a fait état de « 17 millions de morts soviétiques …pour notre liberté » d’aujourd’hui. Le problème c’est que ces millions de morts résultent surtout du « Je t’aime, moi non plus » entre les deux grands dictateurs et criminels contre l’Humanité que sont Adolf Hitler et Joseph Staline. Du côté de Callac et de Rostrenen, tout le monde ne semble pas averti que le massacre de Katyn est l’oeuvre des soviétiques et non pas des nazis. On suggère l’excellent film d’Andrzej Wajda http://www.katyn-lefilm.fr/ qui a à peine été diffusé en France, ce qui traduit la chape de plomb qui pèse toujours sur la mémoire des événements dans ce pays.

katyn

Plus heureusement, l’ancien membre de l’Organisation spéciale (OS) et FTP du maquis Tito, Georges Ollitrault, lui aussi né en 1925, qui a encore impressionné par la richesse de son parcours, a aussi été unanimement apprécié par l’assistance, du fait de son optimisme et de son humanité. On peut avoir été au cœur d’une organisation communiste et porter un regard objectif sur son propre parcours et celui de l’organisation à laquelle on a appartenu, rester capable de dialoguer et dégager des conclusions acceptables par les uns et les autres.

L’ANACR des Côtes-d’Armor reste donc engoncée dans une mémoire hermétique qui n’a pas su intégrer la mise en évidence de faits fondamentaux relatifs à la Seconde Guerre mondiale.  En fin de conférence, Thomas Hillion a lu un texte de Jean Le Jeune, ancien chef départemental des FTP des Côtes d’Armor, se réclamant de la lutte pour la paix et les Droits de l’Homme. Initiative mal venue en la présence d’une famille de victime de la Résistance communiste, encore fortement marquée par le souvenir des événements, quand on connait le rôle joué par Jean Le Jeune dans plusieurs affaires que je décris par le détail dans Joli mois de mai 1944. Rassurez-vous, cher lecteur, nul n’est tenu d’adhérer aux thèses de l’ANACR pour œuvrer utilement pour la paix et les Droits de l’Homme dans notre vaste monde.