Fascinations équivoques

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Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le caporal Hammes (265 ID), membre d’un détachement de réquisition de chevaux a été trouvé mort sur le territoire de la commune de Guilliers (40 km à l’est de Pontivy) dans un chemin de traverse avec une blessure à l’arrière de la tête .. Il manquait le ceinturon et les armes. Hammes avait quitté les autres membres du détachement après avoir dit qu’il voulait acheter du beurre dans les fermes. Enquête menée par la Feldgendarmerie de Ploërmel. G.F.P. (Geheime Feldpolizei), S.D. (Sicherheitsdienst) et F.K. (Feldkommandantur ) informés. [Archives allemandes]


Le 18 janvier 1943, Georges Ollitrault et deux de ses camarades FTP, Théodore Le Nénan dit Étienne et Émile Henry, en mission sur ordre du chef départemental de la résistance communiste Louis Pichouron dit Alain, sont interpellés par un soldat allemand qui pointe sur eux sa mitraillette : Kann ich Ihre Papiere sehen ? (« Puis-je voir vos papiers ? »). Théodore Le Nénan et Georges Ollitrault tirent sur l’Allemand et le tuent. Emile Henry n’a pas besoin d’en faire autant. Les résistants prélèvent les armes et les papiers de ce soldat et cherchent à cacher son cadavre mais ils sont pris à partie par des habitants de Guilliers qui leur reprochent leur action et les menacent de les dénoncer. Ils quittent alors les lieux et laissent ces habitants de Guilliers avec le corps du soldat allemand.

Après la libération, Georges Ollitrault fait une déposition sur ses activités de résistant à Saint-Brieuc et mentionne l’événement de Guilliers. Le responsable à qui il fait ce rapport étant originaire de ce pays, les habitants de Guilliers prennent alors connaissance de l’identité d’un de ceux qui ont exécuté le soldat allemand. Il s’avère qu’à la suite du meurtre de ce soldat, les Allemands ont opéré une rafle à Guilliers et 43 habitants ont été déportés. Fin 1944, la guerre continuant en France, une procédure est intentée au tribunal de Vannes par le maire et des adjoints de Guilliers, qui avaient été épargnés par la rafle en raison de leurs bonnes relations avec les occupants, contre Georges Ollitrault pour avoir « tué un Allemand ». Georges Ollitrault apprend lui-même à ce moment les suites de l’événement de Guilliers. La procédure restera sans suite. A ce moment, le sort des déportés restent inconnus. A leur retour quelques mois plus tard, il s’avérera que 24 d’entre eux sur 43 ne reviendront pas.

Le 18 juillet 2014, Georges Ollitrault est interviewé par la journaliste Charlotte Perry de France Inter, qui le fait passer dans l’émission « Comme un bruit qui court » du 30 août 2014. Et pour parler de Georges Ollitrault, la journaliste fait appel à … Françoise Morvan, qui intervient dans l’émission après montage et déclare (minute 43:31) :

18 janvier 1944, Jojo [Georges Ollitrault] abat un soldat allemand à Guilliers, dans le Morbihan, c’est sur la route de Loudéac. Rafle, 500 personnes arrêtées, 44 otages déportés, 26 ne rentreront jamais. Le 25 mars, Jojo et 14 membres de la brigade spéciale tentent de prendre d’assaut la gendarmerie de Callac : échec, représailles, le 9 avril, rafle de Callac, 117 personnes arrêtées, 59 prises en otages, 5 fusillés à Saint-Brieuc, 45 déportés, 14 ne reviendront jamais. Le 6 juillet, Jojo et la compagnie Tito attaquent le cantonnement allemand de Bourbriac, conséquences de la rafle. Le 11 juillet, toutes les personnes arrêtées sont dirigées vers les centre de torture à Uzel ou à Bourbriac. Le 16 juillet, 7 des prisonniers de Bourbriac sont abattus à Garzonval. le musée de la résistance en Argoat présente Jojo  comme le maquisard par excellence et lui accorde une place d’honneur. En 2014, pour le 70éme anniversaire de la Libération, Jojo est invité pour évoquer la Résistance dont il est l’un des héros. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur avec citation à l’ordre de la Nation, croix de guerre avec palmes, Médaille de la Résistance avec rosette d’officier. Enfin, en 2005, il a reçu la médaille de la Reconnaissance de la Nation.

Dans cette déclaration, un concentré d’inexactitudes, Françoise Morvan n’a pas saisi au moins deux subtilités.

Première subtilité

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D’après la présentation de Françoise Morvan et de Charlotte Perry, Georges Ollitrault serait donc responsable des exactions allemandes. Une première subtilité a échappée à Françoise Morvan, sur la différence qu’il y a lieu de faire entre des condamnations à mort pour le fait d’être franc-tireur et l’exécution de prisonniers en représailles à une action menée par des francs-tireurs, ces prisonniers n’étant pas partie prenante dans les actions des francs-tireurs.

D’un point de vue juridique, Georges Ollitrault pouvait à juste titre être considéré comme un franc-tireur. Si les Allemands l’avaient alors capturé, il aurait été condamné par un tribunal militaire allemand et fusillé comme il en advint à Émile Henry, arrêté puis fusillé le 6 mai 1944 à Ploufragan. Quand bien même la mémoire résistante présente de telles exécutions comme des crimes relevant de la « barbarie nazie », elles sont difficilement contestable au regard des Conventions de La Haye relatives aux us et coutumes de la guerre qui veulent en particulier que l’on se batte en uniforme.

Du début de l’Occupation jusque l’attentat de Nantes, les Allemands ont condamné et fusillé, pour leur action de résistance, quelques Bretons, comme par exemple Roger Barbet de Lannion. Avec l’attentat de Nantes du 20 octobre 1941 contre le militaire allemand Karl Hotz commandité par la direction clandestine du Parti communiste français, en réaction à la rupture du pacte germano-soviétique, les Allemands font fusiller, faute de retrouver les auteurs mêmes de l’attentat, des prisonniers en représailles. Il s’agit alors, non plus de condamnations de francs-tireurs en référence aux Conventions de La Haye, mais de condamnations qui s’apparentent à des crimes de guerre au sens du procès de Nüremberg après la guerre. L’exécution de prisonniers en représailles à l’attentat, et ensuite l’institution d’un « code des otages », ou encore les déportations, sont des règlements qui ne peuvent relever d’une convention ou du droit international.

La Werhmacht n’a pas eu d’états d’âmes à instituer des tribunaux militaires pour juger et condamner des francs-tireurs, pas plus que l’armée française n’en avait eus lors de l’occupation de la Rhénanie en 1923. Mais les militaires allemands au sein du Militärbefelshaber in Frankreich (MBF), soit le haut-commandement de l’armée allemande à Paris chargé de gérer les clauses de l’armistice, ont rechigné à exécuter des prisonniers en représailles aux attentats de la Résistance, selon l’ordre personnel du Führer. C’est en particulier le cas du président du MBF, Carl Friedrich von Stülpnagel, qui finira par appliquer l’ordre d’Adolf Hitler. Il sera démis de ses fonctions pour manque d’enthousiasme à appliquer les ordres de son responsable politique et se rebellera en 1944 lors de l’attentat du 20 juillet contre Adolf Hitler. Il sera exécuté par les nazis le 30 août 1944.

Brassard comprimé Brassard FFI de Marcel Mervin. Même porté au moment du combat, un brassard n’est pas un uniforme.


Deuxième subtilité

Il y a une deuxième subtilité qui a échappée à Françoise Morvan : Georges Ollitrault était bien un franc-tireur, mais même en tant que franc-tireur, il appartenait néanmoins à une organisation, en l’occurrence l’Organisation Spéciale (OS) puis les Francs-tireurs partisans (FTP) affiliés au Parti communiste. Ensuite, dans les derniers moment, il a été rattaché à une organisation militaire, les Forces françaises de l’intérieur (FFI) dont le statut a été rétrospectivement officialisé et reste à ce jour officiel au sein de la Cinquième République française. L’ensemble des actions menées par Georges Ollitrault l’ont été sur ordre de sa hiérarchie au sein de ces organisations successives.

Aucun individu ne peut récuser sa part de responsabilité dans les actions qu’il mène mais dès lors qu’il agit au sein d’une organisation, conformément aux orientations définies par cette organisation, l’individu ne peut être seul tenu responsable. On ne peut donc mettre en cause Georges Ollitrault dans les actions qu’il a menées sans mettre en même temps en cause ses hiérarchies successives qui lui ont donné des ordres à l’origine de ces actions.

Le Parti communiste pendant la guerre (et même avant lors de certaines grèves) se souciait assez peu de la vie humaine, de celles de ses opposants politiques mais aussi de celle de ses militants, ceux qui trahissaient ou ceux qu’il envoyait dans des attentats très risqués. A fortiori aussi pour les victimes collatérales à son action. Si on peut distinguer dans les activités de ce parti des actions « politiques » et des actions « militaires », Georges Ollitrault est resté dans le seul cadre des actions militaires. Dans la plupart des situations d’actions où il s’est trouvé, coupé de cette hiérarchie, il a été amené à prendre des initiatives selon ses propres principes moraux et sa propre compréhension des événements. Souvent dans le sens de la préservation de ses compatriotes, par exemple lorsqu’il a sauvé la vie de Mathurin Branchoux en danger d’être exécuté par d’autres FTP que lui-même ou l’ordre qu’il reçoit au sein de son organisation en mai 1944 d’aller abattre le garde Auguste Bocher. A cet égard, Georges Ollitrault ne s’est jamais trompé d’adversaire.

En ce qui concerne les gaullistes, on imagine mal qu’ils pourraient reprocher quoi que ce soit à Georges Ollitrault quand Charles De Gaulle déclarait lui-même à la veille du débarquement :

… que tous ceux qui sont capables d’agir, soit par les armes, soit par les destructions, soit par le renseignement, soit par le refus du travail utile à l’ennemi, ne se laissent pas faire prisonniers. Que tous ceux-là se dérobent d’avance à la clôture ou à la déportation, quelles que soient les difficultés : tout vaut mieux que d’être mis hors de combat sans combattre.

En particulier au risque de représailles allemandes comme la rafle de Guilliers. Et pour aller jusqu’au bout de la logique gaulliste que disséminait Radio Londres, il revenait aux habitants de Guilliers de se soustraire à la déportation plutôt que s’y laisser conduire passivement. La logique gaulliste voulait aussi que les déportés de Guilliers, passés par le camp de Compiègne, s’en échappassent à l’exemple de Georges Ollitrault le 8 août 1943 plutôt que de se laisser conduire en Allemagne.

Allocution de Charles de Gaulle à la BBC le 6 juin 1944 (minute 5:30)


Décodage

Françoise Morvan s’empare des déportés de Guilliers et de victimes d’autres rafles pour rendre Georges Ollitrault seul responsable de leur destin. Dans la compassion pour ces victimes ? Pour le moins, nous en douterons. Nous y voyons davantage prétexte pour une charge, au dépens des fondamentaux de la mémoire officielle de la Résistance contre celui qui a accepté de rencontrer et dialoguer avec un Perrot. Et peu importe son engagement et son parcours : on ne serre pas la main d’un Perrot !

Pour illustrer le combat maquisard, on cherchera vainement qui en Bretagne peut se targuer d’un parcours comparable à celui de Georges Ollitrault, d’une telle omniprésence sur les lieux de l’action, d’une telle insolence dans la conduite de l’attaque, d’une telle capacité à comprendre l’adversaire, à parler sa langue, à anticiper ses intentions, à lui fausser compagnie après avoir été fait prisonnier… Françoise Morvan a indiqué à la journaliste Charlotte Perry un individu qu’elles ont fait passer pour résistant et à qui elles ont demandé de dénigrer Georges Ollitrault sous promesse d’anonymat. On suppute que cet individu n’a pas été bien dangereux pour les Allemands pendant l’Occupation. Deux cas que tout oppose.

Et au nom de ses opinions personnelles, Françoise Morvan s’arroge le droit de minimiser le parcours d’un résistant et de présenter un obscur comme une référence en la matière ! Quand bien même Charlotte Perry présente complaisamment Françoise Morvan comme une « historienne » , cette « historienne » méconnait les fondamentaux de la Seconde Guerre mondiale, et, 70 ans après les événements, elle reprend à son compte la logique du dictateur nazi et de ses acolytes ! En l’occultant, elle absous la responsabilité allemande, et plus précisément celle des nazis, dans la déportation des Guilliérois ! Remarquable collusion analogue à celle du pacte germano-soviétique !

Françoise Morvan s’est fait le chantre de la défense de la « Résistance bafouée », de la « Résistance trahie »… Dans l’émission « Comme un bruit qui court » de France Inter, elle produit une stupéfiante charge contre cette Résistance qui sera loin de déplaire à quelques nostalgiques de la Collaboration. Qui plus est, avec la complicité d’un média public d’audience hexagonale !

La guerre est finie. Il n’y a pas lieu de la rejouer indéfiniment. Georges Ollitrault est un homme libre. Il a fait la guerre pendant la guerre et il fait la paix après la guerre.


Parcours de Georges Ollitrault, né le 3 juillet 1925 à Merdrignac, dans la Résistance :

  • 18 juin 1940 : substitution d’armes et munitions aux Allemands le jour même de leur arrivée à Loudéac en vue des combats futurs
  • juillet et août 1941 : sabotages à Saint-Brieuc et à Trévré à la demande de l’Organisation spéciale (OS) du Parti communiste. Participation à l’exfiltration de Marcel Cachin, fondateur du Parti communiste et directeur du journal l’Humanité
  • septembre 1941 : arrestation suite à un sabotage de ligne de chemin de fer et emprisonnement à Guingamp. Internement jusque mai 1942 à l’asile de Guingamp après avoir simulé la folie.
  • mai 1942 : mission spéciale près de Lille en zone Nord sous couvert de service volontaire du travail. Au retour devient interprète à l’arsenal de Rennes où il substitue des armes
  • mai 1943 : arrestation à la frontière franco-espagnole, internement à Toulouse puis Compiègne Frontstalag 122. Evasion le 8 aout 1943. Convalescence à Loudéac. Diverses actions de propagande et de harcèlement.
  • décembre 1943 : responsable de groupe dans la Brigade spéciale (BS) commandée par Louis Pichouron dit Alain responsable des Francs-tireurs partisans (FTP) des Côtes-du-Nord
  • Janvier 1944 : sabotage de voie ferrée à Trégrom et déraillement du train, sabotage voie ferrée à Pédernec (actions qui inspireront le film La bataille du rail de René Clément en 1946)
  • février 1944 : création du maquis du Haut-Corlay, encore dit des cimes de Kerchouan, arrestation le 1er mars 1944. Internement à la prison de Saint-Brieuc. Évasion le 3 mars 1944.
  • mars 1944 : nommé responsable du maquis Tito des FTP des Côtes-du-Nord à Maël-Pestivien – Peumeurit-Quintin
  • 8 mai 1944 : libération de prisonniers à la prison de Lannion.
  • 5 au 6 juin 1944 : jonction avec la mission parachutiste Special Air Service (SAS) de la base « Samwest »
  • 12 juin 1944 : participation au combat de Duault et récupération des armes parachutées
  • 15 juin 1944 : chef de la compagnie Tito
  • 11 juillet : échappement lors de la rafle de Saint-Nicolas-du-Pélem dirigée contre la mission parachutiste interalliée Jedburh « Frederick »
  • juillet 1944 : chargé en tant que lieutenant de former un corps-franc dit « Marceau » pour la protection de l’état-major FFI des Côtes-du-Nord
  • 5 aout 1944 : jonction avec le Combat Command B (CCB) de la 6e Division blindée (6DB) de l’US Army à Rostrenen
  • 6 aout : participation avec le corps-franc Marceau à la libération de Saint-Brieuc pour ouvrir la voie à la mission ALOES (État-major rattaché au général Koenig parachuté le 5 aout 1944 à Kerien)
  • 16 aout 1944 : gravement blessé lors la réduction de la poche allemande de Paimpol
  • Fin de l’activité résistante à 19 ans (hors astreinte au Service obligatoire du travail – STO) – 6 blessures contractées au combat – 3 évasions

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Georges Ollitrault, 4 mars 2009, sur les traces de son parcours : au fond, la forêt de Duault, lieu de la base parachutiste Samwest et du combat du 12 juin 1944 (photo Yves Mervin)

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Nouvelles attaques contre la Raison

Françoise Morvan a récemment publié sur son blog le témoignage d’un ancien résistant selon lequel l’assassinat du garde-forestier Auguste Bocher, le 9 avril 1944 à Saint-Servais, se justifie parce que l’occupant allemand voulait installer un observatoire sur le domaine dont ce dernier avait la garde. A partir de cette affirmation, que nul n’est tenu de reprendre à son compte, elle explicite l’idée selon laquelle un observatoire tenu par les Allemands et situé à Kerbernès aurait empêché la création de la base parachutiste Samwest dans le bois de Duault lors du débarquement. Françoise Morvan écrit bien :

perle de l esprit

Françoise Morvan apporte très imprudemment sa touche personnelle aux versions résistantes qui n’explicitent pas un tel lien. Nous avons ici une perle du raisonnement… à encadrer.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont utilisés en Bretagne des observatoires principalement destinés à détecter les raids alliés sur la Bretagne, en particulier vers les bases sous-marines de fin 1942 à début 1944 (lire à ce sujet, Roger Huguen, La Bretagne dans la bataille de l’Atlantique). Les Allemands ont aussi installé des stations radars à cette fin. Leur but était d’alerter aussi tôt que possible les bases sous-marines pour préparer la DCA (défense contre avions), déclencher des fumigènes pour perturber le largage des bombes… De tels observatoires ont été installés à Silfiac, avec une belle vue sur Brest, au Mont-Noir en Plévin, au moulin de la Grée en Plumelec…

Accessoirement, les Allemands ont aussi utilisés des observatoires destines à détecter des mouvements de troupes terrestres ou d’individus : ce sont souvent des clochers qui ont été utilisé à cette fin, car ils sont immédiatement disponibles. L’hypothèse d’un tel observatoire à Kerbernez en Saint-Servais sera exclue d’emblée, car l’objectif de l’occupant n’était manifestement pas d’observer la nature .

Si les Allemands avaient  souhaité créer un autre observatoire pour la surveillance aérienne dans la région de Duault, de façon à détecter les raids aériens alliés  allant attaquer leurs bases sous-marines, en sus de ceux qu’ils avaient déjà installés, auraient-ils choisi Kerbernez ? ou le point haut le plus proche, distant de 600 m du village et culminant à 292 mètres au-dessus du niveau de la mer, parmi d’autres points culminants à proximité, plus élevés que celui de Kerbernez et qui s’obstruent les uns les autres : à 293 m près de Milin ar Foll, à 301 m vers Kernavalen en Maël-Pestivien, à 308 m vers Stanqué… ?

Certainement pas.  Les Allemands auraient retenu sur la commune de Saint-Servais, un lieu qui se prête depuis la nuit des temps à l’observation des environs.  Ce lieu a été inventé par les Celtes, repris par les Romains, les Bretons et par… l’armée française pendant la drôle de guerre. L’objectif était alors de détecter d’éventuelles opérations aériennes allemandes à l’arrière des lignes. L’endroit fut occupé par une demi-douzaine de rappelés des environs commandés par un sergent, qui, fautes de consignes, rentrèrent chez eux au moment de la débâcle. Le lieu en question est le mont Saint-Michel à environ 1 kilomètre au nord du bourg de Saint-Servais, qui culmine à 272 m, moins haut que les lieux cités précédemment mais avec un horizon et une portée plus favorables.

Et au mont Saint-Michel, pas d’Auguste Bocher ! On pourrait en rester là mais prenons néanmoins pour hypothèse la théorie de Françoise Morvan quant à un observatoire qui aurait eu pour finalité d’empêcher la création d’une base parachutiste alliée dans le bois de Duault au moment du Débarquement.

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Les deux bases parachutistes de Samwest et Dingson du 6 juin 1944


Examinons tout d’abord le cas de l’autre base parachutiste, la base Dingson, qui deviendra le camp de Saint-Marcel. Le hasard a fait que cette base se trouve à proximité du  site du moulin de La Grée, à 166 mètres d’altitude, avec une vue imprenable sur la vallée de la Claie, où les Allemands ont justement installé un observatoire. L’histoire en est désormais écrite précisément dans un livre de François Souquet qui vient de paraître : Émile Bouétard, Caporal dans les Free French Paratroops.

Une erreur de largage du stick (grappe de quelques parachutistes) de Pierre Marienne le fait atterrir, dans la nuit du débarquement, à environ un kilomètre du moulin plutôt qu’à Saint-Ugat comme prévu. Les occupants allemands du moulin observent le passage de l’avion à courte distance : ils sont d’abord vraisemblablement alertés par son bruit puis l’observent visuellement dans le ciel au clair de lune, même s’il vole à basse altitude, à quelques centaines de mètres au-dessus du sol (Le parachutiste SAS Jean Paulin indique dans La rage au coeur, Marabout, 1958, p. 80 : nous volons en rase-motte et les cimes des arbres défilent à une vitesse vertigineuse). Il est aussi vraisemblable que les guetteurs allemands ont observé le largage des parachutistes et estimé le lieu de leur atterrissage, en direction plutôt qu’en distance. Les Allemands se mettent alors à leur poursuite et les retrouvent, car les SAS ont mis du temps à se regrouper et surtout à chercher une mallette. Émile Bouétard est tué et trois de ses camarades sont faits prisonniers.

Toujours selon François Souquet, op. cit., p. 89, Joseph Jégo, situé près de Saint-Aubin à 5,5 kilomètres du lieux de largage, sur une proéminence à une altitude identique de celle de Haliguen, sans vue directe sur le lieu du fait de la crête des landes de Lanvaux, aperçoit l’avion et le voit larguer quelque chose qu’il n’arrive pas à distinguer.  Si des Allemands s’étaient trouvés là où se trouvait Joseph Jégo, ils auraient au mieux détecté un parachutage, estimé grossièrement sa position, mais n’auraient pas eu la possibilité de retrouver les parachutistes, surtout s’ils n’avaient pas perdu de temps à rejoindre leur lieux de rendez-vous. Même en étant motorisés alors que les occupants de l’observatoire ont apparemment recherché le stick de Pierre Marienne à pied.

Pour autant, quand bien même le premier stick de la base Dingson a cumulé les malchances, la base Dingson Saint-Marcel a bien été créée, même avec un observatoire allemand à proximité. Cinq parachutistes de ce premier stick, dont Pierre Marienne, échappent à l’arrestation et le deuxième stick de la base Dingson largué à la Lande-de-la-Forêt s’évanouit dans la nature.

C’est fortuitement, sans lien avec les mésaventures du premier stick, sans aucun besoin d’un observatoire, que les Allemands découvriront au petit matin du 18 juin, 13 jours plus tard, la base Dingson-Saint-Marcel alors qu’ils investiguent sur un parachutage la veille à la gare du Roc-Saint-André.

Revenons à la base Samwest pour y transposer les enseignements de la base Dingson. Si les Allemands avaient installé un observatoire à Kerbernès pour intercepter les parachutistes allant « prendre » la base Samwest dans la nuit du 5 au 6 juin 1944… ils auraient eu une petite chance de détecter un raid aérien et même, à quelques kilomètres, un largage de quelque chose… sans avoir le temps d’aller rattraper des parachutistes sur place.

Mais s’ils savaient que le largage allaient avoir lieu à l’extrémité sud du bois de Duault, pourquoi aller installer un observatoire à Kerbernès ? et non pas dans un endroit plus proche et plus propice pour mieux observer ? Et pourquoi pas seulement prépositionner quelques forces mobiles pour aller directement sur le site du parachutage, comme ils faisaient lorsqu’ils obtenaient, par renseignement, l’information sur un parachutage d’armes ?

Selon la théorie de Françoise Morvan, il eut fallu que, dès avril 1944, les Allemands aient été informés ou aient deviné que des parachutistes alliés allaient être largués un mois et demi plus tard à Duault. Or les Allemands, pas plus que la Résistance bretonne, n’étaient informés de la création de bases parachutistes et les Alliés se sont surtout gardés d’informer les Allemands via la Résistance bretonne qui n’aurait pas su tenir un secret ! Charles De Gaulle lui-même n’a été informé du débarquement que la veille du jour J.

De surcroît, les Allemands n’imaginaient pas que les Alliés mettent en place des bases parachutistes. Après l’invasion de la Crète en 1941, les Allemands retiendront que, même si l’opération a été victorieuse, elle a aussi été couteuse en vies humaines. Ils n’imaginaient pas que les Alliés puissent mettre en œuvre une opération comparable, même en accompagnement du débarquement. Ils n’allaient donc pas mettre en place un observatoire pour observer un événement qu’ils n’attendaient pas.

Après les destructions des bases Samwest-Duault le 12 juin et Dingson Saint-Marcel le 18 juin, les Alliés constateront eux aussi l’échec des bases parachutistes, ce qui est unanimement reconnu aujourd’hui par les  militaires. Et question de vocabulaire, il est plus approprié de dire que les Allemands ont « pris » la base de Duault plutôt que les parachutistes ne l’auraient « prise » en s’y installant (Ils auraient d’ailleurs été avisés de suivre les conseil de Georges Ollitrault du maquis Tito et de Louis Pichouron et aller s’installer ailleurs…).

Le concept même d’un observatoire fixe pour détecter des parachutages sur des terrains par essence nombreux, dispersés et déplaçables est abscons. Car il en eu fallu des milliers en Bretagne pour couvrir le territoire.

Françoise Morvan agrémente la thèse de l’observatoire d’autres éléments : les Allemands se seraient directement adressés au garde-forestier Auguste Bocher plutôt qu’au préfet alors que dans le cas des autres observatoires, ce sont les mairies qui ont été sollicitées via les préfets. Dans les archives départementales des Côtes d’Armor, on ne trouve bien évidemment aucun élément étayant cette thèse, en particulier dans le dossier des gardes-chasses. Le barde ayant été assassiné, les Allemands, bien velléitaires, auraient renoncé à leur projet… Il y aurait aussi eu un poste émetteur qu’un voisin aurait aperçu, des menaces… des détails filandreux auxquels on peut tout simplement ne prêter aucune importance.

Nous suggérons à Françoise Morvan d’orienter ses recherches dans une autre direction : les « exécuteurs » d’Auguste Bocher et son frère avaient des noms, des identités, des parcours dans des organisations de résistance… Auguste Bocher fut d’abord agressé à son domicile le 12 décembre 1943, sur ordre du Parti communiste, à la suite du « jugement » d’un « tribunal révolutionnaire ».

Ensuite en avril 1943, et c’est à ce moment que se greffe une histoire de braconnage qui n’exclut pas le rôle du Parti communiste, Georges Ollitrault est sollicité pour aller tuer le barde – garde-forestier par une inconnue, identifiée par la suite, mais il refuse. Théodore Le Nénan et Louis Pichouron le confortent dans sa position. Auguste Bocher est néanmoins assassiné le 20 avril – un des assassins est surnommé « La gorge », étant donné son penchant pour l’alcool – puis son frère Emile, alors qu’il assiste à l’enterrement d’Auguste le 24 avril 1944.

Certains Callacois se souviennent encore aujourd’hui d’un des exécuteurs des deux frères qui, après avoir tenté sa chance en région parisienne, était revenu à Callac vivoter près de sa mère, une très brave femme. Lui-même n’était qu’un pauvre bougre qui cherchait son innocence perdue dans la compagnie des enfants.

C’est bien dans cette direction et non sur de fausses pistes que Françoise Morvan doit orienter ses recherches et informer ses lecteurs. Si elle n’aboutit pas dans ses enquêtes, qu’elle soit rassurée : les grandes lignes de l’affaire Bocher a été présentée dans Joli mois de mai 1944 et les détails non publiés ont été définitivement sauvegardés.

Les motifs et le mode opératoire de l’assassinat du garde-forestier et barde breton Auguste Bocher sont aujourd’hui clairement identifiés. A l’instar de l’abbé Perrot qui avait dénoncé le massacre de milliers d’officiers polonais à Katyn, massacre perpétré par les soviétiques et non pas par les nazis, les prises de positions du barde étaient inadmissibles pour une forme de résistance dont la Bretagne aurait pu se dispenser pour sa libération.

En mémoire du barde Auguste Bocher et de son frère Émile, à l’occasion du centenaire de la Grande guerre où disparurent tant de Bretons, quelques vers de cet ancien poilu extraits de son poème Ar c’hoadour (le forestier ou le bûcheron) publié le 22 avril 1917 :

Kaer o deus ar c’hanoliou krozal gant trouz ifern,

Hag an obuziou sklokal a bep tu d’in a vern ;

Kaer en deus an Ankou mud diskar tud en-dro d’in,

D’am c’hoad bras a hirvoudan, d’am c’hoad a hirvoudin !

Kerbernes vue

La vue depuis Kerbernès en Saint-Servais

 

 

Conférence à Saint-Brieuc

affiche conférence 2La fondation Yann Fouéré et l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE), soit l’important fonds documentaire laissé par Yann Fouéré, ont bien voulu organiser une conférence à Saint-Brieuc le 7 septembre 2013 à l’occasion de la parution de Joli mois de mai 1944. D’un commun accord, nous avons invité l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) des Côtes d’Armor, une association qui regroupe à l’origine les anciens Francs-Tireurs Partisans (FTP) rattachés au Parti communiste. Pour l’anecdote, j’ai hérité d’une collection d’environ une vingtaine de cartes d’adhésion annuelles à l’ANACR au nom d’un certain Marcel Mervin, mon père, qui s’est retrouvé à la fin de l’Occupation dans un maquis FTP. J’ai connu dans ma jeunesse de nombreux FTP : je peux témoigner de ce que la plupart étaient de braves gars seulement engagés pour la libération de leur pays et qui ne maîtrisaient pas toutes les subtilités de l’organisation à laquelle ils ont appartenu.

L’ANACR des Côtes-d’Armor a mandaté deux de ses membres, Thomas Hillion et Valentin Bertrand, nés en 1925. Valentin Bertrand a souhaité prendre la parole pendant quelques minutes au début de ma conférence, ce que je lui ai accordé. Emprunt d’une certaine émotion, il a rappelé son parcours et celui de sa famille pendant la guerre, exposé sa conception de la Résistance et protesté contre ma manière de relater les faits de cette période dans Joli mois de mai 1944. En contestant le titre même, qu’il a trouvé sarcastique (ce titre provient des écrits d’un résistant FTP du Finistère, écrits qui ont servi de base à Joli mois de mai 1944, et dans lesquels on trouve l’expression « Joli mois de mai de Glomel »). Valentin Bertrand a aussi précisé qu’il a été acquitté en 1953, lors d’un procès qui l’a opposé à l’une de ses victimes, non pas allemande mais bretonne. Ce qui illustre toute l’ambiguïté des résistances gaulliste et communiste, qui s’en sont d’abord pris à leurs compatriotes avant de s’en prendre à l’occupant. Impression qui ressort également à la lecture des souvenirs de Valentin Bertrand qu’il a transcrits dans son ouvrage 1940-1945 – La Résistance face aux nazis. Région de Callac, édition n°5, 2012, dont il a bien voulu me céder un exemplaire début 2012. C’est par ailleurs la Compagnie Tito qui a investi la place de Callac avec Charles Moreau et la parachutiste Loic Raufast lors de la Libération.

Lorsqu’un résistant a été amené à tuer un ou des Allemands dans les circonstances de la guerre, ce résistant éprouve souvent un sentiment de culpabilité pour avoir ôté la vie à un être humain, même si les circonstances de l’occupation et la nécessité de survivre aux dépens de l’autre contribuent à justifier ces actes. On peut imaginer a fortiori un sentiment de culpabilité encore plus fort quand il s’agit, plutôt que d’un Allemand, d’un des ses compatriotes, qui aura été autant « collaborateur » que nécessaire selon les vues des résistances gaulliste et communiste.  Valentin Bertrand accorde donc une forte importance au verdict de son procès, dans la mesure où ce verdict justifie le sens de son action résistante. Les circonstances précises de cette affaire sont mal connues. Dans l’ensemble des procès comparables, les chefs politiques qui ont commandité ces actions sont toujours épargnés. Mais ce sont bien les hiérarchies qui portent d’abord la responsabilité de telles actions.

A l’évocation de l’affaire Auguste Bocher, Valentin Bertrand a lu le courrier que je lui ai récemment envoyé à propos d’une invraisemblable version selon laquelle le meurtre du barde aurait été justifié par un projet d’observatoire allemand à proximité de son domicile. Il a aussi lu un projet de réponse qui ne m’est pas parvenu à ce jour, dont il ressort que cette version ne serait pas de lui, mais des associations résistantes de Callac, et daterait de quelques années. Valentin Bertrand a déclaré ignorer, ce qui est fort possible, qui sont les deux agresseurs du barde en décembre 1943, un de ces agresseurs s’étant retrouvé à l’hôpital de Guingamp après reçu un coup de penn-bazh de la part d’Auguste Bocher. Valentin Bertrand peut toujours se renseigner auprès de certains de ses camarades de l’ANACR pour obtenir l’identité des deux agresseurs, déterminer qui était le responsable politique de ces deux agresseurs et l’inspirateur de l’ordre donné par un autre responsable politique de niveau régional. Il s’apercevra alors que cette affaire Bocher ressemble beaucoup à celle de l’abbé Yann-Vari Perrot de Scrignac, avec le même motif et le même inspirateur pour l’ordre d’assassinat.

Valentin Bertrand a aussi réagi vivement à l’évocation du rôle de l’Union soviétique dans le pacte germano-soviétique et a fait état de « 17 millions de morts soviétiques …pour notre liberté » d’aujourd’hui. Le problème c’est que ces millions de morts résultent surtout du « Je t’aime, moi non plus » entre les deux grands dictateurs et criminels contre l’Humanité que sont Adolf Hitler et Joseph Staline. Du côté de Callac et de Rostrenen, tout le monde ne semble pas averti que le massacre de Katyn est l’oeuvre des soviétiques et non pas des nazis. On suggère l’excellent film d’Andrzej Wajda http://www.katyn-lefilm.fr/ qui a à peine été diffusé en France, ce qui traduit la chape de plomb qui pèse toujours sur la mémoire des événements dans ce pays.

katyn

Plus heureusement, l’ancien membre de l’Organisation spéciale (OS) et FTP du maquis Tito, Georges Ollitrault, lui aussi né en 1925, qui a encore impressionné par la richesse de son parcours, a aussi été unanimement apprécié par l’assistance, du fait de son optimisme et de son humanité. On peut avoir été au cœur d’une organisation communiste et porter un regard objectif sur son propre parcours et celui de l’organisation à laquelle on a appartenu, rester capable de dialoguer et dégager des conclusions acceptables par les uns et les autres.

L’ANACR des Côtes-d’Armor reste donc engoncée dans une mémoire hermétique qui n’a pas su intégrer la mise en évidence de faits fondamentaux relatifs à la Seconde Guerre mondiale.  En fin de conférence, Thomas Hillion a lu un texte de Jean Le Jeune, ancien chef départemental des FTP des Côtes d’Armor, se réclamant de la lutte pour la paix et les Droits de l’Homme. Initiative mal venue en la présence d’une famille de victime de la Résistance communiste, encore fortement marquée par le souvenir des événements, quand on connait le rôle joué par Jean Le Jeune dans plusieurs affaires que je décris par le détail dans Joli mois de mai 1944. Rassurez-vous, cher lecteur, nul n’est tenu d’adhérer aux thèses de l’ANACR pour œuvrer utilement pour la paix et les Droits de l’Homme dans notre vaste monde.