Mise Éire (I am Ireland)

Il me semble que vous devriez comprendre que ce qui perd le monde, ce ne sont pas les bandits, ni les guerres, mais les haines, les inimitiés, toutes ces petites querelles sordides…

Anton Pavlovitch Tchekov, Oncle Vania.

Suite à la parution de Viens rejoindre mon armée ! Françoise Morvan a bien voulu me consacrer de longs commentaires sur son blog.

De ses commentaires, il me revient surtout de regretter d’avoir écorché dans l’index de mon livre, le prénom de son grand-oncle, Joseph Pennec, devenu Jean. Ce que je regrette d’autant plus que l’ancien Rostrenois qui m’en a parlé était très élogieux à son égard, ce que confirme l’examen de son dossier au service historique de la défense à Caen. J’espère que Françoise Morvan, qui confond elle-même Marcel et Gérard, ne m’en tiendra pas une excessive rigueur.

Diabolicum perseverare

Pour le reste, Françoise Morvan illustre une nouvelle fois sa démarche « historique » bien connue. Sa thèse tient à ce que des nationalistes bretons de la Formation ou Bezen Perrot se seraient trouvés avec le service de sécurité allemand, le SD (Sicherheitsdienst), à Bourbriac début juillet 1944. De là, ils auraient accompagné ces Allemands à Garzonval pour achever sept « martyrs » de la Résistance bretonne préalablement torturés dans la maison Souriman à Bourbriac. Ainsi veut-elle que l’histoire se soit passée. Pourquoi insister dans cette thèse sans fondements : pour démontrer que des nationalistes bretons étaient capables d’actes meurtriers ?  Pour démontrer qu’elle, Françoise Morvan, a osé, su, fait valoir cet aspect de la guerre, alors que tous les historiens passent à côté de ce fait, voire l’occultent ou le dénigrent ? Parce que son oncle René Morvan, et peut-être aussi son père Yves, auraient pu subir le sort des martyrs et que, 72 ans après, le choc émotionnel familial ne serait pas encore surmonté ?

Quoi qu’il en soit, aborder cette question d’un point de vue historique nécessite de dépasser le trauma familial et le sentiment de culpabilité du survivant qui se serait transmis d’une génération à l’autre. Si la Bezen Perrot était à Bourbriac, puis de là à Garzonval début juillet 1944 [1], il n’y a certainement pas lieu d’occulter ce fait. Et si elle n’y était pas, il n’y a pas lieu de l’affirmer non plus. Et si en définitive on ne peut rien démontrer, comment présenter la chose ?

La présence de la Bezen Perrot est plausible, mais faiblement étayée par quelques témoignages épars. Point faible de sa théorie, quand bien même elle affirme qu’un groupe de cinq Perrot était présent à Bourbriac, Françoise Morvan ne produit pas l’identité de ces cinq individus, alors que leur présence est généralement connue nominalement en d’autres lieux. Elle souligne d’ailleurs elle-même combien il est hasardeux de situer un groupe ou un  individu à un certain moment à un certain endroit (p. 122 : ...il devrait être facile de déduire qui est présent lors d’une opération …). Mais parce que pour que les Perrot soient à Garzonval, il faut d’abord qu’ils soient à Bourbriac, d’une présomption, Françoise Morvan fait une certitude préalable.

Puis, Françoise Morvan fait état dans Miliciens contre maquisards (p. 159-160) du témoignage de Joséphine Garzuel (le principal témoignage à retenir de ceux qu’elle produit) : je précise qu’au départ de la camionnette [pour Garzonval] vers 19 heures… j’ai également reconnu dans cette camionnette bâchée un milicien dit l’Oeil-en-verre [soit Rémi Daigre du SSP]… Ce témoignage précis laisse donc penser que ce sont des SSP (Selbstschutzpolizei : « police d’autoprotection »), une formation paramilitaire rattachée au SD, qui a accompagné les Allemands de Bourbriac à Garzonval.  Il ressort des archives que ce sont les SSP et non pas les Perrot, qui accompagnent le SD pour achever des prisonniers, ce qui est d’ailleurs précisément le cas à Bourbriac le 8 juillet 1944, une semaine avant l’événement :

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Extrait du rapport du « Sonder Kdo III » (« commando spécial III ») commandé par Georg Röder pour la période allant du 1 au 15 juillet 1944 [Bundes Archiv R70] : 2 von Kdo.III festgenommene Terroristen würden von SD = u. Selbstschutzmännern gegen 17,00 Uhr im Wald bei Bourbriac erschossen (« 2 [personnes] arrêtées par le Kdo.III [commando spécial III] ont été abattues par le SD et les hommes du SSP vers 17 heures dans le bois près de Bourbriac »). Dans ce rapport, n’apparaît pas l’euphémisme fréquent « abattu pendant le combat » (im Kampf erschossen). L’identité des deux personnes abattues reste à confirmer.

Dans ces rapports du SD, on relève un autre cas où ce sont les SSP qui achèvent un résistant prisonnier. On ne trouve aucun élément dans ces archives qui met en cause des Perrot. Mais Françoise Morvan partage le préjugé des universitaires bretons officiels pour lesquels les archives allemandes ne présentent pas d’intérêt au point de ne jamais les utiliser [2].

Comment notre historienne traite-t-elle le témoignage de Joséphine Garzuel qui laisse penser que, dans le cas des « martyrs » de Garzonval, c’est aussi le SSP qui a accompagné les Allemands ? La pirouette est remarquable (p. 160) : Joséphine Garzuel s’est-elle trompée ? Eh bien voilà, la question et la réponse, c’est que le témoin s’est trompé ! Ainsi en a décidé Françoise Morvan, qui préfère un autre témoin, selon elle digne de foi… un SSP ! Soit le SSP d’Ambert de Sérillac qui déclarera après la guerre : Georg Roeder et Max Jacob sont partis à Garzonval et ont été suivis par une conduite intérieure… avec des membres de la Formation Perrot et le Feldwebel Beckmann. Dans le cas d’Ambert de Sérillac, susceptible de s’être rendu lui-même ou un de ses camarades à Garzonval, Françoise Morvan ne se pose pas la question de savoir s’il se serait trompé, ou, plus plausible, s’il aurait menti… (Il sera le seul des SSP présents à Bourbriac et interrogés séparément après la Libération à avancer cette thèse).

SSP

La Selbschutzpolizei (SSP) de Rennes : Jean-Yves de Cambourg, Jean Frelin, Marcel Durot, Rémi Daigre (rang du haut), Max Jacob [Oscar Marx], René Hocquart, Depin, Roger Silly, Élie Cardun, Paul Anderlé (rang du milieu), Jacques Van Verden, Eugène Martin, Lionel Brot (rang du bas) [NARA 2 Washington].

En définitive, Françoise Morvan exhibe dans son livre pour unique témoin à l’appui de sa thèse de la présence de la Bezen à Garzonval, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu le Perrot  : un certain René Morvan, qui n’est autre que… l’oncle paternel de Françoise Morvan !  Responsable de l’ANACR à Rostrenen, René Morvan mettait encore en avant en 2003 la thèse plus plausible des « gars du Maréchal », soit encore les SSP, qui auraient accompagné les Allemands à Garzonval. Ce qui confirme seulement l’adage selon lequel, avec les communistes, le passé est encore plus imprédictible que le futur.

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Extrait d’ Ami entends-tu ?, revue de l’ANACR, 2003, n°126, p.9 : de gauche à droite, René Morvan, Arsène Mordelet et Jean Le Jeune, responsable de nombreux crimes commis par le « Bataillon Guy Môquet » dans la région de Rostrenen. L’histoire à géométrie variable selon l’ANACR…

Françoise Morvan ne nous livrera jamais le nom du témoin dont son oncle fait état, car ce témoin n’a jamais existé. La théorie centrale de son livre ne repose sur aucun élément concret, archive ou témoignage incontestable [3].

Du ragot à la radio

Notre historienne nationale a fait des émules à Plougonver en la personne d’Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel interviewés dans l’émission « Garzonval en mémoire » sur Radio-Kreiz Breizh le 17 novembre 2014, suite à la parution en juillet 2014 d’un ouvrage du même nom édité par la mairie de Plougonver. Une grande confusion dans les témoignages cités, l’incapacité de distinguer un fait d’un ragot, des accusations sans le moindre fondement et sans la moindre réserve dans l’affirmation …  Alors qu’il évoque les « martyrs » de Garzonval avec des trémolos dans la voix, Alain Michel va jusqu’à s’étrangler d’émotion et ne plus pouvoir parler au cours de l’entretien (minute 28 de l’émission) et surjoue la compassion avec un soupçon d’exhibitionnisme. Alors que la culture  bretonne tend à un certain stoïcisme devant la mort et à une certaine dignité devant l’épreuve, on se retrouve au cours de cette émission dans une indécente pleurnicherie.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire encensent le « martyr » François-Louis Le Berre, qui a, pour tout parcours « résistant », assassiné Joseph Trémel de Plougonver, au prétexte que ce dernier aurait dénoncé Yvonne Coantiec, née Rannou, qui ne reviendra pas de la déportation. Car l’accusation portée contre Joseph Trémel avec une tranquille assurance par Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel ne repose que sur des ragots imprécis et contradictoires (d’autres ragots attribuent la dénonciation d’Yvonne Coantiec à une autre personne de Plougonver !). L’intérêt de la démarche est d’illustrer la place du ragot dans la mémoire collective : pourquoi reprendre un ragot à son propre compte  ? Il y a bien sûr le fait de se rendre intéressant et de montrer qu’on sait des choses, qu’on est dans le secret, qu’on dispose du privilège de la confidence. Mais, dans le contexte de la Libération et de la longue période d’instabilité qui a suivi, le ragot permet de  montrer qu’on était du bon côté, qu’on adhère aux thèses du vainqueur ou plus précisément de ceux qui se sont miraculeusement trouvé du côté du vainqueur américain qui n’a fait que passer. En reprenant les thèses de « résistants » armés que l’on craint (les Allemands n’étant plus là pour les tenir en respect), on s’affranchit des reproches potentiels que ces résistants pourraient faire d’avoir été un collabo. Et en dénonçant d’autres prétendus collabo, on démontre davantage encore son adhésion aux thèses résistantes. Le ragot devient un phénomène collectif et durable, un syndrome de Stockholm que les recherches dans les archives qui s’ouvrent enfin vont contrecarrer.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire font preuve d’une totale indifférence envers les victimes des « martyrs » de Garzonval : aucune jérémiade pour la fille de Joseph Tremel qui a vu à l’âge de quatre ans son père assassiné sous ses yeux par le « martyr » François-Louis Le Berre. Un acte particulièrement stupide et d’une extrême violence pour un enfant de cet âge. Cet assassinat de Joseph Trémel est une bavure parmi d’autres de la Résistance bretonne [4] et les quêteurs de mémoire de Plougonver sont bien incapables d’identifier les véritables dessous de cette affaire Trémel-Coantiec [5].

Une précision à propos du deuxième criminel parmi les « martyrs » de Garzonval, Jean-Louis Corbel qui a assassiné, sur ordre du Parti communiste le maire de Glomel, Jean-Louis Croizer. Le dossier du complice de Jean-Louis Corbel, Joseph Masson, est aujourd’hui librement communicable depuis le décret du 24 décembre 2015. Ce dossier est en soi probant pour démontrer l’action de Jean-Louis Corbel et Françoise Morvan et ses émules de Plougonver seraient avisés d’aller le consulter avant toute affirmation (ou ragot) sur cette affaire.

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(lien vers l’émission).

Les « bras cassés » de la Résistance bretonne

« Garzonval en mémoire » parvient à ne même pas faire mention du Plougonverois Jean-Baptiste Peton, réquisitionné comme garde des voies et communications et présenté de ce fait par la Résistance callacoise comme un « milicien ».

Vers le 8 août 1944, le résistant Georges Ollitrault et le parachutiste Roger Lobrot investissent Callac sans combat, ce qui marque la libération de Callac, le maquis du même nom se trouvant planqué on ne sait trop où. C’est quelque jours plus tard que Jean-Baptiste Péton est intercepté et assassiné (tué avec préméditation) par ce maquis : l’événement survenant après la libération, l’inculpé ne peut même pas bénéficier de l’ordonnance d’Alger du 6 juillet 1943 qui a largement permis de présenter des vols, des viols et des assassinats comme des actions servant la cause de la libération de la France.

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Extrait d’un document librement communicable relatif à l’assassinat de Jean-Baptiste Péton.

Dans ses mémoires, Valentin Bertrand du maquis de Callac occulte tout simplement l’affaire Péton (dans laquelle on retrouve un protagoniste « résistant » de l’assassinat du barde Émile Bocher et de son frère à Saint-Servais) dont il est le principal inculpé, mais il affirme avoir participé avec ce maquis, alors basé à Trébrivan, au combat de la Pie du 29 juillet : auditionné par nous le 20 avril 2012, nous n’avons pas obtenu de sa part des réponses précises et spontanées sur les circonstances de ce combat, tel qu’on peut s’y attendre de la part de quelqu’un qui a participé à l’action. Ce qui induit un soupçon important sur la réalité de sa participation à cet événement.

Pour ajouter, s’il était nécessaire, encore plus de piment à ces troubles de la mémoire résistante, ajoutons que l’autre résistant que Françoise Morvan prend à témoin n’est autre que Thomas Hillion, dont le parcours résistant consiste surtout à s’être blessé le 15 août 1944 à la main gauche en manipulant un détonateur de grenades, plus d’une semaine après le passage des Américains… de quoi commencer une carrière d’ancien résistant et d’apparatchik au sein de l’ANACR. Et c’est Thomas Hillion, qui se permet de critiquer le résistant au parcours hors normes Georges Ollitrault (né comme Thomas Hillion en 1925)  avec ses trois ans de clandestinité à partir de 1941, ses trois évasions, ses multiples sabotages et combats contre l’occupant… Il est désopilant de remarquer que lorsque Françoise Morvan et Thomas Hillion reprochent à Georges Ollitrault d’avoir mené des actions contre les Allemands (non pas sur son initiative personnelle, mais sur ordre de sa hiérarchie dument officialisée après la libération), ils reprennent littéralement à leur compte les antiennes collaborationnistes qui prévalaient encore dans la presse bretonne au moment des événements :

oe CdN 1944-07-15 p 2cOuest-Éclair [6] du 15 juillet 1944, édition des Côtes-du-Nord, page 2 (3 semaines avant l’arrivée des Américains).

Avec ses accointances résistantes, Françoise Morvan est donc particulièrement bien placée pour constater que la Résistance bretonne a été globalement plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands… Il lui reste à admettre les évidences.

Petits signes

Notons toutefois dans le post de Françoise Morvan quelques petits signes d’une évolution bien timide. Elle manque d’enthousiasme quand on lui révèle qu’un nationaliste breton (Polig Monjarret) et un Juif ont pu devenir amis, mais au moins ne conteste-t-elle pas les faits. Elle fait état du pacte germano-soviétique : peut-être considérera-t-elle un jour que sans ce pacte, il n’y aurait pas eu de Garzonval.

Françoise Morvan fait aussi mention d’Alice Le Guillou, assassinée par des maquisards FTP bretons montés à Paris après avoir été libérés par les Américains en septembre 1944 pour assassiner cette jeune médecin [7]. Si sa thèse des Perrot à Garzonval est plus que fragile et même inconsistante, celle des FTP de Callac allés à Paris pour violenter la jeune médecin est bien plus sérieuse. Si ce crime, parmi les plus glauques commis par la Résistance bretonne, avait été perpétré par un nationaliste breton, nul doute qu’elle s’en serait indignée depuis longtemps.

Violence, criminalité et idéologies

Le discours de Françoise Morvan, qui prolonge celui d’historiens officiels, tend à présenter la violence et la criminalité comme intrinsèques au nationalisme breton, nationalisme qui serait de surcroît assimilable au nazisme. Dans le même temps, la Résistance serait exempte de toute violence, incapable de crimes, et elle serait inspirée par les plus nobles idéaux, sans arrière-pensées politiques.

Dans les circonstances de la guerre, des nationalistes bretons ont commis des violences envers leurs compatriotes : au moins l’un d’entre eux a torturé (cas emblématique d’Hervé Botros et, dans une moindre mesure, de Joseph Le Ruyet). Plusieurs d’entre eux ont violenté des résistants prisonniers. Il ne peut être formellement démontré qu’ils ont participé à des exécutions sommaires, comme à Creney près de Troyes en août 1944. Les aveux d’André Geffroy, dit Ferrand ou encore Petit Geff, qui a plus ou moins reconnu avoir accompagné le SD dans le bois de Colpo, sont entachés de violences qu’il aurait lui-même subi lors de son internement et de ses interrogatoires. Les violences imputables à des nationalistes bretons se sont exercées dans le cadre de la répression des mouvements de résistance par les Allemands, à l’encontre de certains de leurs compatriotes susceptibles eux-mêmes de leur porter des coups, dans un contexte de guerre dissymétrique entre une armée régulière et des organisations de francs-tireurs.

Mais (à ma connaissance) aucun nationaliste breton n’a été l’auteur de crimes politiques ou de crimes de droit commun contre des civils sans défense comparables à ceux commis par la Résistance bretonne. Aucun n’a exercé de violence contre des femmes, violé ou tondu avec des déviances sexuelles caractérisées. Globalement, les nationalistes bretons ont plus subi des violences qu’ils n’en ont exercées.

De quel bord qu’ils se soient retrouvés, du côté des Alliés ou du côté des Allemands, quel que soit l’uniforme qu’ils ont porté, les nationalistes bretons prenaient pour exemple les républicains irlandais. En cette année du centenaire du soulèvement de Pâques 1916, il est opportun de rappeler qu’ils ont rêvé d’une autre Irlande. Et leur rêve peut être jugé à l’aune de ce qu’est devenu ce pays libéré qui se réconcilie avec son ancien envahisseur. Les citoyens irlandais, qui jouissent aujourd’hui d’une liberté nationale, sont reconnaissants à ceux qui ont sacrifié leur vie pour la souveraineté et la liberté de leur pays.

Pour cette petite nation européenne, les Droits de l’Homme ne sont pas un prétexte à faire la morale au monde entier tout en se dispensant de les mettre soi-même en application. Ce sont des principes portés par les citoyens, à inscrire dans la vie de tous les jours, dans une indéfectible confiance dans l’avenir.

 


[1] : Françoise Morvan laisse entendre (p. 162) que le convoi des Allemands du SD, des SSP et des supposés Perrot quitte Bourbriac pour Scrignac le 16 juillet au soir et se débarrasse en cours de route des prisonniers à Garzonval. L’hypothèse est intéressante. Si ce n’est que Françoise Morvan cite (p. 161) la seule témoin de l’événement, Marie Labat veuve Even, qui indique que trois véhicules venaient de Plougonver et sont repartis dans cette direction (et au-delà, vers Scrignac ou Bourbriac ?). Elle cite aussi (p. 161) l’ancien maire de Bourbriac qui indique qu’une voiture emportant les prisonniers a quitté Bourbriac vers 20 heures 30 [19 heures pour Joséphine Garzuel] et que cette voiture est revenue vers 22 heures, mais vide. Françoise Morvan se pose la question : Les deux autres voitures ont donc poursuivi leur route, mais vers quelle destination ? Si l’ancien maire de Bourbriac affirme qu’une voiture contenant les prisonniers est revenue vide, il n’a pas, ce faisant, affirmé que deux autres voitures ne sont pas revenues à Bourbriac, ce qu’a inféré Françoise Morvan…

bs

[2] À quel moment les universitaires réputés spécialistes de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne, Christian Bougeard et Jacqueline Sainclivier, prennent-ils en compte les archives allemandes ? Ou même les archives britanniques et américaines ?

[3] : Du témoignage dans l’historiographie de la Résistance, de son poids, de ses méfaits, Jean-Marc Berlière (lien).

[4] : cas de l’ingénieur André Roussel assassiné par erreur par le maquis de Callac le 2 avril 1944 : confondu avec l’agent des Allemands Maurice Zeller ou un de ses accompagnateurs.

[5] : la démarche intellectuelle des apprentis historiens est parodiée dans le film Monthy Python : Graal, Sacré Graal… :

[6] : Ouest-Éclair, ancêtre d’Ouest-France, éditeur de… Françoise Morvan !

[7] : sur ce qui se passe dans un certain nombre de lieux de détentions et de tortures du Paris libéré : Ainsi finissent les salauds. Séquestrations et exécutions clandestines dans Paris libéré, de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Robert Laffont, 2012.

 

 

Des Juifs qui n’étaient pas vraiment juifs.

C’est nous qui décidons de qui est juif et de qui ne l’est pas.

Joseph Goebbels, Ministre à l’Éducation du peuple et à la Propagande du Troisième Reich

Vient de paraître en novembre 2015, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale de Sébastien Carney [1]. Ce livre est dérivé d’une thèse intitulée Les promesses de la Bretagne – Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : génération de l’apocalypse et mystique nationale (1901-1948). Thèse soutenue le 24 novembre 2014 à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) de Brest.

Le mouvement breton analysé au travers de la personnalité de quelques-uns de ses leaders : en résumé, quatre fils de bourgeois peu doués pour la Révolution prolétarienne [2] s’égarent dans le nationalisme breton : dans les circonstances de la Seconde Guerre mondiale, le résultat ne serait pas à la hauteur des espérances.

Des quatre personnages passés au crible par l’auteur, j’ai rencontré Olier Mordrel en 1979 et j’en garde, comme de nombreux autres, le souvenir d’un intellectuel pour le moins brillant. D’une insolente audace dont manquent la plupart des Bretons. Quatre fois condamné à mort : par les radicaux-socialistes de la Troisième République, par les collaborateurs avec les Allemands, par les gaullistes de Londres [3] et enfin par les Cours de justice de l’Épuration. Et toujours prêt à repartir au combat : insubmersible ! Avec un sourire exprimant une inébranlable confiance en sa personne, sa nation et son droit.

J’ai aussi rencontré Yann Fouéré sur le tard en mai 2006, il avait 96 ans et encore toute sa vigueur intellectuelle et tous ses souvenirs. Une rencontre marquante, qui m’a incité à lire par la suite ses ouvrages. Juriste, haut fonctionnaire, sous-préfet, directeur de journal, écrivain, chef d’entreprise en Irlande… Et lui aussi avec le sourire gourmand de l’intellectuel qui attend de son interlocuteur la répartie qui fera de la conversation un instant inoubliable.

Le risque de s’attaquer à ces personnages, c’est de révéler ses propres préjugés et orientations idéologiques. À cet égard, le pensum de Sébastien Carney reste dans la ligne des productions du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de l’UBO, même s’il fait preuve d’un peu plus de circonspection que ses prédécesseurs et si l’on devine qu’il s’affranchira un jour des figures imposées.

En 2000, Ronan Calvez ,du CRBC, traite du cas d’Olier Mordrel [4] et de ses relations avec un Allemand qui a l’infortune d’être classé juif par les nationaux-socialistes, Julius Pokorny [5]. Il produit alors le commentaire suivant :

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Citation du texte d’Olier Mordrel par Ronan Calvez ([4], p. 22).

Ronan Calvez, qui développe une très personnelle théorie de la « Pangée » [7] bute sur une réalité qui, pour le moins, n’étaye pas son propos. Car le texte original d’Olier Mordrel dans son livre Breiz Atao [6] à propos de l’universitaire celtisant Julius Pokorny est le suivant :

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Texte original d’Olier Mordrel ([6], pp. 242-243)

Mais que voilà donc une situation bien étrange : Olier Mordrel qui se déclare bien ami avec un Juif persécuté par les nazis et qui raille avec son humour habituel, Ludwig Mülhausen, un membre du parti nazi ! Ronan Calvez, qui n’hésite pas à accuser Olier Mordrel de négationniste de la Shoah, trouve la solution : il raye la petite phrase embarrassante : ni vu, ni connu ! Pas vu, pas pris ! Sans bruit, sans traces !

Sébastien Carney n’élude pas la question, mais la traite d’étrange façon. Cette fois dans le cas du peintre Fritz Heinsheimer [2], lui aussi catalogué comme Juif par les nationaux-socialistes et membre de l’église païenne de Friedrich Hielscher, l’Unabhängige Freikirche (« église libre indépendante »). Sébastien Carney déclare dans sa thèse, p. 949, à propos de Friedrich Hielscher [8] :

En fait, il a pu être profondément choqué par ce qu’il a vu lors d’une visite du ghetto de Lodz, où il découvre l’existence des fours crématoires et le gazage des Juifs. Mais les quelques rares interventions qu’il fera en faveur de Juifs concerneront essentiellement des membres ou proches de son église, autrement dit, des païens… Aussi ce n’est pas des Juifs qu’il sauve, mais ses fidèles. Par exemple, le peintre Fritz Heinsheimer caché quelque temps chez Ange Péresse en 1943 et dont la mystique des toiles évoque bien plus la liturgie de son église que la Torah [9].

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Der Kahlköpfige – im Rahmen (portrait de Friedrich Hielscher par Fritz Heinsheimer, avec l’aimable autorisation de la propriétaire du portrait)

Les époux Engel, beaux-parents d’Albert Richter, un ami d’école de Friedrich Hielscher, se trouvent enfermés avec leur fille et son enfant au ghetto de Lodz en Pologne vers 1941. Le 28 septembre 1941 et le 15 mai 1942, Friedrich Hielscher se rend dans ce ghetto avec un laissez-passer établi par Wolfram Sievers, directeur de l’Ahnenerbe, une institution « scientifique » nazie, sous le prétexte d’enquêter sur une vieille potion aryenne dont le secret aurait été conservé par les Juifs. Arrivé au ghetto de Lodz, Friedrich Hielscher apprend que les Engel ont été déportés à Auschwitz. Avec la complicité de Otto-Ernst Schüddekopf, membre de son cercle, qui fournit un faux passeport hongrois, ce qui permet à Thérèse Richter de passer en Suède le 23 juillet 1943 sous prétexte de mener des « travaux secrets pour les services d’Hitler » ([9] pp. 266-267, [10]). Albert Richter et sa famille ne sont pas membres du cercle de Hielscher.

La découverte de l’extermination des Juifs, au moins d’une partie de cette extermination, aura probablement affecté Friedrich Hielscher. Elle a aussi marqué l’écrivain et militaire Ernst Jünger ami de Hielscher [11]. Il reste pour certitude que Friedrich Hielscher et quelques Perrot ont préservé Fritz Heinsheimer des persécutions nazies et que, ce faisant, ils lui ont temporairement sauvé la vie tout en encourant un risque non négligeable.

Sébastien Carney ajoute à propos de Friedrich Hielscher et des Perrot qui ont secouru Fritz Heinsheimer :

Les lettres adressées par Heinsheimer sous le pseudonyme de Fernand [12] aux membres de l’unité Perrot furent consciencieusement archivées, comme autant de certificats d’antinazisme de l’Unité.

Des Perrot de la Bezen Perrot auraient donc deviné en 1943, au moment où ils s’engageaient au côté des Allemands, l’issue de la guerre. Au-delà, ils auraient anticipé les retours de mémoire qui perdurent aujourd’hui… Peut-être plus simplement ne se sont-ils aucunement soucié de quelque certificat de nazisme ou d’antinazisme que ce soit, dans l’immédiat ou dans le futur.

Sébastien Carney nous fait donc part de ce qu’il pense de ce que pensaient ses personnages étudiés. Nul ne sait ce que ces personnages auraient pensé de ce que Sébastien Carney pense qu’ils pensaient. Je suppute quelques sourires amusés et indulgents.

Pour des raisons idéologiques, Joseph Goebbels avait décidé que Fritz Heinsheimer était juif et, pour d’autres raisons idéologiques, Sébastien Carney a décidé qu’il ne l’était pas. L’intéressé ne  semble pas avoir éprouvé le besoin de nous faire part de son avis sur cette question.

Yves Mervin

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Fritz Heinsheimer dans son atelier dans les années 1930

[1] Sébastien Carney, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale Presses universitaires de Rennes, 2015.

[2] au fait, la Révolution prolétarienne : va falloir attendre encore longtemps ?

[3] Yves Mervin, Viens rejoindre notre armée ! Une Résistance bretonne à contretemps, YM, 2016, pp. 114-119.

[4] Ronan Calvez, La radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de la Bretagne, Presse universitaires de Rennes, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2000.

[5] Ó Dochartaigh Pól, Julius Pokorny, 1887-1970: Germans, Celts and nationalism, Four Courts Press, Dublin, 2003.

[6] Mordrel Olier, Breiz Atao, histoire et actualité du mouvement Breton, Éditions Alain Moreau, Paris, 1973.

[7] Théorie de Ronan Calvez selon laquelle la pensée des nationalistes bretons, et en particulier celle de Roparz Hemon, procéderait d’une démarche monolithique et totalitariste : elle serait comparable à un phénomène géologique qui se situe il y a 300 millions d’années au moment où les continents de la terre n’en forment qu’un seul avant de se séparer. L’auteur qui ne doute pas de la pertinence de son analogie se réfère à chaque page de son livre à la voix de la Pangée, au dessein de la Pangée, à l’émergence de la Pangée, aux thèmes de la Pangée, aux adeptes de la Pangée, à l’espace intemporel de la Pangée, à l’histoire de la Pangée, au chemin de la Pangée, à l’avenir de la Pangée, à la langue de la Pangée, à l’idéologie de la Pangée…

[8] Ina Schmidt, Der Herr des Feuers, Friedrich Hielscher und sein Kreis zwischen Heidentum, neuem Nationalismus und Widerstand gegen den Nationalsozialismus, SH-Verlag, 2004.

[9] Ernst Jünger, Premier journal parisien II 1941-1943, Christian Bourgeois, 1950.

[10] Tel Aviv University, Sourasky Central Library, The Wiener Collection : Dossier Friedrich Hielscher avec témoignages de l’intéressé, de Fritz Heinsheimer, d’Otto-Ernst Schüddekopf et autres.

[11] Fritz Heinsheimer 1897-1958, Ein rationaler Künstler in einer irrationalen Zeit, Werks-Verzeichnis, Teil I, Herausgeber Klaus Kauffmann : cette rétrospective de l’oeuvre de Fritz Heinsheimer comporte des scènes qu’a manifestement vécues cet ancien grand blessé de Verdun en 1917, des portraits – dont plusieurs anonymes de Friedrich Hielscher et un de Gerhard Von Tevenar, de Bertholt Brecht, des nus, des paysages, des scènes de travail, de compétitions sportives… Et des peintures des trois rois mages – référence chrétienne – et de Prométhée – mythologie grecque…

[12] J’ai rencontré en 2013 un nationaliste breton proche de la Bezen Perrot, sans en faire partie, qui a bien connu « Fernand » Husser, soit Fritz Heinsheimer, à Paris fin 1943 et qui me l’a présenté comme l’ « ami juif de Célestin Laîné ». Ce nationaliste breton devient après la Capitulation en Allemagne interprète dans un régiment gallois…

L’ignorance et l’innocence

La propagande communiste menace les gens de rater le train de l’histoire, de rester désespérément en retard sur leur époque et de mener une vie inutile, de même que les nazis les menaçaient de vivre en désaccord avec les lois éternelles de la nature et de la vie, en détériorant leur sang d’irréparable et mystérieuse façon.

Hannah Arendt, Le Totalitarisme.

Vincent Jaglin jouait encore il y a peu à la guerre et au résistant. Il vénérait et vénère toujours sans doute Charles De Gaulle, Jean Moulin et Raymond Aubrac. Il vient de produire un documentaire, La découverte ou l’ignorance, sur ses tourments après avoir découvert que la légende qui fondait sa personnalité avait une face cachée. La plupart des individus découvrent au passage de l’enfance à l’adolescence, puis à l’âge adulte, que les fondamentaux de leur éducation reposent sur des bases parfois simplistes voire erronées qui les préparent plus ou moins à affronter la vie réelle et à devenir autonomes.

Je me souviens d’un professeur de français qui demanda à ses collégiens dont le père avait été résistant qu’ils se levassent. Nous fûmes deux à le faire, ce qui me surprit car je pensais alors que tous les Français s’étant insurgés contre l’Occupant, la classe entière aurait dû se lever. Ce n’est que plus tard que je soupçonnais de la malice dans la question de ce professeur dont je suspecte qu’il n’avait pas de sympathies résistantes exacerbées. En l’attente, je constatais que tous les Français n’avaient pas été résistants, et je fis, lors de la récréation, connaissance de celui qui s’était levé en même temps que moi, en l’occurrence le fils d’un excellent camarade de mon père au maquis puis en Allemagne.

C’est à peu près à la même époque, qu’une réflexion de mon père m’interpella : « Pour celui-là, c’était moins grave, c’était un Pétain ». Je ne me souviens pas qu’il ait jamais parlé d’un opposant en termes méprisants et discriminatoires. Il y avait plutôt du fatalisme désabusé, non du dénigrement dans sa remarque. Le maréchaliste bon teint en question, n’eut jamais l’occasion de devenir rétrospectivement gaulliste après la Libération : il fut fusillé quelques jours avant lors de représailles des Allemands à la suite d’une action du maquis de mon père. Mais je découvrais, ce n’étais pas une surprise mais seulement une précision, une petite étape dans la découverte de la complexité du monde, que non seulement les Français n’avaient pas été tous résistants, mais que certains s’étaient même opposés aux résistants.

J’ai fréquenté trop de résistants dans ma jeunesse pour avoir eu des héros résistants et je ne me souviens pas avoir joué au résistant. Je les ai appréhendés dans leur diversité. J’éprouve, selon le cas, de l’affection ou de la réserve à leur égard. Je ne me suis jamais illusionné sur leur capacité à s’accorder suffisamment avant de convenir d’une action. C’est tardivement que j’ai découvert la face cachée de la Résistance : très peu de combats, beaucoup trop de victimes. De la déception, sans que cela ébranle mes convictions profondes, et pas de surprises dans le passé familial.

Vincent Jaglin ne se pose pas la question de savoir pourquoi à la Libération Charles de Gaulle ordonna de geler le dossier de Jean Moulin, alors que les noms de tous ceux qui dénonçaient leurs camarades aux Allemands pour les éliminer étaient parfaitement connus. Ou si Lucie Aubrac a réellement mené une opération pour sauver son mari… Son mythe de la Résistance reste intact. Il a seulement découvert que le passé de sa famille était contradictoire avec ce mythe sur lequel il a construit sa personnalité.

Vincent Jaglin réalise alors sur le sujet un documentaire intimiste où il interviewe les membres de sa famille. Je ne suis pas friand de téléréalité mais l’exercice est bien mené et la spontanéité des dialogues illustre la transmission des souvenirs, l’échange des avis et l’évolution des idées dans un cadre familial, chacun étant confronté différemment au monde extérieur.

Non seulement Vincent Jaglin associe sa famille à la quête de son identité réelle, mais il suit aussi une thérapie de choc avec deux « spécialistes » de la question de la mémoire de la guerre : dans un harmonieux kan-ha-diskan*, Françoise Morvan et Kristian Hamon révèlent à l’ingénu l’abomination  que représente à leurs yeux le nationalisme breton.

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Élève appliqué, Vincent Jaglin écoute Françoise Morvan lui expliquer l’horreur nationaliste.

Les deux spécialistes – tous deux unilatéraux et de même latéralité – s’abstiennent de commenter le cas de l’arrière-grand-père, Vincent Hirgair, qui connait le destin suivant, d’après un document écrit par un abbé Mary, curé de Baud (qui faillit en même temps que son vicaire se retrouver prématurément devant Dieu le Père) :

Vincent [Hirgair] est emmené dans le camp, jugé par les parachutistes, condamné à mort, obligé de creuser sa fosse, faire sa prière s’il le veut. Il s’agenouille et dit : « je vous pardonne pour le mal que vous m’avez fait. » Joachim [Le] Nicol dit Ruiz me disait en me racontant tout cela : « Celui-là c’était un homme ! » C’est un Polonais déserteur de l’armée allemande qui est désigné pour l’exécuter. Il lui donne des coups de poignard dans le dos et comme il ne mourrait pas assez vite, il lui donne un coup dans le cœur puis lui tranche la gorge. Ils l’enterrent près de Gozh Kamor.

Pour mieux imaginer quelle a pu être cette scène, on trouve des égorgements très récents de chrétiens en vidéo sur internet : âmes sensibles s’abstenir ! Ou demander à Françoise Morvan qui a établi une comparaison avec les djihadistes dans le documentaire.

Il existe au moins une autre version de la disparition de Vincent Hirgair, tout aussi sanguinaire, mais où les FTP ne s’embarrassent pas d’un parachutiste qui traînerait dans les parages et participerait à un « tribunal » dont on n’est même par sûr de trouver trace dans des archives à Moscou. Il n’y a pas non plus d’étranger, Polonais ou Espagnol, à qui serait délégué le privilège, après l’abbé Emmanuel Rallier de Bieuzy-Lanvaux, d’éliminer un chrétien. Les deux spécialistes auraient pu expliquer à Vincent Jaglin que les nazis avaient remis au goût du jour, à l’instigation de Heinrich Himmler après l’attentat contre Adolf Hitler du 20 juillet 1944, une soit-disant ancienne coutume teutonne, la Sippenhaft. C’est-à-dire la culpabilité familiale et la responsabilité du clan en cas de défaillance de l’un de ses membres.

Ah oui, je suis encore en train de confondre le nazisme et le communisme. J’ai vraiment du mal à faire la différence. L’équivalent de la Sippenhaft chez les communistes, c’est la « parenté avec un ennemi du peuple ». C’est celà, Vincent Hirgair était en définitive « parent d’un ennemi du peuple ». En pardonnant à ses assassins** et en s’accrochant à ses vieilles superstitions, il avait suffisamment démontré qu’il n’était pas digne de participer à la Lutte finale. Et le glorieux FTP Joachim Le Nicol, ce progressiste et cet esthète, avait bien agi dans le sens de l’Histoire et de la philosophie des Lumières dont Françoise Morvan nous a rappelé l’importance.

Désormais, quand il retournera dans la cour de l’école jouer au résistant avec ses copains, Vincent Jaglin sait qu’il lui faudra emmener un couteau de cuisine bien aiguisé et non pas une mitraillette Sten. D’ailleurs, l’ancien de la Bezen Perrot, « Braz », le camarade de ses deux grands-oncles,  lui a dit que cet engin « tirait partout sauf dans la cible ». Et il n’est pas sûr que les résistants attaquaient souvent à la Sten, car « Braz » espérait déserter au moment d’une attaque qui n’est jamais venue. Les résistants n’ont pas attaqué ?

Lors du débat qui a suivi le documentaire, Christian Bougeard, Professeur d’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest, a béni la prestation en qualifiant le travail non seulement de « mémoriel » mais aussi d’ « historique ». Christian Bougeard a repris un discours maintenant bien rôdé (nous y reviendrons) : les  Bretons représentaient 17 % des engagés volontaires de la France, bien plus que la région parisienne qui était dans les 5%. Les résistants bretons n’ont donc pas eu besoin des Parisiens pour renvoyer les Occupants dans leurs foyers !

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Fac-similé de la une du 15 mars 1944 du journal Ouest-Eclair, ancêtre d’Ouest-France,  après quatre ans d’occupation et quatre mois avant la libération.

En 2002, Christian Bougeard organise à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) un colloque sur les identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale. Après cela, tout est dit, les débats ont eu lieu, ite missa est. Toutefois, une thèse du chercheur au Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’UBO à Brest, Sébastien Carney, participant lui aussi au débat, apporterait quelques menus compléments. Enfin Jean-Michel Le Boulanger, du Conseil régional de Bretagne, qui n’a « jamais serré la main à la Bretagne » – aurait-il serré celle de la France ? – est le troisième et dernier participant au débat.

Au moment de la conclusion, alors que la paix régnait entre les Celtes rassemblés autour de la table, que l’unanimité tendait à l’apothéose, un désaccord est apparu entre Sébastien Carney – attention au « coup de Breizh », Françoise Morvan veille sur vous – et Jean-Michel Le Boulanger. D’abord le verbatim :

L’animateur, Yvon Clech : Est-ce que les Bretons d’aujourd’hui ont intégré cet héritage, est-ce qu’ils l’ont rejeté, est-ce que l’exercice du droit d’inventaire a bien eu lieu ?

Jean-Michel Le Boulanger : je crois qu’il y aurait une erreur à commettre, c’est d’imaginer que tous ceux qui ont aujourd’hui la Bretagne au cœur, qu’ils soient régionalistes, qu’ils soient autonomistes et qui développent dans le monde culturel et dans le monde politique un discours de la Bretagne seraient les héritiers de ces nationalistes qui auraient pactisé avec la barbarie***, c’est faux, totalement faux, je suis régionaliste et je me nourris bien davantage de tout ceux qui, Bretons qu’ils étaient, combattaient pour nos libertés et qui étaient du côté de la Résistance. On peut être militant breton tout en étant lié à cet héritage là qui est l’héritage de l’honneur.

Sébastien Carney : Eh bien je ne suis pas du tout d’accord, parce que le Gwen-ha-du, le bzh, les bagadoù, les écoles Diwan, ce ne sont pas les résistants de la Seconde Guerre mondiale qui les ont inventés. Donc il y a un héritage et regarder cet héritage en face ce n’est pas forcément revendiquer les idéologies [qui l’a créé]. Donc il faut être honnête et reconnaître, oui on est héritier de ce qui s’est passé dans les années 30 et 40 en grande partie.

Jean-Michel Le Boulanger : On est donc d’accord…

Là, j’ai besoin de plus d’explications. La repentance, la bienpensance et l’œcuménisme, tout cela n’est pas trivial.

L’héritage, plaisant ou déplaisant, sera assumé en l’état, il n’y a pas d’autre choix. En tenant compte des leçons du passé, l’avenir pourra être ardemment désiré.

Yves Mervin

* kan-ha-diskan : chant traditionnel breton où un chanteur reprend le couplet du premier et ainsi de suite sans jamais s’arrêter.

** Vincent Hirgair aurait donc eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait. Si ce pardon a eu lieu – quelqu’un remettrait-il en cause la parole de Joachim Le Nicol ? – sa famille aujourd’hui serait malvenue de ne pas pardonner elle aussi…

*** il pourra le confirmer ou l’infirmer, mais il ne fait pas allusion ici au cas de Vincent Hirgair. Peut-être que je confond encore nazisme et communisme…

La guerre fait encore des ravages aujourd’hui en Bretagne…

 …elle se poursuit sur l’ « encyclopédie » Wikipédia à laquelle un internaute peut difficilement échapper lors de recherches sur le net. L’idée est généreuse : chacun contribue et utilise un savoir mis en commun, le savoir est mis à jour, amélioré instantanément si besoin par les relecteurs. En apparence, Wikipédia est gratuite mais c’est aussi une société américaine qui brasse annuellement des millions de dollars grâce au financement de nombreux donateurs. La technologie internet a permis à Wikipédia d’occuper en premier une place qui ne sera pas reprise de sitôt.

Mais cette approche présente différents points faibles, en particulier l’anonymat des contributeurs. Wikipédia a choisi de faire de cet anonymat un principe fondateur, ce qui aurait pu être évité : qui peut citer Wikipédia comme une de ses sources d’informations sans craindre la risée ? Nous allons illustrer la question avec l’exemple du contributeur anonyme de Wikipédia que nous nommerons 81.53.13.21, selon l’adresse IP (Internet Protocol) que lui à prêté son fournisseur d’accès à internet (FAI) lors de sa connexion du 2 février 2013 dans l’après-midi de 15 heures à 17 heures environ :

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Connexion au site Wikipédia du contributeur 81.53.13.21

Mais qui est donc 81.53.13.21. ? Au travers des articles accédés sur Wikipédia, ce contributeur anonyme démontre un intérêt pour la matière de Bretagne, et en particulier pour la période de la Seconde Guerre mondiale dans notre pays. Dans l’article consacré à Roparz Hemon, la phrase :

Il y travaille sous l’autorité et le contrôle idéologique des Allemands et anime les premières émissions en breton à la radio, ce qui n’avait pas été possible précédemment du fait de la politique linguistique française

devient, sous son clavier :

Il y travaille sous l’autorité et le contrôle idéologique des Allemands et anime des émissions en breton à la radio. Ces émissions, émises [pléonasme !] de Rennes n’ont jamais été captées en Basse-Bretagne, et n’ont donc jamais touché d’auditeurs susceptibles de les écouter. En tout état de cause le breton artificiel et souvent fautif de Roparz Hémon ne pouvait pas être compris de ceux ayant le breton comme langue maternelle.

Contrôle idéologique des Allemands (pas des nazis tant qu’à faire ?)… breton artificielsouvent fautif… une telle présentation du génie de la littérature bretonne permet de circonscrire les hypothèses à un club assez restreint mais proactif d’auteurs connus : Françoise Morvan, Ronan Calvez, Pierrick Le Guennec, Nelly Blanchard, Christian Bougeard, Claude Toczé, Georges Cadiou… qui diffusent ouvertement une doctrine très typée, ainsi qu’à quelques aficionados moins connus mais eux aussi actifs et inspirés par les premiers. Quelques dizaines de personnes ?

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L’article consacré à Roparz Hemon avant (à droite) et après (à gauche).

Ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin, et hop, un petit tour sur l’article consacré à la Bezen Perrot : le terme formation est bien trop complaisant, remplaçons-le à chaque occurrence par milice, ce terme a une connotation plus facho que formation qui est trop neutre… Ah, çà fait du bien ! Et Perrot ? Eh oui ce bon abbé Perrot, Bleun Brug et Feiz ha Breiz ? Quoi ? Un prêtre engagé dans la vie culturelle assassiné par la Résistance ? Scandaleux ! Rectifions, un collabo, allez, un collaborateur, c’est plus « scientifique » … exécuté par la Résistance. La Résistance n’assassine pas, elle exécute, pour la bonne cause, après jugement, et même le jugement du peuple, et je suis du peuple, et le peuple, c’est moi. La Résistance exécute même à contre-coeur, si, si, à contre-coeur, et pour le bien de l’Humanité. On peut quand même bien sacrifier quelques vies pour le bien de l’Humanité  ?

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L’article consacré à la Bezen Perrot avant (à droite) et après (à gauche).

Ah, çà défoule ! Et çà confirme le microcosme des post-traumatisés de la Seconde Guerre mondiale, 70 ans après les événements, mais sans le préciser davantage. Les deux modifications qui suivent permettent de profiler plus finement le contributeur 81.53.13.21. Ces modifications sont consacrées aux fragments de Bignan (vous en avez déjà entendu parler ?), deux fragments de poèmes en breton du haut-moyen-âge publiés par Joseph Loth dans la Revue celtique en 1887… quelques spécialistes !

Si l’anonymat permet au contributeur de se défouler, la manière dont il se défoule dévoile ses centres d’intérêt, les idées qu’il professe et le vocabulaire qu’il utilise de préférence, ce qui constitue non pas une signature mais une caractérisation de l’individu. Ajoutons que Wikipédia a l’amabilité de mettre à disposition des internautes un utilitaire permettant d’en savoir un peu plus sur ce mystérieux contributeur (ou contributrice) 81.53.13.21. 

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Quelques indices complémentaires avec Whois

Le FAI est France Telecom et la connexion s’est faite aux environs de Rennes… Il y a au moins, et pour cause, un profil psychologique qui répond à tous les critères examinés mais dans ce cas précis, y-en-a-t’il plus qu’un ?

On ne peut guère aller bien plus loin dans l’identification du courageux internaute anonyme qui manifeste ses troubles psychologiques en « améliorant » le contenu de l’encyclopédie universelle Wikipédia. De tels individus, décrédibilisent à eux seuls l’encyclopédie en ligne, au détriment des donateurs et des contributeurs qui participent dans l’esprit déclaré de Wikipédia.

A signaler toutefois, que Françoise Morvan, qui m’épingle dans un nouveau post sur son blog, a la capacité que n’a pas votre serviteur, d’identifier les visiteurs qui parcourent son site. Et elle avance en effet que je visite quotidiennement son blog ! Comment peut-elle savoir ? Et pourquoi avance-t-elle une telle assertion dont je suis le seul bien placé à savoir si elle est exacte ou non ? Parce que Françoise Morvan est douée d’intuition, dont elle n’hésite pas à nous faire part et elle nous concocte ses écrits « historiques » selon un mélange de faits exacts avec ses « intuitions » jusqu’à produire un récit très personnel et des contre-sens flagrants sur l’interprétation des faits (comme l’idée de rattacher le maquis Bara au maquis Tito).

In fine, est-ce que je me rends quotidiennement sur le site de Françoise Morvan ? Mais oui, Françoise, j’y vais tous les jours, et même dix fois par jour, et je me lève même la nuit pour y aller, en tremblant de peur à l’idée que vous ayez encore parlé de moi…

Et merci au lecteur qui m’a transmis la matière de cet article.

Yves Mervin

Addendum : dans le dernier post de Françoise susmentionné, Françoise avance que « Frédo » serait Yves Corbel… Être originaire de Rostrenen et ne pas savoir qui est Frédo, c’est surprenant ! L’intuition n’a pas bien marché encore une fois. Comme pour tous les pseudonymes, même s’il y a pour Frédo plusieurs hypothèses, dont celle d’Yves Corbel, la seule à retenir est celle de Pierre Le Balpe dont le nom a été donné à une rue de Rostrenen…

Un malfrat ?

Fascinations équivoques

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Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le caporal Hammes (265 ID), membre d’un détachement de réquisition de chevaux a été trouvé mort sur le territoire de la commune de Guilliers (40 km à l’est de Pontivy) dans un chemin de traverse avec une blessure à l’arrière de la tête .. Il manquait le ceinturon et les armes. Hammes avait quitté les autres membres du détachement après avoir dit qu’il voulait acheter du beurre dans les fermes. Enquête menée par la Feldgendarmerie de Ploërmel. G.F.P. (Geheime Feldpolizei), S.D. (Sicherheitsdienst) et F.K. (Feldkommandantur ) informés. [Archives allemandes]


Le 18 janvier 1943, Georges Ollitrault et deux de ses camarades FTP, Théodore Le Nénan dit Étienne et Émile Henry, en mission sur ordre du chef départemental de la résistance communiste Louis Pichouron dit Alain, sont interpellés par un soldat allemand qui pointe sur eux sa mitraillette : Kann ich Ihre Papiere sehen ? (« Puis-je voir vos papiers ? »). Théodore Le Nénan et Georges Ollitrault tirent sur l’Allemand et le tuent. Emile Henry n’a pas besoin d’en faire autant. Les résistants prélèvent les armes et les papiers de ce soldat et cherchent à cacher son cadavre mais ils sont pris à partie par des habitants de Guilliers qui leur reprochent leur action et les menacent de les dénoncer. Ils quittent alors les lieux et laissent ces habitants de Guilliers avec le corps du soldat allemand.

Après la libération, Georges Ollitrault fait une déposition sur ses activités de résistant à Saint-Brieuc et mentionne l’événement de Guilliers. Le responsable à qui il fait ce rapport étant originaire de ce pays, les habitants de Guilliers prennent alors connaissance de l’identité d’un de ceux qui ont exécuté le soldat allemand. Il s’avère qu’à la suite du meurtre de ce soldat, les Allemands ont opéré une rafle à Guilliers et 43 habitants ont été déportés. Fin 1944, la guerre continuant en France, une procédure est intentée au tribunal de Vannes par le maire et des adjoints de Guilliers, qui avaient été épargnés par la rafle en raison de leurs bonnes relations avec les occupants, contre Georges Ollitrault pour avoir « tué un Allemand ». Georges Ollitrault apprend lui-même à ce moment les suites de l’événement de Guilliers. La procédure restera sans suite. A ce moment, le sort des déportés restent inconnus. A leur retour quelques mois plus tard, il s’avérera que 24 d’entre eux sur 43 ne reviendront pas.

Le 18 juillet 2014, Georges Ollitrault est interviewé par la journaliste Charlotte Perry de France Inter, qui le fait passer dans l’émission « Comme un bruit qui court » du 30 août 2014. Et pour parler de Georges Ollitrault, la journaliste fait appel à … Françoise Morvan, qui intervient dans l’émission après montage et déclare (minute 43:31) :

18 janvier 1944, Jojo [Georges Ollitrault] abat un soldat allemand à Guilliers, dans le Morbihan, c’est sur la route de Loudéac. Rafle, 500 personnes arrêtées, 44 otages déportés, 26 ne rentreront jamais. Le 25 mars, Jojo et 14 membres de la brigade spéciale tentent de prendre d’assaut la gendarmerie de Callac : échec, représailles, le 9 avril, rafle de Callac, 117 personnes arrêtées, 59 prises en otages, 5 fusillés à Saint-Brieuc, 45 déportés, 14 ne reviendront jamais. Le 6 juillet, Jojo et la compagnie Tito attaquent le cantonnement allemand de Bourbriac, conséquences de la rafle. Le 11 juillet, toutes les personnes arrêtées sont dirigées vers les centre de torture à Uzel ou à Bourbriac. Le 16 juillet, 7 des prisonniers de Bourbriac sont abattus à Garzonval. le musée de la résistance en Argoat présente Jojo  comme le maquisard par excellence et lui accorde une place d’honneur. En 2014, pour le 70éme anniversaire de la Libération, Jojo est invité pour évoquer la Résistance dont il est l’un des héros. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur avec citation à l’ordre de la Nation, croix de guerre avec palmes, Médaille de la Résistance avec rosette d’officier. Enfin, en 2005, il a reçu la médaille de la Reconnaissance de la Nation.

Dans cette déclaration, un concentré d’inexactitudes, Françoise Morvan n’a pas saisi au moins deux subtilités.

Première subtilité

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D’après la présentation de Françoise Morvan et de Charlotte Perry, Georges Ollitrault serait donc responsable des exactions allemandes. Une première subtilité a échappée à Françoise Morvan, sur la différence qu’il y a lieu de faire entre des condamnations à mort pour le fait d’être franc-tireur et l’exécution de prisonniers en représailles à une action menée par des francs-tireurs, ces prisonniers n’étant pas partie prenante dans les actions des francs-tireurs.

D’un point de vue juridique, Georges Ollitrault pouvait à juste titre être considéré comme un franc-tireur. Si les Allemands l’avaient alors capturé, il aurait été condamné par un tribunal militaire allemand et fusillé comme il en advint à Émile Henry, arrêté puis fusillé le 6 mai 1944 à Ploufragan. Quand bien même la mémoire résistante présente de telles exécutions comme des crimes relevant de la « barbarie nazie », elles sont difficilement contestable au regard des Conventions de La Haye relatives aux us et coutumes de la guerre qui veulent en particulier que l’on se batte en uniforme.

Du début de l’Occupation jusque l’attentat de Nantes, les Allemands ont condamné et fusillé, pour leur action de résistance, quelques Bretons, comme par exemple Roger Barbet de Lannion. Avec l’attentat de Nantes du 20 octobre 1941 contre le militaire allemand Karl Hotz commandité par la direction clandestine du Parti communiste français, en réaction à la rupture du pacte germano-soviétique, les Allemands font fusiller, faute de retrouver les auteurs mêmes de l’attentat, des prisonniers en représailles. Il s’agit alors, non plus de condamnations de francs-tireurs en référence aux Conventions de La Haye, mais de condamnations qui s’apparentent à des crimes de guerre au sens du procès de Nüremberg après la guerre. L’exécution de prisonniers en représailles à l’attentat, et ensuite l’institution d’un « code des otages », ou encore les déportations, sont des règlements qui ne peuvent relever d’une convention ou du droit international.

La Werhmacht n’a pas eu d’états d’âmes à instituer des tribunaux militaires pour juger et condamner des francs-tireurs, pas plus que l’armée française n’en avait eus lors de l’occupation de la Rhénanie en 1923. Mais les militaires allemands au sein du Militärbefelshaber in Frankreich (MBF), soit le haut-commandement de l’armée allemande à Paris chargé de gérer les clauses de l’armistice, ont rechigné à exécuter des prisonniers en représailles aux attentats de la Résistance, selon l’ordre personnel du Führer. C’est en particulier le cas du président du MBF, Carl Friedrich von Stülpnagel, qui finira par appliquer l’ordre d’Adolf Hitler. Il sera démis de ses fonctions pour manque d’enthousiasme à appliquer les ordres de son responsable politique et se rebellera en 1944 lors de l’attentat du 20 juillet contre Adolf Hitler. Il sera exécuté par les nazis le 30 août 1944.

Brassard comprimé Brassard FFI de Marcel Mervin. Même porté au moment du combat, un brassard n’est pas un uniforme.


Deuxième subtilité

Il y a une deuxième subtilité qui a échappée à Françoise Morvan : Georges Ollitrault était bien un franc-tireur, mais même en tant que franc-tireur, il appartenait néanmoins à une organisation, en l’occurrence l’Organisation Spéciale (OS) puis les Francs-tireurs partisans (FTP) affiliés au Parti communiste. Ensuite, dans les derniers moment, il a été rattaché à une organisation militaire, les Forces françaises de l’intérieur (FFI) dont le statut a été rétrospectivement officialisé et reste à ce jour officiel au sein de la Cinquième République française. L’ensemble des actions menées par Georges Ollitrault l’ont été sur ordre de sa hiérarchie au sein de ces organisations successives.

Aucun individu ne peut récuser sa part de responsabilité dans les actions qu’il mène mais dès lors qu’il agit au sein d’une organisation, conformément aux orientations définies par cette organisation, l’individu ne peut être seul tenu responsable. On ne peut donc mettre en cause Georges Ollitrault dans les actions qu’il a menées sans mettre en même temps en cause ses hiérarchies successives qui lui ont donné des ordres à l’origine de ces actions.

Le Parti communiste pendant la guerre (et même avant lors de certaines grèves) se souciait assez peu de la vie humaine, de celles de ses opposants politiques mais aussi de celle de ses militants, ceux qui trahissaient ou ceux qu’il envoyait dans des attentats très risqués. A fortiori aussi pour les victimes collatérales à son action. Si on peut distinguer dans les activités de ce parti des actions « politiques » et des actions « militaires », Georges Ollitrault est resté dans le seul cadre des actions militaires. Dans la plupart des situations d’actions où il s’est trouvé, coupé de cette hiérarchie, il a été amené à prendre des initiatives selon ses propres principes moraux et sa propre compréhension des événements. Souvent dans le sens de la préservation de ses compatriotes, par exemple lorsqu’il a sauvé la vie de Mathurin Branchoux en danger d’être exécuté par d’autres FTP que lui-même ou l’ordre qu’il reçoit au sein de son organisation en mai 1944 d’aller abattre le garde Auguste Bocher. A cet égard, Georges Ollitrault ne s’est jamais trompé d’adversaire.

En ce qui concerne les gaullistes, on imagine mal qu’ils pourraient reprocher quoi que ce soit à Georges Ollitrault quand Charles De Gaulle déclarait lui-même à la veille du débarquement :

… que tous ceux qui sont capables d’agir, soit par les armes, soit par les destructions, soit par le renseignement, soit par le refus du travail utile à l’ennemi, ne se laissent pas faire prisonniers. Que tous ceux-là se dérobent d’avance à la clôture ou à la déportation, quelles que soient les difficultés : tout vaut mieux que d’être mis hors de combat sans combattre.

En particulier au risque de représailles allemandes comme la rafle de Guilliers. Et pour aller jusqu’au bout de la logique gaulliste que disséminait Radio Londres, il revenait aux habitants de Guilliers de se soustraire à la déportation plutôt que s’y laisser conduire passivement. La logique gaulliste voulait aussi que les déportés de Guilliers, passés par le camp de Compiègne, s’en échappassent à l’exemple de Georges Ollitrault le 8 août 1943 plutôt que de se laisser conduire en Allemagne.

Allocution de Charles de Gaulle à la BBC le 6 juin 1944 (minute 5:30)


Décodage

Françoise Morvan s’empare des déportés de Guilliers et de victimes d’autres rafles pour rendre Georges Ollitrault seul responsable de leur destin. Dans la compassion pour ces victimes ? Pour le moins, nous en douterons. Nous y voyons davantage prétexte pour une charge, au dépens des fondamentaux de la mémoire officielle de la Résistance contre celui qui a accepté de rencontrer et dialoguer avec un Perrot. Et peu importe son engagement et son parcours : on ne serre pas la main d’un Perrot !

Pour illustrer le combat maquisard, on cherchera vainement qui en Bretagne peut se targuer d’un parcours comparable à celui de Georges Ollitrault, d’une telle omniprésence sur les lieux de l’action, d’une telle insolence dans la conduite de l’attaque, d’une telle capacité à comprendre l’adversaire, à parler sa langue, à anticiper ses intentions, à lui fausser compagnie après avoir été fait prisonnier… Françoise Morvan a indiqué à la journaliste Charlotte Perry un individu qu’elles ont fait passer pour résistant et à qui elles ont demandé de dénigrer Georges Ollitrault sous promesse d’anonymat. On suppute que cet individu n’a pas été bien dangereux pour les Allemands pendant l’Occupation. Deux cas que tout oppose.

Et au nom de ses opinions personnelles, Françoise Morvan s’arroge le droit de minimiser le parcours d’un résistant et de présenter un obscur comme une référence en la matière ! Quand bien même Charlotte Perry présente complaisamment Françoise Morvan comme une « historienne » , cette « historienne » méconnait les fondamentaux de la Seconde Guerre mondiale, et, 70 ans après les événements, elle reprend à son compte la logique du dictateur nazi et de ses acolytes ! En l’occultant, elle absous la responsabilité allemande, et plus précisément celle des nazis, dans la déportation des Guilliérois ! Remarquable collusion analogue à celle du pacte germano-soviétique !

Françoise Morvan s’est fait le chantre de la défense de la « Résistance bafouée », de la « Résistance trahie »… Dans l’émission « Comme un bruit qui court » de France Inter, elle produit une stupéfiante charge contre cette Résistance qui sera loin de déplaire à quelques nostalgiques de la Collaboration. Qui plus est, avec la complicité d’un média public d’audience hexagonale !

La guerre est finie. Il n’y a pas lieu de la rejouer indéfiniment. Georges Ollitrault est un homme libre. Il a fait la guerre pendant la guerre et il fait la paix après la guerre.


Parcours de Georges Ollitrault, né le 3 juillet 1925 à Merdrignac, dans la Résistance :

  • 18 juin 1940 : substitution d’armes et munitions aux Allemands le jour même de leur arrivée à Loudéac en vue des combats futurs
  • juillet et août 1941 : sabotages à Saint-Brieuc et à Trévré à la demande de l’Organisation spéciale (OS) du Parti communiste. Participation à l’exfiltration de Marcel Cachin, fondateur du Parti communiste et directeur du journal l’Humanité
  • septembre 1941 : arrestation suite à un sabotage de ligne de chemin de fer et emprisonnement à Guingamp. Internement jusque mai 1942 à l’asile de Guingamp après avoir simulé la folie.
  • mai 1942 : mission spéciale près de Lille en zone Nord sous couvert de service volontaire du travail. Au retour devient interprète à l’arsenal de Rennes où il substitue des armes
  • mai 1943 : arrestation à la frontière franco-espagnole, internement à Toulouse puis Compiègne Frontstalag 122. Evasion le 8 aout 1943. Convalescence à Loudéac. Diverses actions de propagande et de harcèlement.
  • décembre 1943 : responsable de groupe dans la Brigade spéciale (BS) commandée par Louis Pichouron dit Alain responsable des Francs-tireurs partisans (FTP) des Côtes-du-Nord
  • Janvier 1944 : sabotage de voie ferrée à Trégrom et déraillement du train, sabotage voie ferrée à Pédernec (actions qui inspireront le film La bataille du rail de René Clément en 1946)
  • février 1944 : création du maquis du Haut-Corlay, encore dit des cimes de Kerchouan, arrestation le 1er mars 1944. Internement à la prison de Saint-Brieuc. Évasion le 3 mars 1944.
  • mars 1944 : nommé responsable du maquis Tito des FTP des Côtes-du-Nord à Maël-Pestivien – Peumeurit-Quintin
  • 8 mai 1944 : libération de prisonniers à la prison de Lannion.
  • 5 au 6 juin 1944 : jonction avec la mission parachutiste Special Air Service (SAS) de la base « Samwest »
  • 12 juin 1944 : participation au combat de Duault et récupération des armes parachutées
  • 15 juin 1944 : chef de la compagnie Tito
  • 11 juillet : échappement lors de la rafle de Saint-Nicolas-du-Pélem dirigée contre la mission parachutiste interalliée Jedburh « Frederick »
  • juillet 1944 : chargé en tant que lieutenant de former un corps-franc dit « Marceau » pour la protection de l’état-major FFI des Côtes-du-Nord
  • 5 aout 1944 : jonction avec le Combat Command B (CCB) de la 6e Division blindée (6DB) de l’US Army à Rostrenen
  • 6 aout : participation avec le corps-franc Marceau à la libération de Saint-Brieuc pour ouvrir la voie à la mission ALOES (État-major rattaché au général Koenig parachuté le 5 aout 1944 à Kerien)
  • 16 aout 1944 : gravement blessé lors la réduction de la poche allemande de Paimpol
  • Fin de l’activité résistante à 19 ans (hors astreinte au Service obligatoire du travail – STO) – 6 blessures contractées au combat – 3 évasions

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Georges Ollitrault, 4 mars 2009, sur les traces de son parcours : au fond, la forêt de Duault, lieu de la base parachutiste Samwest et du combat du 12 juin 1944 (photo Yves Mervin)

Nouvelles attaques contre la Raison

Françoise Morvan a récemment publié sur son blog le témoignage d’un ancien résistant selon lequel l’assassinat du garde-forestier Auguste Bocher, le 9 avril 1944 à Saint-Servais, se justifie parce que l’occupant allemand voulait installer un observatoire sur le domaine dont ce dernier avait la garde. A partir de cette affirmation, que nul n’est tenu de reprendre à son compte, elle explicite l’idée selon laquelle un observatoire tenu par les Allemands et situé à Kerbernès aurait empêché la création de la base parachutiste Samwest dans le bois de Duault lors du débarquement. Françoise Morvan écrit bien :

perle de l esprit

Françoise Morvan apporte très imprudemment sa touche personnelle aux versions résistantes qui n’explicitent pas un tel lien. Nous avons ici une perle du raisonnement… à encadrer.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont utilisés en Bretagne des observatoires principalement destinés à détecter les raids alliés sur la Bretagne, en particulier vers les bases sous-marines de fin 1942 à début 1944 (lire à ce sujet, Roger Huguen, La Bretagne dans la bataille de l’Atlantique). Les Allemands ont aussi installé des stations radars à cette fin. Leur but était d’alerter aussi tôt que possible les bases sous-marines pour préparer la DCA (défense contre avions), déclencher des fumigènes pour perturber le largage des bombes… De tels observatoires ont été installés à Silfiac, avec une belle vue sur Brest, au Mont-Noir en Plévin, au moulin de la Grée en Plumelec…

Accessoirement, les Allemands ont aussi utilisés des observatoires destines à détecter des mouvements de troupes terrestres ou d’individus : ce sont souvent des clochers qui ont été utilisé à cette fin, car ils sont immédiatement disponibles. L’hypothèse d’un tel observatoire à Kerbernez en Saint-Servais sera exclue d’emblée, car l’objectif de l’occupant n’était manifestement pas d’observer la nature .

Si les Allemands avaient  souhaité créer un autre observatoire pour la surveillance aérienne dans la région de Duault, de façon à détecter les raids aériens alliés  allant attaquer leurs bases sous-marines, en sus de ceux qu’ils avaient déjà installés, auraient-ils choisi Kerbernez ? ou le point haut le plus proche, distant de 600 m du village et culminant à 292 mètres au-dessus du niveau de la mer, parmi d’autres points culminants à proximité, plus élevés que celui de Kerbernez et qui s’obstruent les uns les autres : à 293 m près de Milin ar Foll, à 301 m vers Kernavalen en Maël-Pestivien, à 308 m vers Stanqué… ?

Certainement pas.  Les Allemands auraient retenu sur la commune de Saint-Servais, un lieu qui se prête depuis la nuit des temps à l’observation des environs.  Ce lieu a été inventé par les Celtes, repris par les Romains, les Bretons et par… l’armée française pendant la drôle de guerre. L’objectif était alors de détecter d’éventuelles opérations aériennes allemandes à l’arrière des lignes. L’endroit fut occupé par une demi-douzaine de rappelés des environs commandés par un sergent, qui, fautes de consignes, rentrèrent chez eux au moment de la débâcle. Le lieu en question est le mont Saint-Michel à environ 1 kilomètre au nord du bourg de Saint-Servais, qui culmine à 272 m, moins haut que les lieux cités précédemment mais avec un horizon et une portée plus favorables.

Et au mont Saint-Michel, pas d’Auguste Bocher ! On pourrait en rester là mais prenons néanmoins pour hypothèse la théorie de Françoise Morvan quant à un observatoire qui aurait eu pour finalité d’empêcher la création d’une base parachutiste alliée dans le bois de Duault au moment du Débarquement.

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Les deux bases parachutistes de Samwest et Dingson du 6 juin 1944


Examinons tout d’abord le cas de l’autre base parachutiste, la base Dingson, qui deviendra le camp de Saint-Marcel. Le hasard a fait que cette base se trouve à proximité du  site du moulin de La Grée, à 166 mètres d’altitude, avec une vue imprenable sur la vallée de la Claie, où les Allemands ont justement installé un observatoire. L’histoire en est désormais écrite précisément dans un livre de François Souquet qui vient de paraître : Émile Bouétard, Caporal dans les Free French Paratroops.

Une erreur de largage du stick (grappe de quelques parachutistes) de Pierre Marienne le fait atterrir, dans la nuit du débarquement, à environ un kilomètre du moulin plutôt qu’à Saint-Ugat comme prévu. Les occupants allemands du moulin observent le passage de l’avion à courte distance : ils sont d’abord vraisemblablement alertés par son bruit puis l’observent visuellement dans le ciel au clair de lune, même s’il vole à basse altitude, à quelques centaines de mètres au-dessus du sol (Le parachutiste SAS Jean Paulin indique dans La rage au coeur, Marabout, 1958, p. 80 : nous volons en rase-motte et les cimes des arbres défilent à une vitesse vertigineuse). Il est aussi vraisemblable que les guetteurs allemands ont observé le largage des parachutistes et estimé le lieu de leur atterrissage, en direction plutôt qu’en distance. Les Allemands se mettent alors à leur poursuite et les retrouvent, car les SAS ont mis du temps à se regrouper et surtout à chercher une mallette. Émile Bouétard est tué et trois de ses camarades sont faits prisonniers.

Toujours selon François Souquet, op. cit., p. 89, Joseph Jégo, situé près de Saint-Aubin à 5,5 kilomètres du lieux de largage, sur une proéminence à une altitude identique de celle de Haliguen, sans vue directe sur le lieu du fait de la crête des landes de Lanvaux, aperçoit l’avion et le voit larguer quelque chose qu’il n’arrive pas à distinguer.  Si des Allemands s’étaient trouvés là où se trouvait Joseph Jégo, ils auraient au mieux détecté un parachutage, estimé grossièrement sa position, mais n’auraient pas eu la possibilité de retrouver les parachutistes, surtout s’ils n’avaient pas perdu de temps à rejoindre leur lieux de rendez-vous. Même en étant motorisés alors que les occupants de l’observatoire ont apparemment recherché le stick de Pierre Marienne à pied.

Pour autant, quand bien même le premier stick de la base Dingson a cumulé les malchances, la base Dingson Saint-Marcel a bien été créée, même avec un observatoire allemand à proximité. Cinq parachutistes de ce premier stick, dont Pierre Marienne, échappent à l’arrestation et le deuxième stick de la base Dingson largué à la Lande-de-la-Forêt s’évanouit dans la nature.

C’est fortuitement, sans lien avec les mésaventures du premier stick, sans aucun besoin d’un observatoire, que les Allemands découvriront au petit matin du 18 juin, 13 jours plus tard, la base Dingson-Saint-Marcel alors qu’ils investiguent sur un parachutage la veille à la gare du Roc-Saint-André.

Revenons à la base Samwest pour y transposer les enseignements de la base Dingson. Si les Allemands avaient installé un observatoire à Kerbernès pour intercepter les parachutistes allant « prendre » la base Samwest dans la nuit du 5 au 6 juin 1944… ils auraient eu une petite chance de détecter un raid aérien et même, à quelques kilomètres, un largage de quelque chose… sans avoir le temps d’aller rattraper des parachutistes sur place.

Mais s’ils savaient que le largage allaient avoir lieu à l’extrémité sud du bois de Duault, pourquoi aller installer un observatoire à Kerbernès ? et non pas dans un endroit plus proche et plus propice pour mieux observer ? Et pourquoi pas seulement prépositionner quelques forces mobiles pour aller directement sur le site du parachutage, comme ils faisaient lorsqu’ils obtenaient, par renseignement, l’information sur un parachutage d’armes ?

Selon la théorie de Françoise Morvan, il eut fallu que, dès avril 1944, les Allemands aient été informés ou aient deviné que des parachutistes alliés allaient être largués un mois et demi plus tard à Duault. Or les Allemands, pas plus que la Résistance bretonne, n’étaient informés de la création de bases parachutistes et les Alliés se sont surtout gardés d’informer les Allemands via la Résistance bretonne qui n’aurait pas su tenir un secret ! Charles De Gaulle lui-même n’a été informé du débarquement que la veille du jour J.

De surcroît, les Allemands n’imaginaient pas que les Alliés mettent en place des bases parachutistes. Après l’invasion de la Crète en 1941, les Allemands retiendront que, même si l’opération a été victorieuse, elle a aussi été couteuse en vies humaines. Ils n’imaginaient pas que les Alliés puissent mettre en œuvre une opération comparable, même en accompagnement du débarquement. Ils n’allaient donc pas mettre en place un observatoire pour observer un événement qu’ils n’attendaient pas.

Après les destructions des bases Samwest-Duault le 12 juin et Dingson Saint-Marcel le 18 juin, les Alliés constateront eux aussi l’échec des bases parachutistes, ce qui est unanimement reconnu aujourd’hui par les  militaires. Et question de vocabulaire, il est plus approprié de dire que les Allemands ont « pris » la base de Duault plutôt que les parachutistes ne l’auraient « prise » en s’y installant (Ils auraient d’ailleurs été avisés de suivre les conseil de Georges Ollitrault du maquis Tito et de Louis Pichouron et aller s’installer ailleurs…).

Le concept même d’un observatoire fixe pour détecter des parachutages sur des terrains par essence nombreux, dispersés et déplaçables est abscons. Car il en eu fallu des milliers en Bretagne pour couvrir le territoire.

Françoise Morvan agrémente la thèse de l’observatoire d’autres éléments : les Allemands se seraient directement adressés au garde-forestier Auguste Bocher plutôt qu’au préfet alors que dans le cas des autres observatoires, ce sont les mairies qui ont été sollicitées via les préfets. Dans les archives départementales des Côtes d’Armor, on ne trouve bien évidemment aucun élément étayant cette thèse, en particulier dans le dossier des gardes-chasses. Le barde ayant été assassiné, les Allemands, bien velléitaires, auraient renoncé à leur projet… Il y aurait aussi eu un poste émetteur qu’un voisin aurait aperçu, des menaces… des détails filandreux auxquels on peut tout simplement ne prêter aucune importance.

Nous suggérons à Françoise Morvan d’orienter ses recherches dans une autre direction : les « exécuteurs » d’Auguste Bocher et son frère avaient des noms, des identités, des parcours dans des organisations de résistance… Auguste Bocher fut d’abord agressé à son domicile le 12 décembre 1943, sur ordre du Parti communiste, à la suite du « jugement » d’un « tribunal révolutionnaire ».

Ensuite en avril 1943, et c’est à ce moment que se greffe une histoire de braconnage qui n’exclut pas le rôle du Parti communiste, Georges Ollitrault est sollicité pour aller tuer le barde – garde-forestier par une inconnue, identifiée par la suite, mais il refuse. Théodore Le Nénan et Louis Pichouron le confortent dans sa position. Auguste Bocher est néanmoins assassiné le 20 avril – un des assassins est surnommé « La gorge », étant donné son penchant pour l’alcool – puis son frère Emile, alors qu’il assiste à l’enterrement d’Auguste le 24 avril 1944.

Certains Callacois se souviennent encore aujourd’hui d’un des exécuteurs des deux frères qui, après avoir tenté sa chance en région parisienne, était revenu à Callac vivoter près de sa mère, une très brave femme. Lui-même n’était qu’un pauvre bougre qui cherchait son innocence perdue dans la compagnie des enfants.

C’est bien dans cette direction et non sur de fausses pistes que Françoise Morvan doit orienter ses recherches et informer ses lecteurs. Si elle n’aboutit pas dans ses enquêtes, qu’elle soit rassurée : les grandes lignes de l’affaire Bocher a été présentée dans Joli mois de mai 1944 et les détails non publiés ont été définitivement sauvegardés.

Les motifs et le mode opératoire de l’assassinat du garde-forestier et barde breton Auguste Bocher sont aujourd’hui clairement identifiés. A l’instar de l’abbé Perrot qui avait dénoncé le massacre de milliers d’officiers polonais à Katyn, massacre perpétré par les soviétiques et non pas par les nazis, les prises de positions du barde étaient inadmissibles pour une forme de résistance dont la Bretagne aurait pu se dispenser pour sa libération.

En mémoire du barde Auguste Bocher et de son frère Émile, à l’occasion du centenaire de la Grande guerre où disparurent tant de Bretons, quelques vers de cet ancien poilu extraits de son poème Ar c’hoadour (le forestier ou le bûcheron) publié le 22 avril 1917 :

Kaer o deus ar c’hanoliou krozal gant trouz ifern,

Hag an obuziou sklokal a bep tu d’in a vern ;

Kaer en deus an Ankou mud diskar tud en-dro d’in,

D’am c’hoad bras a hirvoudan, d’am c’hoad a hirvoudin !

Kerbernes vue

La vue depuis Kerbernès en Saint-Servais

 

 

Nouvelles attaques contre la Résistance

Dans un post publié sur son blog, Françoise Morvan avance, à l’occasion d’une critique de Joli mois de mai 1944, que le maquis Tito aurait été infiltré par des indicateurs, ce qui aurait eu des conséquences désastreuses :

FM b 1

Françoise Morvan renvoie à la page 399 de la version de poche de son livre (soit la page 309 de la première version brochée) où l’on trouve :

FM mm

… des indicateurs dans le maquis de Callac et non pas dans le maquis Tito. Par ailleurs, Françoise Morvan met en garde contre une confusion qu’il y a lieu d’éviter entre le maquis de Callac et le maquis Tito :

FM b 2

Et réciproquement : il serait étonnant que les Tito aient cherché à se prévaloir des actions du maquis de Callac. Ces passages font référence à l’attaque du gendarme Flambart  le 26 mars 1944, une initiative des Tito. Comme cette attaque prenait lieu dans leur commune, les Tito ont prévenu le maquis de Callac qui a voulu être associé à l’action. Et c’est grâce à ce maquis que l’opération à capoté et que Flambart a eu la vie sauve (lire Joli mois de mai 1944, pp. 101-102). Suite à cette action et à la rafle du 9 avril qui s’ensuit, le maquis de Callac migrera à Carnoët puis à Trébrivan où il sera dispersé par les Allemands le 29 juin 1944. Pendant le même temps, le maquis Tito mènera de nombreuses opérations à partir de sa base de Maël-Pestivien – Peumeurit-Quintin.

Zone action maquis Tito

Zone d’action du maquis Tito (Document Georges Ollitrault).

Le maquis Tito, fondé mi-mars 1944 par Louis Pichouron à la suite des parachutages de Peumerit-Quintin, est un des rares maquis qui a survécu pendant l’Occupation sans être démantelé, sans perdre de ses membres autrement que dans des combats avec les Allemands. La plupart des autres maquis ont été généralement repérés très peu de temps après avoir été créés et ensuite presque aussitôt détruits sans ménagement par les Allemands.

Si le maquis Tito avait été effectivement infiltré par des indicateurs, on imagine mal comment les parachutistes blessés au combat de Kerhamon en Duault le 12 juin 1944 et cachés par les Tito auraient pu rester épargnés par les recherches allemandes. Lors de la rafle du 11 juillet 1944, les Allemands sont passés très près de ces parachutistes sans les trouver. Et lors de cette même rafle, Étienne, un des responsables du maquis Tito, est capturé : ce qui ne fait pas suite à une infiltration, car la rafle visait la mission parachutiste Jedburgh du nom de Frederick. Étienne parviendra par ailleurs à ne rien révéler aux Allemands de son organisation ni des parachutistes. Il survivra, avec de la psychologie et de la chance.

Nous ne suivons donc pas très bien Françoise Morvan dans ses affirmations et les griefs qu’elle adresse au maquis Tito en faisant dans ses écrits une confusion entre maquis Tito et maquis de Callac alors qu’elle met vertement en garde contre une telle confusion ! Et au passage, Françoise Morvan n’hésite pas à expliquer la guerre à ceux qui l’ont faite !

Si nous avions émis les affirmations que s’est autorisées Françoise Morvan, aurions-nous été taxés de porter une nouvelle attaque contre la résistance comme elle l’avance dans un autre de ses posts ?

Une esquisse d’explication dans les commentaires que je viens de recevoir de la part de Bernard Longuève, du maquis Tito, sur Joli mois de mai 1944. Je ne peux d’abord que me réjouir que cet ancien maquisard ait trouvé mon livre très intéressant pour comprendre ce qui s’est passé en Bretagne pendant la guerre. Bernard Longuève trouve ensuite tout à fait délirant l’idée selon laquelle le maquis Tito aurait été infiltré : si tel avait le cas, il ne serait plus là pour témoigner. Enfin, Bernard Longuève félicite à l’occasion Georges Ollitrault pour avoir su protéger [son] groupe des subtilités politiques du moment et des « dérapages » de certains maquis et rend hommage à ses copains [dont] la plupart [n’étaient] pas politisés.

Le maquis de Callac se situait nettement dans la ligne du Parti (voir ses cibles favorites) et ne se préoccupait pas vraiment des questions de sécurité (le responsable que cite Françoise Morvan et dont elle souligne l’extraction prolétarienne avait écrit en clair son nom sur sa mitraillette…). Le maquis Tito faisait bien partie d’une organisation communiste mais ses membres étaient-ils correctement politisés pour Françoise Morvan ?

Yves Mervin

Addendum (22/04/2014) . Un lecteur me signale, p. 83 du livre de Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards :

FM McM p 83

Donc le maquis de Callac qu’il ne faudrait ne pas confondre avec le maquis Tito, serait néanmoins devenu ce maquis Tito… On ne saura jamais ce qu’il fallait retenir de tout cela.

Précisons surtout qu’on ne peut considérer que l’attaque de Bourbriac le 4 juillet 1944 par le maquis Tito serait à l’origine de la rafle de Saint-Nicolas-du-Pélem du 11 juillet  : les Allemands ont pour objectif principal, depuis le combat de Kerhamon en Duault le 12 juin, de capturer la mission Jedburgh, gestionnaire des liaisons avec le SOE (Special Executive Office) et organisatrice des parachutages d’armes et de financements au bénéfice des maquis. Sur renseignement extorqué par la torture (voir Joli mois de mai 1944, p. 274), le SD (Sicherheitsdienst) se dirige droit sur cette mission Jedburgh à Canihuel et cette dernière échappe de justesse… en abandonnant la carte des maquis et lieux de parachutage…