Mise Éire (I am Ireland)

Il me semble que vous devriez comprendre que ce qui perd le monde, ce ne sont pas les bandits, ni les guerres, mais les haines, les inimitiés, toutes ces petites querelles sordides…

Anton Pavlovitch Tchekov, Oncle Vania.

Suite à la parution de Viens rejoindre mon armée ! Françoise Morvan a bien voulu me consacrer de longs commentaires sur son blog.

De ses commentaires, il me revient surtout de regretter d’avoir écorché dans l’index de mon livre, le prénom de son grand-oncle, Joseph Pennec, devenu Jean. Ce que je regrette d’autant plus que l’ancien Rostrenois qui m’en a parlé était très élogieux à son égard, ce que confirme l’examen de son dossier au service historique de la défense à Caen. J’espère que Françoise Morvan, qui confond elle-même Marcel et Gérard, ne m’en tiendra pas une excessive rigueur.

Diabolicum perseverare

Pour le reste, Françoise Morvan illustre une nouvelle fois sa démarche « historique » bien connue. Sa thèse tient à ce que des nationalistes bretons de la Formation ou Bezen Perrot se seraient trouvés avec le service de sécurité allemand, le SD (Sicherheitsdienst), à Bourbriac début juillet 1944. De là, ils auraient accompagné ces Allemands à Garzonval pour achever sept « martyrs » de la Résistance bretonne préalablement torturés dans la maison Souriman à Bourbriac. Ainsi veut-elle que l’histoire se soit passée. Pourquoi insister dans cette thèse sans fondements : pour démontrer que des nationalistes bretons étaient capables d’actes meurtriers ?  Pour démontrer qu’elle, Françoise Morvan, a osé, su, fait valoir cet aspect de la guerre, alors que tous les historiens passent à côté de ce fait, voire l’occultent ou le dénigrent ? Parce que son oncle René Morvan, et peut-être aussi son père Yves, auraient pu subir le sort des martyrs et que, 72 ans après, le choc émotionnel familial ne serait pas encore surmonté ?

Quoi qu’il en soit, aborder cette question d’un point de vue historique nécessite de dépasser le trauma familial et le sentiment de culpabilité du survivant qui se serait transmis d’une génération à l’autre. Si la Bezen Perrot était à Bourbriac, puis de là à Garzonval début juillet 1944 [1], il n’y a certainement pas lieu d’occulter ce fait. Et si elle n’y était pas, il n’y a pas lieu de l’affirmer non plus. Et si en définitive on ne peut rien démontrer, comment présenter la chose ?

La présence de la Bezen Perrot est plausible, mais faiblement étayée par quelques témoignages épars. Point faible de sa théorie, quand bien même elle affirme qu’un groupe de cinq Perrot était présent à Bourbriac, Françoise Morvan ne produit pas l’identité de ces cinq individus, alors que leur présence est généralement connue nominalement en d’autres lieux. Elle souligne d’ailleurs elle-même combien il est hasardeux de situer un groupe ou un  individu à un certain moment à un certain endroit (p. 122 : ...il devrait être facile de déduire qui est présent lors d’une opération …). Mais parce que pour que les Perrot soient à Garzonval, il faut d’abord qu’ils soient à Bourbriac, d’une présomption, Françoise Morvan fait une certitude préalable.

Puis, Françoise Morvan fait état dans Miliciens contre maquisards (p. 159-160) du témoignage de Joséphine Garzuel (le principal témoignage à retenir de ceux qu’elle produit) : je précise qu’au départ de la camionnette [pour Garzonval] vers 19 heures… j’ai également reconnu dans cette camionnette bâchée un milicien dit l’Oeil-en-verre [soit Rémi Daigre du SSP]… Ce témoignage précis laisse donc penser que ce sont des SSP (Selbstschutzpolizei : « police d’autoprotection »), une formation paramilitaire rattachée au SD, qui a accompagné les Allemands de Bourbriac à Garzonval.  Il ressort des archives que ce sont les SSP et non pas les Perrot, qui accompagnent le SD pour achever des prisonniers, ce qui est d’ailleurs précisément le cas à Bourbriac le 8 juillet 1944, une semaine avant l’événement :

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Extrait du rapport du « Sonder Kdo III » (« commando spécial III ») commandé par Georg Röder pour la période allant du 1 au 15 juillet 1944 [Bundes Archiv R70] : 2 von Kdo.III festgenommene Terroristen würden von SD = u. Selbstschutzmännern gegen 17,00 Uhr im Wald bei Bourbriac erschossen (« 2 [personnes] arrêtées par le Kdo.III [commando spécial III] ont été abattues par le SD et les hommes du SSP vers 17 heures dans le bois près de Bourbriac »). Dans ce rapport, n’apparaît pas l’euphémisme fréquent « abattu pendant le combat » (im Kampf erschossen). L’identité des deux personnes abattues reste à confirmer.

Dans ces rapports du SD, on relève un autre cas où ce sont les SSP qui achèvent un résistant prisonnier. On ne trouve aucun élément dans ces archives qui met en cause des Perrot. Mais Françoise Morvan partage le préjugé des universitaires bretons officiels pour lesquels les archives allemandes ne présentent pas d’intérêt au point de ne jamais les utiliser [2].

Comment notre historienne traite-t-elle le témoignage de Joséphine Garzuel qui laisse penser que, dans le cas des « martyrs » de Garzonval, c’est aussi le SSP qui a accompagné les Allemands ? La pirouette est remarquable (p. 160) : Joséphine Garzuel s’est-elle trompée ? Eh bien voilà, la question et la réponse, c’est que le témoin s’est trompé ! Ainsi en a décidé Françoise Morvan, qui préfère un autre témoin, selon elle digne de foi… un SSP ! Soit le SSP d’Ambert de Sérillac qui déclarera après la guerre : Georg Roeder et Max Jacob sont partis à Garzonval et ont été suivis par une conduite intérieure… avec des membres de la Formation Perrot et le Feldwebel Beckmann. Dans le cas d’Ambert de Sérillac, susceptible de s’être rendu lui-même ou un de ses camarades à Garzonval, Françoise Morvan ne se pose pas la question de savoir s’il se serait trompé, ou, plus plausible, s’il aurait menti… (Il sera le seul des SSP présents à Bourbriac et interrogés séparément après la Libération à avancer cette thèse).

SSP

La Selbschutzpolizei (SSP) de Rennes : Jean-Yves de Cambourg, Jean Frelin, Marcel Durot, Rémi Daigre (rang du haut), Max Jacob [Oscar Marx], René Hocquart, Depin, Roger Silly, Élie Cardun, Paul Anderlé (rang du milieu), Jacques Van Verden, Eugène Martin, Lionel Brot (rang du bas) [NARA 2 Washington].

En définitive, Françoise Morvan exhibe dans son livre pour unique témoin à l’appui de sa thèse de la présence de la Bezen à Garzonval, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu le Perrot  : un certain René Morvan, qui n’est autre que… l’oncle paternel de Françoise Morvan !  Responsable de l’ANACR à Rostrenen, René Morvan mettait encore en avant en 2003 la thèse plus plausible des « gars du Maréchal », soit encore les SSP, qui auraient accompagné les Allemands à Garzonval. Ce qui confirme seulement l’adage selon lequel, avec les communistes, le passé est encore plus imprédictible que le futur.

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Extrait d’ Ami entends-tu ?, revue de l’ANACR, 2003, n°126, p.9 : de gauche à droite, René Morvan, Arsène Mordelet et Jean Le Jeune, responsable de nombreux crimes commis par le « Bataillon Guy Môquet » dans la région de Rostrenen. L’histoire à géométrie variable selon l’ANACR…

Françoise Morvan ne nous livrera jamais le nom du témoin dont son oncle fait état, car ce témoin n’a jamais existé. La théorie centrale de son livre ne repose sur aucun élément concret, archive ou témoignage incontestable [3].

Du ragot à la radio

Notre historienne nationale a fait des émules à Plougonver en la personne d’Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel interviewés dans l’émission « Garzonval en mémoire » sur Radio-Kreiz Breizh le 17 novembre 2014, suite à la parution en juillet 2014 d’un ouvrage du même nom édité par la mairie de Plougonver. Une grande confusion dans les témoignages cités, l’incapacité de distinguer un fait d’un ragot, des accusations sans le moindre fondement et sans la moindre réserve dans l’affirmation …  Alors qu’il évoque les « martyrs » de Garzonval avec des trémolos dans la voix, Alain Michel va jusqu’à s’étrangler d’émotion et ne plus pouvoir parler au cours de l’entretien (minute 28 de l’émission) et surjoue la compassion avec un soupçon d’exhibitionnisme. Alors que la culture  bretonne tend à un certain stoïcisme devant la mort et à une certaine dignité devant l’épreuve, on se retrouve au cours de cette émission dans une indécente pleurnicherie.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire encensent le « martyr » François-Louis Le Berre, qui a, pour tout parcours « résistant », assassiné Joseph Trémel de Plougonver, au prétexte que ce dernier aurait dénoncé Yvonne Coantiec, née Rannou, qui ne reviendra pas de la déportation. Car l’accusation portée contre Joseph Trémel avec une tranquille assurance par Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel ne repose que sur des ragots imprécis et contradictoires (d’autres ragots attribuent la dénonciation d’Yvonne Coantiec à une autre personne de Plougonver !). L’intérêt de la démarche est d’illustrer la place du ragot dans la mémoire collective : pourquoi reprendre un ragot à son propre compte  ? Il y a bien sûr le fait de se rendre intéressant et de montrer qu’on sait des choses, qu’on est dans le secret, qu’on dispose du privilège de la confidence. Mais, dans le contexte de la Libération et de la longue période d’instabilité qui a suivi, le ragot permet de  montrer qu’on était du bon côté, qu’on adhère aux thèses du vainqueur ou plus précisément de ceux qui se sont miraculeusement trouvé du côté du vainqueur américain qui n’a fait que passer. En reprenant les thèses de « résistants » armés que l’on craint (les Allemands n’étant plus là pour les tenir en respect), on s’affranchit des reproches potentiels que ces résistants pourraient faire d’avoir été un collabo. Et en dénonçant d’autres prétendus collabo, on démontre davantage encore son adhésion aux thèses résistantes. Le ragot devient un phénomène collectif et durable, un syndrome de Stockholm que les recherches dans les archives qui s’ouvrent enfin vont contrecarrer.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire font preuve d’une totale indifférence envers les victimes des « martyrs » de Garzonval : aucune jérémiade pour la fille de Joseph Tremel qui a vu à l’âge de quatre ans son père assassiné sous ses yeux par le « martyr » François-Louis Le Berre. Un acte particulièrement stupide et d’une extrême violence pour un enfant de cet âge. Cet assassinat de Joseph Trémel est une bavure parmi d’autres de la Résistance bretonne [4] et les quêteurs de mémoire de Plougonver sont bien incapables d’identifier les véritables dessous de cette affaire Trémel-Coantiec [5].

Une précision à propos du deuxième criminel parmi les « martyrs » de Garzonval, Jean-Louis Corbel qui a assassiné, sur ordre du Parti communiste le maire de Glomel, Jean-Louis Croizer. Le dossier du complice de Jean-Louis Corbel, Joseph Masson, est aujourd’hui librement communicable depuis le décret du 24 décembre 2015. Ce dossier est en soi probant pour démontrer l’action de Jean-Louis Corbel et Françoise Morvan et ses émules de Plougonver seraient avisés d’aller le consulter avant toute affirmation (ou ragot) sur cette affaire.

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(lien vers l’émission).

Les « bras cassés » de la Résistance bretonne

« Garzonval en mémoire » parvient à ne même pas faire mention du Plougonverois Jean-Baptiste Peton, réquisitionné comme garde des voies et communications et présenté de ce fait par la Résistance callacoise comme un « milicien ».

Vers le 8 août 1944, le résistant Georges Ollitrault et le parachutiste Roger Lobrot investissent Callac sans combat, ce qui marque la libération de Callac, le maquis du même nom se trouvant planqué on ne sait trop où. C’est quelque jours plus tard que Jean-Baptiste Péton est intercepté et assassiné (tué avec préméditation) par ce maquis : l’événement survenant après la libération, l’inculpé ne peut même pas bénéficier de l’ordonnance d’Alger du 6 juillet 1943 qui a largement permis de présenter des vols, des viols et des assassinats comme des actions servant la cause de la libération de la France.

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Extrait d’un document librement communicable relatif à l’assassinat de Jean-Baptiste Péton.

Dans ses mémoires, Valentin Bertrand du maquis de Callac occulte tout simplement l’affaire Péton (dans laquelle on retrouve un protagoniste « résistant » de l’assassinat du barde Émile Bocher et de son frère à Saint-Servais) dont il est le principal inculpé, mais il affirme avoir participé avec ce maquis, alors basé à Trébrivan, au combat de la Pie du 29 juillet : auditionné par nous le 20 avril 2012, nous n’avons pas obtenu de sa part des réponses précises et spontanées sur les circonstances de ce combat, tel qu’on peut s’y attendre de la part de quelqu’un qui a participé à l’action. Ce qui induit un soupçon important sur la réalité de sa participation à cet événement.

Pour ajouter, s’il était nécessaire, encore plus de piment à ces troubles de la mémoire résistante, ajoutons que l’autre résistant que Françoise Morvan prend à témoin n’est autre que Thomas Hillion, dont le parcours résistant consiste surtout à s’être blessé le 15 août 1944 à la main gauche en manipulant un détonateur de grenades, plus d’une semaine après le passage des Américains… de quoi commencer une carrière d’ancien résistant et d’apparatchik au sein de l’ANACR. Et c’est Thomas Hillion, qui se permet de critiquer le résistant au parcours hors normes Georges Ollitrault (né comme Thomas Hillion en 1925)  avec ses trois ans de clandestinité à partir de 1941, ses trois évasions, ses multiples sabotages et combats contre l’occupant… Il est désopilant de remarquer que lorsque Françoise Morvan et Thomas Hillion reprochent à Georges Ollitrault d’avoir mené des actions contre les Allemands (non pas sur son initiative personnelle, mais sur ordre de sa hiérarchie dument officialisée après la libération), ils reprennent littéralement à leur compte les antiennes collaborationnistes qui prévalaient encore dans la presse bretonne au moment des événements :

oe CdN 1944-07-15 p 2cOuest-Éclair [6] du 15 juillet 1944, édition des Côtes-du-Nord, page 2 (3 semaines avant l’arrivée des Américains).

Avec ses accointances résistantes, Françoise Morvan est donc particulièrement bien placée pour constater que la Résistance bretonne a été globalement plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands… Il lui reste à admettre les évidences.

Petits signes

Notons toutefois dans le post de Françoise Morvan quelques petits signes d’une évolution bien timide. Elle manque d’enthousiasme quand on lui révèle qu’un nationaliste breton (Polig Monjarret) et un Juif ont pu devenir amis, mais au moins ne conteste-t-elle pas les faits. Elle fait état du pacte germano-soviétique : peut-être considérera-t-elle un jour que sans ce pacte, il n’y aurait pas eu de Garzonval.

Françoise Morvan fait aussi mention d’Alice Le Guillou, assassinée par des maquisards FTP bretons montés à Paris après avoir été libérés par les Américains en septembre 1944 pour assassiner cette jeune médecin [7]. Si sa thèse des Perrot à Garzonval est plus que fragile et même inconsistante, celle des FTP de Callac allés à Paris pour violenter la jeune médecin est bien plus sérieuse. Si ce crime, parmi les plus glauques commis par la Résistance bretonne, avait été perpétré par un nationaliste breton, nul doute qu’elle s’en serait indignée depuis longtemps.

Violence, criminalité et idéologies

Le discours de Françoise Morvan, qui prolonge celui d’historiens officiels, tend à présenter la violence et la criminalité comme intrinsèques au nationalisme breton, nationalisme qui serait de surcroît assimilable au nazisme. Dans le même temps, la Résistance serait exempte de toute violence, incapable de crimes, et elle serait inspirée par les plus nobles idéaux, sans arrière-pensées politiques.

Dans les circonstances de la guerre, des nationalistes bretons ont commis des violences envers leurs compatriotes : au moins l’un d’entre eux a torturé (cas emblématique d’Hervé Botros et, dans une moindre mesure, de Joseph Le Ruyet). Plusieurs d’entre eux ont violenté des résistants prisonniers. Il ne peut être formellement démontré qu’ils ont participé à des exécutions sommaires, comme à Creney près de Troyes en août 1944. Les aveux d’André Geffroy, dit Ferrand ou encore Petit Geff, qui a plus ou moins reconnu avoir accompagné le SD dans le bois de Colpo, sont entachés de violences qu’il aurait lui-même subi lors de son internement et de ses interrogatoires. Les violences imputables à des nationalistes bretons se sont exercées dans le cadre de la répression des mouvements de résistance par les Allemands, à l’encontre de certains de leurs compatriotes susceptibles eux-mêmes de leur porter des coups, dans un contexte de guerre dissymétrique entre une armée régulière et des organisations de francs-tireurs.

Mais (à ma connaissance) aucun nationaliste breton n’a été l’auteur de crimes politiques ou de crimes de droit commun contre des civils sans défense comparables à ceux commis par la Résistance bretonne. Aucun n’a exercé de violence contre des femmes, violé ou tondu avec des déviances sexuelles caractérisées. Globalement, les nationalistes bretons ont plus subi des violences qu’ils n’en ont exercées.

De quel bord qu’ils se soient retrouvés, du côté des Alliés ou du côté des Allemands, quel que soit l’uniforme qu’ils ont porté, les nationalistes bretons prenaient pour exemple les républicains irlandais. En cette année du centenaire du soulèvement de Pâques 1916, il est opportun de rappeler qu’ils ont rêvé d’une autre Irlande. Et leur rêve peut être jugé à l’aune de ce qu’est devenu ce pays libéré qui se réconcilie avec son ancien envahisseur. Les citoyens irlandais, qui jouissent aujourd’hui d’une liberté nationale, sont reconnaissants à ceux qui ont sacrifié leur vie pour la souveraineté et la liberté de leur pays.

Pour cette petite nation européenne, les Droits de l’Homme ne sont pas un prétexte à faire la morale au monde entier tout en se dispensant de les mettre soi-même en application. Ce sont des principes portés par les citoyens, à inscrire dans la vie de tous les jours, dans une indéfectible confiance dans l’avenir.

 


[1] : Françoise Morvan laisse entendre (p. 162) que le convoi des Allemands du SD, des SSP et des supposés Perrot quitte Bourbriac pour Scrignac le 16 juillet au soir et se débarrasse en cours de route des prisonniers à Garzonval. L’hypothèse est intéressante. Si ce n’est que Françoise Morvan cite (p. 161) la seule témoin de l’événement, Marie Labat veuve Even, qui indique que trois véhicules venaient de Plougonver et sont repartis dans cette direction (et au-delà, vers Scrignac ou Bourbriac ?). Elle cite aussi (p. 161) l’ancien maire de Bourbriac qui indique qu’une voiture emportant les prisonniers a quitté Bourbriac vers 20 heures 30 [19 heures pour Joséphine Garzuel] et que cette voiture est revenue vers 22 heures, mais vide. Françoise Morvan se pose la question : Les deux autres voitures ont donc poursuivi leur route, mais vers quelle destination ? Si l’ancien maire de Bourbriac affirme qu’une voiture contenant les prisonniers est revenue vide, il n’a pas, ce faisant, affirmé que deux autres voitures ne sont pas revenues à Bourbriac, ce qu’a inféré Françoise Morvan…

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[2] À quel moment les universitaires réputés spécialistes de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne, Christian Bougeard et Jacqueline Sainclivier, prennent-ils en compte les archives allemandes ? Ou même les archives britanniques et américaines ?

[3] : Du témoignage dans l’historiographie de la Résistance, de son poids, de ses méfaits, Jean-Marc Berlière (lien).

[4] : cas de l’ingénieur André Roussel assassiné par erreur par le maquis de Callac le 2 avril 1944 : confondu avec l’agent des Allemands Maurice Zeller ou un de ses accompagnateurs.

[5] : la démarche intellectuelle des apprentis historiens est parodiée dans le film Monthy Python : Graal, Sacré Graal… :

[6] : Ouest-Éclair, ancêtre d’Ouest-France, éditeur de… Françoise Morvan !

[7] : sur ce qui se passe dans un certain nombre de lieux de détentions et de tortures du Paris libéré : Ainsi finissent les salauds. Séquestrations et exécutions clandestines dans Paris libéré, de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Robert Laffont, 2012.

 

 

Fascinations équivoques

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Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le caporal Hammes (265 ID), membre d’un détachement de réquisition de chevaux a été trouvé mort sur le territoire de la commune de Guilliers (40 km à l’est de Pontivy) dans un chemin de traverse avec une blessure à l’arrière de la tête .. Il manquait le ceinturon et les armes. Hammes avait quitté les autres membres du détachement après avoir dit qu’il voulait acheter du beurre dans les fermes. Enquête menée par la Feldgendarmerie de Ploërmel. G.F.P. (Geheime Feldpolizei), S.D. (Sicherheitsdienst) et F.K. (Feldkommandantur ) informés. [Archives allemandes]


Le 18 janvier 1943, Georges Ollitrault et deux de ses camarades FTP, Théodore Le Nénan dit Étienne et Émile Henry, en mission sur ordre du chef départemental de la résistance communiste Louis Pichouron dit Alain, sont interpellés par un soldat allemand qui pointe sur eux sa mitraillette : Kann ich Ihre Papiere sehen ? (« Puis-je voir vos papiers ? »). Théodore Le Nénan et Georges Ollitrault tirent sur l’Allemand et le tuent. Emile Henry n’a pas besoin d’en faire autant. Les résistants prélèvent les armes et les papiers de ce soldat et cherchent à cacher son cadavre mais ils sont pris à partie par des habitants de Guilliers qui leur reprochent leur action et les menacent de les dénoncer. Ils quittent alors les lieux et laissent ces habitants de Guilliers avec le corps du soldat allemand.

Après la libération, Georges Ollitrault fait une déposition sur ses activités de résistant à Saint-Brieuc et mentionne l’événement de Guilliers. Le responsable à qui il fait ce rapport étant originaire de ce pays, les habitants de Guilliers prennent alors connaissance de l’identité d’un de ceux qui ont exécuté le soldat allemand. Il s’avère qu’à la suite du meurtre de ce soldat, les Allemands ont opéré une rafle à Guilliers et 43 habitants ont été déportés. Fin 1944, la guerre continuant en France, une procédure est intentée au tribunal de Vannes par le maire et des adjoints de Guilliers, qui avaient été épargnés par la rafle en raison de leurs bonnes relations avec les occupants, contre Georges Ollitrault pour avoir « tué un Allemand ». Georges Ollitrault apprend lui-même à ce moment les suites de l’événement de Guilliers. La procédure restera sans suite. A ce moment, le sort des déportés restent inconnus. A leur retour quelques mois plus tard, il s’avérera que 24 d’entre eux sur 43 ne reviendront pas.

Le 18 juillet 2014, Georges Ollitrault est interviewé par la journaliste Charlotte Perry de France Inter, qui le fait passer dans l’émission « Comme un bruit qui court » du 30 août 2014. Et pour parler de Georges Ollitrault, la journaliste fait appel à … Françoise Morvan, qui intervient dans l’émission après montage et déclare (minute 43:31) :

18 janvier 1944, Jojo [Georges Ollitrault] abat un soldat allemand à Guilliers, dans le Morbihan, c’est sur la route de Loudéac. Rafle, 500 personnes arrêtées, 44 otages déportés, 26 ne rentreront jamais. Le 25 mars, Jojo et 14 membres de la brigade spéciale tentent de prendre d’assaut la gendarmerie de Callac : échec, représailles, le 9 avril, rafle de Callac, 117 personnes arrêtées, 59 prises en otages, 5 fusillés à Saint-Brieuc, 45 déportés, 14 ne reviendront jamais. Le 6 juillet, Jojo et la compagnie Tito attaquent le cantonnement allemand de Bourbriac, conséquences de la rafle. Le 11 juillet, toutes les personnes arrêtées sont dirigées vers les centre de torture à Uzel ou à Bourbriac. Le 16 juillet, 7 des prisonniers de Bourbriac sont abattus à Garzonval. le musée de la résistance en Argoat présente Jojo  comme le maquisard par excellence et lui accorde une place d’honneur. En 2014, pour le 70éme anniversaire de la Libération, Jojo est invité pour évoquer la Résistance dont il est l’un des héros. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur avec citation à l’ordre de la Nation, croix de guerre avec palmes, Médaille de la Résistance avec rosette d’officier. Enfin, en 2005, il a reçu la médaille de la Reconnaissance de la Nation.

Dans cette déclaration, un concentré d’inexactitudes, Françoise Morvan n’a pas saisi au moins deux subtilités.

Première subtilité

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D’après la présentation de Françoise Morvan et de Charlotte Perry, Georges Ollitrault serait donc responsable des exactions allemandes. Une première subtilité a échappée à Françoise Morvan, sur la différence qu’il y a lieu de faire entre des condamnations à mort pour le fait d’être franc-tireur et l’exécution de prisonniers en représailles à une action menée par des francs-tireurs, ces prisonniers n’étant pas partie prenante dans les actions des francs-tireurs.

D’un point de vue juridique, Georges Ollitrault pouvait à juste titre être considéré comme un franc-tireur. Si les Allemands l’avaient alors capturé, il aurait été condamné par un tribunal militaire allemand et fusillé comme il en advint à Émile Henry, arrêté puis fusillé le 6 mai 1944 à Ploufragan. Quand bien même la mémoire résistante présente de telles exécutions comme des crimes relevant de la « barbarie nazie », elles sont difficilement contestable au regard des Conventions de La Haye relatives aux us et coutumes de la guerre qui veulent en particulier que l’on se batte en uniforme.

Du début de l’Occupation jusque l’attentat de Nantes, les Allemands ont condamné et fusillé, pour leur action de résistance, quelques Bretons, comme par exemple Roger Barbet de Lannion. Avec l’attentat de Nantes du 20 octobre 1941 contre le militaire allemand Karl Hotz commandité par la direction clandestine du Parti communiste français, en réaction à la rupture du pacte germano-soviétique, les Allemands font fusiller, faute de retrouver les auteurs mêmes de l’attentat, des prisonniers en représailles. Il s’agit alors, non plus de condamnations de francs-tireurs en référence aux Conventions de La Haye, mais de condamnations qui s’apparentent à des crimes de guerre au sens du procès de Nüremberg après la guerre. L’exécution de prisonniers en représailles à l’attentat, et ensuite l’institution d’un « code des otages », ou encore les déportations, sont des règlements qui ne peuvent relever d’une convention ou du droit international.

La Werhmacht n’a pas eu d’états d’âmes à instituer des tribunaux militaires pour juger et condamner des francs-tireurs, pas plus que l’armée française n’en avait eus lors de l’occupation de la Rhénanie en 1923. Mais les militaires allemands au sein du Militärbefelshaber in Frankreich (MBF), soit le haut-commandement de l’armée allemande à Paris chargé de gérer les clauses de l’armistice, ont rechigné à exécuter des prisonniers en représailles aux attentats de la Résistance, selon l’ordre personnel du Führer. C’est en particulier le cas du président du MBF, Carl Friedrich von Stülpnagel, qui finira par appliquer l’ordre d’Adolf Hitler. Il sera démis de ses fonctions pour manque d’enthousiasme à appliquer les ordres de son responsable politique et se rebellera en 1944 lors de l’attentat du 20 juillet contre Adolf Hitler. Il sera exécuté par les nazis le 30 août 1944.

Brassard comprimé Brassard FFI de Marcel Mervin. Même porté au moment du combat, un brassard n’est pas un uniforme.


Deuxième subtilité

Il y a une deuxième subtilité qui a échappée à Françoise Morvan : Georges Ollitrault était bien un franc-tireur, mais même en tant que franc-tireur, il appartenait néanmoins à une organisation, en l’occurrence l’Organisation Spéciale (OS) puis les Francs-tireurs partisans (FTP) affiliés au Parti communiste. Ensuite, dans les derniers moment, il a été rattaché à une organisation militaire, les Forces françaises de l’intérieur (FFI) dont le statut a été rétrospectivement officialisé et reste à ce jour officiel au sein de la Cinquième République française. L’ensemble des actions menées par Georges Ollitrault l’ont été sur ordre de sa hiérarchie au sein de ces organisations successives.

Aucun individu ne peut récuser sa part de responsabilité dans les actions qu’il mène mais dès lors qu’il agit au sein d’une organisation, conformément aux orientations définies par cette organisation, l’individu ne peut être seul tenu responsable. On ne peut donc mettre en cause Georges Ollitrault dans les actions qu’il a menées sans mettre en même temps en cause ses hiérarchies successives qui lui ont donné des ordres à l’origine de ces actions.

Le Parti communiste pendant la guerre (et même avant lors de certaines grèves) se souciait assez peu de la vie humaine, de celles de ses opposants politiques mais aussi de celle de ses militants, ceux qui trahissaient ou ceux qu’il envoyait dans des attentats très risqués. A fortiori aussi pour les victimes collatérales à son action. Si on peut distinguer dans les activités de ce parti des actions « politiques » et des actions « militaires », Georges Ollitrault est resté dans le seul cadre des actions militaires. Dans la plupart des situations d’actions où il s’est trouvé, coupé de cette hiérarchie, il a été amené à prendre des initiatives selon ses propres principes moraux et sa propre compréhension des événements. Souvent dans le sens de la préservation de ses compatriotes, par exemple lorsqu’il a sauvé la vie de Mathurin Branchoux en danger d’être exécuté par d’autres FTP que lui-même ou l’ordre qu’il reçoit au sein de son organisation en mai 1944 d’aller abattre le garde Auguste Bocher. A cet égard, Georges Ollitrault ne s’est jamais trompé d’adversaire.

En ce qui concerne les gaullistes, on imagine mal qu’ils pourraient reprocher quoi que ce soit à Georges Ollitrault quand Charles De Gaulle déclarait lui-même à la veille du débarquement :

… que tous ceux qui sont capables d’agir, soit par les armes, soit par les destructions, soit par le renseignement, soit par le refus du travail utile à l’ennemi, ne se laissent pas faire prisonniers. Que tous ceux-là se dérobent d’avance à la clôture ou à la déportation, quelles que soient les difficultés : tout vaut mieux que d’être mis hors de combat sans combattre.

En particulier au risque de représailles allemandes comme la rafle de Guilliers. Et pour aller jusqu’au bout de la logique gaulliste que disséminait Radio Londres, il revenait aux habitants de Guilliers de se soustraire à la déportation plutôt que s’y laisser conduire passivement. La logique gaulliste voulait aussi que les déportés de Guilliers, passés par le camp de Compiègne, s’en échappassent à l’exemple de Georges Ollitrault le 8 août 1943 plutôt que de se laisser conduire en Allemagne.

Allocution de Charles de Gaulle à la BBC le 6 juin 1944 (minute 5:30)


Décodage

Françoise Morvan s’empare des déportés de Guilliers et de victimes d’autres rafles pour rendre Georges Ollitrault seul responsable de leur destin. Dans la compassion pour ces victimes ? Pour le moins, nous en douterons. Nous y voyons davantage prétexte pour une charge, au dépens des fondamentaux de la mémoire officielle de la Résistance contre celui qui a accepté de rencontrer et dialoguer avec un Perrot. Et peu importe son engagement et son parcours : on ne serre pas la main d’un Perrot !

Pour illustrer le combat maquisard, on cherchera vainement qui en Bretagne peut se targuer d’un parcours comparable à celui de Georges Ollitrault, d’une telle omniprésence sur les lieux de l’action, d’une telle insolence dans la conduite de l’attaque, d’une telle capacité à comprendre l’adversaire, à parler sa langue, à anticiper ses intentions, à lui fausser compagnie après avoir été fait prisonnier… Françoise Morvan a indiqué à la journaliste Charlotte Perry un individu qu’elles ont fait passer pour résistant et à qui elles ont demandé de dénigrer Georges Ollitrault sous promesse d’anonymat. On suppute que cet individu n’a pas été bien dangereux pour les Allemands pendant l’Occupation. Deux cas que tout oppose.

Et au nom de ses opinions personnelles, Françoise Morvan s’arroge le droit de minimiser le parcours d’un résistant et de présenter un obscur comme une référence en la matière ! Quand bien même Charlotte Perry présente complaisamment Françoise Morvan comme une « historienne » , cette « historienne » méconnait les fondamentaux de la Seconde Guerre mondiale, et, 70 ans après les événements, elle reprend à son compte la logique du dictateur nazi et de ses acolytes ! En l’occultant, elle absous la responsabilité allemande, et plus précisément celle des nazis, dans la déportation des Guilliérois ! Remarquable collusion analogue à celle du pacte germano-soviétique !

Françoise Morvan s’est fait le chantre de la défense de la « Résistance bafouée », de la « Résistance trahie »… Dans l’émission « Comme un bruit qui court » de France Inter, elle produit une stupéfiante charge contre cette Résistance qui sera loin de déplaire à quelques nostalgiques de la Collaboration. Qui plus est, avec la complicité d’un média public d’audience hexagonale !

La guerre est finie. Il n’y a pas lieu de la rejouer indéfiniment. Georges Ollitrault est un homme libre. Il a fait la guerre pendant la guerre et il fait la paix après la guerre.


Parcours de Georges Ollitrault, né le 3 juillet 1925 à Merdrignac, dans la Résistance :

  • 18 juin 1940 : substitution d’armes et munitions aux Allemands le jour même de leur arrivée à Loudéac en vue des combats futurs
  • juillet et août 1941 : sabotages à Saint-Brieuc et à Trévré à la demande de l’Organisation spéciale (OS) du Parti communiste. Participation à l’exfiltration de Marcel Cachin, fondateur du Parti communiste et directeur du journal l’Humanité
  • septembre 1941 : arrestation suite à un sabotage de ligne de chemin de fer et emprisonnement à Guingamp. Internement jusque mai 1942 à l’asile de Guingamp après avoir simulé la folie.
  • mai 1942 : mission spéciale près de Lille en zone Nord sous couvert de service volontaire du travail. Au retour devient interprète à l’arsenal de Rennes où il substitue des armes
  • mai 1943 : arrestation à la frontière franco-espagnole, internement à Toulouse puis Compiègne Frontstalag 122. Evasion le 8 aout 1943. Convalescence à Loudéac. Diverses actions de propagande et de harcèlement.
  • décembre 1943 : responsable de groupe dans la Brigade spéciale (BS) commandée par Louis Pichouron dit Alain responsable des Francs-tireurs partisans (FTP) des Côtes-du-Nord
  • Janvier 1944 : sabotage de voie ferrée à Trégrom et déraillement du train, sabotage voie ferrée à Pédernec (actions qui inspireront le film La bataille du rail de René Clément en 1946)
  • février 1944 : création du maquis du Haut-Corlay, encore dit des cimes de Kerchouan, arrestation le 1er mars 1944. Internement à la prison de Saint-Brieuc. Évasion le 3 mars 1944.
  • mars 1944 : nommé responsable du maquis Tito des FTP des Côtes-du-Nord à Maël-Pestivien – Peumeurit-Quintin
  • 8 mai 1944 : libération de prisonniers à la prison de Lannion.
  • 5 au 6 juin 1944 : jonction avec la mission parachutiste Special Air Service (SAS) de la base « Samwest »
  • 12 juin 1944 : participation au combat de Duault et récupération des armes parachutées
  • 15 juin 1944 : chef de la compagnie Tito
  • 11 juillet : échappement lors de la rafle de Saint-Nicolas-du-Pélem dirigée contre la mission parachutiste interalliée Jedburh « Frederick »
  • juillet 1944 : chargé en tant que lieutenant de former un corps-franc dit « Marceau » pour la protection de l’état-major FFI des Côtes-du-Nord
  • 5 aout 1944 : jonction avec le Combat Command B (CCB) de la 6e Division blindée (6DB) de l’US Army à Rostrenen
  • 6 aout : participation avec le corps-franc Marceau à la libération de Saint-Brieuc pour ouvrir la voie à la mission ALOES (État-major rattaché au général Koenig parachuté le 5 aout 1944 à Kerien)
  • 16 aout 1944 : gravement blessé lors la réduction de la poche allemande de Paimpol
  • Fin de l’activité résistante à 19 ans (hors astreinte au Service obligatoire du travail – STO) – 6 blessures contractées au combat – 3 évasions

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Georges Ollitrault, 4 mars 2009, sur les traces de son parcours : au fond, la forêt de Duault, lieu de la base parachutiste Samwest et du combat du 12 juin 1944 (photo Yves Mervin)

Nouvelles attaques contre la Résistance

Dans un post publié sur son blog, Françoise Morvan avance, à l’occasion d’une critique de Joli mois de mai 1944, que le maquis Tito aurait été infiltré par des indicateurs, ce qui aurait eu des conséquences désastreuses :

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Françoise Morvan renvoie à la page 399 de la version de poche de son livre (soit la page 309 de la première version brochée) où l’on trouve :

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… des indicateurs dans le maquis de Callac et non pas dans le maquis Tito. Par ailleurs, Françoise Morvan met en garde contre une confusion qu’il y a lieu d’éviter entre le maquis de Callac et le maquis Tito :

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Et réciproquement : il serait étonnant que les Tito aient cherché à se prévaloir des actions du maquis de Callac. Ces passages font référence à l’attaque du gendarme Flambart  le 26 mars 1944, une initiative des Tito. Comme cette attaque prenait lieu dans leur commune, les Tito ont prévenu le maquis de Callac qui a voulu être associé à l’action. Et c’est grâce à ce maquis que l’opération à capoté et que Flambart a eu la vie sauve (lire Joli mois de mai 1944, pp. 101-102). Suite à cette action et à la rafle du 9 avril qui s’ensuit, le maquis de Callac migrera à Carnoët puis à Trébrivan où il sera dispersé par les Allemands le 29 juin 1944. Pendant le même temps, le maquis Tito mènera de nombreuses opérations à partir de sa base de Maël-Pestivien – Peumeurit-Quintin.

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Zone d’action du maquis Tito (Document Georges Ollitrault).

Le maquis Tito, fondé mi-mars 1944 par Louis Pichouron à la suite des parachutages de Peumerit-Quintin, est un des rares maquis qui a survécu pendant l’Occupation sans être démantelé, sans perdre de ses membres autrement que dans des combats avec les Allemands. La plupart des autres maquis ont été généralement repérés très peu de temps après avoir été créés et ensuite presque aussitôt détruits sans ménagement par les Allemands.

Si le maquis Tito avait été effectivement infiltré par des indicateurs, on imagine mal comment les parachutistes blessés au combat de Kerhamon en Duault le 12 juin 1944 et cachés par les Tito auraient pu rester épargnés par les recherches allemandes. Lors de la rafle du 11 juillet 1944, les Allemands sont passés très près de ces parachutistes sans les trouver. Et lors de cette même rafle, Étienne, un des responsables du maquis Tito, est capturé : ce qui ne fait pas suite à une infiltration, car la rafle visait la mission parachutiste Jedburgh du nom de Frederick. Étienne parviendra par ailleurs à ne rien révéler aux Allemands de son organisation ni des parachutistes. Il survivra, avec de la psychologie et de la chance.

Nous ne suivons donc pas très bien Françoise Morvan dans ses affirmations et les griefs qu’elle adresse au maquis Tito en faisant dans ses écrits une confusion entre maquis Tito et maquis de Callac alors qu’elle met vertement en garde contre une telle confusion ! Et au passage, Françoise Morvan n’hésite pas à expliquer la guerre à ceux qui l’ont faite !

Si nous avions émis les affirmations que s’est autorisées Françoise Morvan, aurions-nous été taxés de porter une nouvelle attaque contre la résistance comme elle l’avance dans un autre de ses posts ?

Une esquisse d’explication dans les commentaires que je viens de recevoir de la part de Bernard Longuève, du maquis Tito, sur Joli mois de mai 1944. Je ne peux d’abord que me réjouir que cet ancien maquisard ait trouvé mon livre très intéressant pour comprendre ce qui s’est passé en Bretagne pendant la guerre. Bernard Longuève trouve ensuite tout à fait délirant l’idée selon laquelle le maquis Tito aurait été infiltré : si tel avait le cas, il ne serait plus là pour témoigner. Enfin, Bernard Longuève félicite à l’occasion Georges Ollitrault pour avoir su protéger [son] groupe des subtilités politiques du moment et des « dérapages » de certains maquis et rend hommage à ses copains [dont] la plupart [n’étaient] pas politisés.

Le maquis de Callac se situait nettement dans la ligne du Parti (voir ses cibles favorites) et ne se préoccupait pas vraiment des questions de sécurité (le responsable que cite Françoise Morvan et dont elle souligne l’extraction prolétarienne avait écrit en clair son nom sur sa mitraillette…). Le maquis Tito faisait bien partie d’une organisation communiste mais ses membres étaient-ils correctement politisés pour Françoise Morvan ?

Yves Mervin

Addendum (22/04/2014) . Un lecteur me signale, p. 83 du livre de Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards :

FM McM p 83

Donc le maquis de Callac qu’il ne faudrait ne pas confondre avec le maquis Tito, serait néanmoins devenu ce maquis Tito… On ne saura jamais ce qu’il fallait retenir de tout cela.

Précisons surtout qu’on ne peut considérer que l’attaque de Bourbriac le 4 juillet 1944 par le maquis Tito serait à l’origine de la rafle de Saint-Nicolas-du-Pélem du 11 juillet  : les Allemands ont pour objectif principal, depuis le combat de Kerhamon en Duault le 12 juin, de capturer la mission Jedburgh, gestionnaire des liaisons avec le SOE (Special Executive Office) et organisatrice des parachutages d’armes et de financements au bénéfice des maquis. Sur renseignement extorqué par la torture (voir Joli mois de mai 1944, p. 274), le SD (Sicherheitsdienst) se dirige droit sur cette mission Jedburgh à Canihuel et cette dernière échappe de justesse… en abandonnant la carte des maquis et lieux de parachutage…

Signature à Rostrenen le 5 octobre 2013

A Rostrenen, l’occupation a été féroce, d’abord du fait de l’occupant. Deux jeunes gens capturés à Lamprat en Plounévézel ont été pendus dans cette ville le jour même du débarquement : Louis Briand, place de la République, où a eu lieu la signature, et Bernard Marcel près du cimetière. La signature a donné lieu de rencontrer un témoin de l’assassinat par des Allemands à Moulin-meur en Carhaix d’un autre jeune résistant capturé à Lamprat, Jean Le Dain. Ce témoin est resté longtemps traumatisé du fait d’avoir assisté à un tel spectacle.

La résistance a aussi commis de nombreux crimes contre des civils, comme celui du résistant FFI Jean Petithomme. Jean Petithomme a été tué à Saint-Gilles-Pligeaux le 25 juillet par des résistants FTP de Rostrenen. J’ai pu accéder à des archives jusqu’alors inexplorées sur ces crimes, aux archives des Yvelines et au dépôt central des archives de justice militaire.

Deux jumelles juives ont été cachées à Rostrenen pendant la guerre par deux familles dont les pères étaient communistes. L’un a été  déporté, l’autre s’est engagé dans la Résistance. J’ai pu rencontrer des filles de ces familles.

Et c’est aussi dans un Rostrenen sans habitants dans les rues, que le résistant du maquis Tito Georges Ollitrault a fait le 5 août 1944, avec le parachutiste Roger Lobrot, la jonction avec les Américains du Combat Command B (CCB) sous les ordres du colonel George W. Read. Il les dirigea ensuite vers la mission ALOES parachutée à Kerien dans la nuit du 4 au 5 août…

La douleur des familles de victimes reste vive 70 ans après les événements et ces familles apprécient que l’ont parle enfin de leurs proches, qui plus est sans leur imputer de méfaits qui relèvent de la seule invention de leurs assassins. Ce qui n’est pas apprécié par tous. L’ANACR de Rostrenen n’apprécie ostensiblement pas que l’on exhume des épisodes et des actions peu reluisants de la Résistance rostrenoise, qui a surtout combattu ses compatriotes, jusqu’à en faire un haut-lieu de la criminalité résistante en Bretagne. Une délégation de l’ANACR a manifesté à l’extérieur de la maison de la presse et a dissuadé les clients de venir se faire dédicacer Joli mois de mai 1944. Certaines personnes ont effectivement rebroussé chemin mais sont venues le lendemain et le surlendemain. En définitive, l’ANACR de Rostrenen a surtout conforté ces lecteurs dans leur intention d’achat.

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Signature en compagnie de Georges Ollitrault d’après l’article de Ouest-France.

Conférence à Saint-Brieuc

affiche conférence 2La fondation Yann Fouéré et l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE), soit l’important fonds documentaire laissé par Yann Fouéré, ont bien voulu organiser une conférence à Saint-Brieuc le 7 septembre 2013 à l’occasion de la parution de Joli mois de mai 1944. D’un commun accord, nous avons invité l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) des Côtes d’Armor, une association qui regroupe à l’origine les anciens Francs-Tireurs Partisans (FTP) rattachés au Parti communiste. Pour l’anecdote, j’ai hérité d’une collection d’environ une vingtaine de cartes d’adhésion annuelles à l’ANACR au nom d’un certain Marcel Mervin, mon père, qui s’est retrouvé à la fin de l’Occupation dans un maquis FTP. J’ai connu dans ma jeunesse de nombreux FTP : je peux témoigner de ce que la plupart étaient de braves gars seulement engagés pour la libération de leur pays et qui ne maîtrisaient pas toutes les subtilités de l’organisation à laquelle ils ont appartenu.

L’ANACR des Côtes-d’Armor a mandaté deux de ses membres, Thomas Hillion et Valentin Bertrand, nés en 1925. Valentin Bertrand a souhaité prendre la parole pendant quelques minutes au début de ma conférence, ce que je lui ai accordé. Emprunt d’une certaine émotion, il a rappelé son parcours et celui de sa famille pendant la guerre, exposé sa conception de la Résistance et protesté contre ma manière de relater les faits de cette période dans Joli mois de mai 1944. En contestant le titre même, qu’il a trouvé sarcastique (ce titre provient des écrits d’un résistant FTP du Finistère, écrits qui ont servi de base à Joli mois de mai 1944, et dans lesquels on trouve l’expression « Joli mois de mai de Glomel »). Valentin Bertrand a aussi précisé qu’il a été acquitté en 1953, lors d’un procès qui l’a opposé à l’une de ses victimes, non pas allemande mais bretonne. Ce qui illustre toute l’ambiguïté des résistances gaulliste et communiste, qui s’en sont d’abord pris à leurs compatriotes avant de s’en prendre à l’occupant. Impression qui ressort également à la lecture des souvenirs de Valentin Bertrand qu’il a transcrits dans son ouvrage 1940-1945 – La Résistance face aux nazis. Région de Callac, édition n°5, 2012, dont il a bien voulu me céder un exemplaire début 2012. C’est par ailleurs la Compagnie Tito qui a investi la place de Callac avec Charles Moreau et la parachutiste Loic Raufast lors de la Libération.

Lorsqu’un résistant a été amené à tuer un ou des Allemands dans les circonstances de la guerre, ce résistant éprouve souvent un sentiment de culpabilité pour avoir ôté la vie à un être humain, même si les circonstances de l’occupation et la nécessité de survivre aux dépens de l’autre contribuent à justifier ces actes. On peut imaginer a fortiori un sentiment de culpabilité encore plus fort quand il s’agit, plutôt que d’un Allemand, d’un des ses compatriotes, qui aura été autant « collaborateur » que nécessaire selon les vues des résistances gaulliste et communiste.  Valentin Bertrand accorde donc une forte importance au verdict de son procès, dans la mesure où ce verdict justifie le sens de son action résistante. Les circonstances précises de cette affaire sont mal connues. Dans l’ensemble des procès comparables, les chefs politiques qui ont commandité ces actions sont toujours épargnés. Mais ce sont bien les hiérarchies qui portent d’abord la responsabilité de telles actions.

A l’évocation de l’affaire Auguste Bocher, Valentin Bertrand a lu le courrier que je lui ai récemment envoyé à propos d’une invraisemblable version selon laquelle le meurtre du barde aurait été justifié par un projet d’observatoire allemand à proximité de son domicile. Il a aussi lu un projet de réponse qui ne m’est pas parvenu à ce jour, dont il ressort que cette version ne serait pas de lui, mais des associations résistantes de Callac, et daterait de quelques années. Valentin Bertrand a déclaré ignorer, ce qui est fort possible, qui sont les deux agresseurs du barde en décembre 1943, un de ces agresseurs s’étant retrouvé à l’hôpital de Guingamp après reçu un coup de penn-bazh de la part d’Auguste Bocher. Valentin Bertrand peut toujours se renseigner auprès de certains de ses camarades de l’ANACR pour obtenir l’identité des deux agresseurs, déterminer qui était le responsable politique de ces deux agresseurs et l’inspirateur de l’ordre donné par un autre responsable politique de niveau régional. Il s’apercevra alors que cette affaire Bocher ressemble beaucoup à celle de l’abbé Yann-Vari Perrot de Scrignac, avec le même motif et le même inspirateur pour l’ordre d’assassinat.

Valentin Bertrand a aussi réagi vivement à l’évocation du rôle de l’Union soviétique dans le pacte germano-soviétique et a fait état de « 17 millions de morts soviétiques …pour notre liberté » d’aujourd’hui. Le problème c’est que ces millions de morts résultent surtout du « Je t’aime, moi non plus » entre les deux grands dictateurs et criminels contre l’Humanité que sont Adolf Hitler et Joseph Staline. Du côté de Callac et de Rostrenen, tout le monde ne semble pas averti que le massacre de Katyn est l’oeuvre des soviétiques et non pas des nazis. On suggère l’excellent film d’Andrzej Wajda http://www.katyn-lefilm.fr/ qui a à peine été diffusé en France, ce qui traduit la chape de plomb qui pèse toujours sur la mémoire des événements dans ce pays.

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Plus heureusement, l’ancien membre de l’Organisation spéciale (OS) et FTP du maquis Tito, Georges Ollitrault, lui aussi né en 1925, qui a encore impressionné par la richesse de son parcours, a aussi été unanimement apprécié par l’assistance, du fait de son optimisme et de son humanité. On peut avoir été au cœur d’une organisation communiste et porter un regard objectif sur son propre parcours et celui de l’organisation à laquelle on a appartenu, rester capable de dialoguer et dégager des conclusions acceptables par les uns et les autres.

L’ANACR des Côtes-d’Armor reste donc engoncée dans une mémoire hermétique qui n’a pas su intégrer la mise en évidence de faits fondamentaux relatifs à la Seconde Guerre mondiale.  En fin de conférence, Thomas Hillion a lu un texte de Jean Le Jeune, ancien chef départemental des FTP des Côtes d’Armor, se réclamant de la lutte pour la paix et les Droits de l’Homme. Initiative mal venue en la présence d’une famille de victime de la Résistance communiste, encore fortement marquée par le souvenir des événements, quand on connait le rôle joué par Jean Le Jeune dans plusieurs affaires que je décris par le détail dans Joli mois de mai 1944. Rassurez-vous, cher lecteur, nul n’est tenu d’adhérer aux thèses de l’ANACR pour œuvrer utilement pour la paix et les Droits de l’Homme dans notre vaste monde.