Mise Éire (I am Ireland)

Il me semble que vous devriez comprendre que ce qui perd le monde, ce ne sont pas les bandits, ni les guerres, mais les haines, les inimitiés, toutes ces petites querelles sordides…

Anton Pavlovitch Tchekov, Oncle Vania.

Suite à la parution de Viens rejoindre mon armée ! Françoise Morvan a bien voulu me consacrer de longs commentaires sur son blog.

De ses commentaires, il me revient surtout de regretter d’avoir écorché dans l’index de mon livre, le prénom de son grand-oncle, Joseph Pennec, devenu Jean. Ce que je regrette d’autant plus que l’ancien Rostrenois qui m’en a parlé était très élogieux à son égard, ce que confirme l’examen de son dossier au service historique de la défense à Caen. J’espère que Françoise Morvan, qui confond elle-même Marcel et Gérard, ne m’en tiendra pas une excessive rigueur.

Diabolicum perseverare

Pour le reste, Françoise Morvan illustre une nouvelle fois sa démarche « historique » bien connue. Sa thèse tient à ce que des nationalistes bretons de la Formation ou Bezen Perrot se seraient trouvés avec le service de sécurité allemand, le SD (Sicherheitsdienst), à Bourbriac début juillet 1944. De là, ils auraient accompagné ces Allemands à Garzonval pour achever sept « martyrs » de la Résistance bretonne préalablement torturés dans la maison Souriman à Bourbriac. Ainsi veut-elle que l’histoire se soit passée. Pourquoi insister dans cette thèse sans fondements : pour démontrer que des nationalistes bretons étaient capables d’actes meurtriers ?  Pour démontrer qu’elle, Françoise Morvan, a osé, su, fait valoir cet aspect de la guerre, alors que tous les historiens passent à côté de ce fait, voire l’occultent ou le dénigrent ? Parce que son oncle René Morvan, et peut-être aussi son père Yves, auraient pu subir le sort des martyrs et que, 72 ans après, le choc émotionnel familial ne serait pas encore surmonté ?

Quoi qu’il en soit, aborder cette question d’un point de vue historique nécessite de dépasser le trauma familial et le sentiment de culpabilité du survivant qui se serait transmis d’une génération à l’autre. Si la Bezen Perrot était à Bourbriac, puis de là à Garzonval début juillet 1944 [1], il n’y a certainement pas lieu d’occulter ce fait. Et si elle n’y était pas, il n’y a pas lieu de l’affirmer non plus. Et si en définitive on ne peut rien démontrer, comment présenter la chose ?

La présence de la Bezen Perrot est plausible, mais faiblement étayée par quelques témoignages épars. Point faible de sa théorie, quand bien même elle affirme qu’un groupe de cinq Perrot était présent à Bourbriac, Françoise Morvan ne produit pas l’identité de ces cinq individus, alors que leur présence est généralement connue nominalement en d’autres lieux. Elle souligne d’ailleurs elle-même combien il est hasardeux de situer un groupe ou un  individu à un certain moment à un certain endroit (p. 122 : ...il devrait être facile de déduire qui est présent lors d’une opération …). Mais parce que pour que les Perrot soient à Garzonval, il faut d’abord qu’ils soient à Bourbriac, d’une présomption, Françoise Morvan fait une certitude préalable.

Puis, Françoise Morvan fait état dans Miliciens contre maquisards (p. 159-160) du témoignage de Joséphine Garzuel (le principal témoignage à retenir de ceux qu’elle produit) : je précise qu’au départ de la camionnette [pour Garzonval] vers 19 heures… j’ai également reconnu dans cette camionnette bâchée un milicien dit l’Oeil-en-verre [soit Rémi Daigre du SSP]… Ce témoignage précis laisse donc penser que ce sont des SSP (Selbstschutzpolizei : « police d’autoprotection »), une formation paramilitaire rattachée au SD, qui a accompagné les Allemands de Bourbriac à Garzonval.  Il ressort des archives que ce sont les SSP et non pas les Perrot, qui accompagnent le SD pour achever des prisonniers, ce qui est d’ailleurs précisément le cas à Bourbriac le 8 juillet 1944, une semaine avant l’événement :

BA

Extrait du rapport du « Sonder Kdo III » (« commando spécial III ») commandé par Georg Röder pour la période allant du 1 au 15 juillet 1944 [Bundes Archiv R70] : 2 von Kdo.III festgenommene Terroristen würden von SD = u. Selbstschutzmännern gegen 17,00 Uhr im Wald bei Bourbriac erschossen (« 2 [personnes] arrêtées par le Kdo.III [commando spécial III] ont été abattues par le SD et les hommes du SSP vers 17 heures dans le bois près de Bourbriac »). Dans ce rapport, n’apparaît pas l’euphémisme fréquent « abattu pendant le combat » (im Kampf erschossen). L’identité des deux personnes abattues reste à confirmer.

Dans ces rapports du SD, on relève un autre cas où ce sont les SSP qui achèvent un résistant prisonnier. On ne trouve aucun élément dans ces archives qui met en cause des Perrot. Mais Françoise Morvan partage le préjugé des universitaires bretons officiels pour lesquels les archives allemandes ne présentent pas d’intérêt au point de ne jamais les utiliser [2].

Comment notre historienne traite-t-elle le témoignage de Joséphine Garzuel qui laisse penser que, dans le cas des « martyrs » de Garzonval, c’est aussi le SSP qui a accompagné les Allemands ? La pirouette est remarquable (p. 160) : Joséphine Garzuel s’est-elle trompée ? Eh bien voilà, la question et la réponse, c’est que le témoin s’est trompé ! Ainsi en a décidé Françoise Morvan, qui préfère un autre témoin, selon elle digne de foi… un SSP ! Soit le SSP d’Ambert de Sérillac qui déclarera après la guerre : Georg Roeder et Max Jacob sont partis à Garzonval et ont été suivis par une conduite intérieure… avec des membres de la Formation Perrot et le Feldwebel Beckmann. Dans le cas d’Ambert de Sérillac, susceptible de s’être rendu lui-même ou un de ses camarades à Garzonval, Françoise Morvan ne se pose pas la question de savoir s’il se serait trompé, ou, plus plausible, s’il aurait menti… (Il sera le seul des SSP présents à Bourbriac et interrogés séparément après la Libération à avancer cette thèse).

SSP

La Selbschutzpolizei (SSP) de Rennes : Jean-Yves de Cambourg, Jean Frelin, Marcel Durot, Rémi Daigre (rang du haut), Max Jacob [Oscar Marx], René Hocquart, Depin, Roger Silly, Élie Cardun, Paul Anderlé (rang du milieu), Jacques Van Verden, Eugène Martin, Lionel Brot (rang du bas) [NARA 2 Washington].

En définitive, Françoise Morvan exhibe dans son livre pour unique témoin à l’appui de sa thèse de la présence de la Bezen à Garzonval, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu le Perrot  : un certain René Morvan, qui n’est autre que… l’oncle paternel de Françoise Morvan !  Responsable de l’ANACR à Rostrenen, René Morvan mettait encore en avant en 2003 la thèse plus plausible des « gars du Maréchal », soit encore les SSP, qui auraient accompagné les Allemands à Garzonval. Ce qui confirme seulement l’adage selon lequel, avec les communistes, le passé est encore plus imprédictible que le futur.

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Extrait d’ Ami entends-tu ?, revue de l’ANACR, 2003, n°126, p.9 : de gauche à droite, René Morvan, Arsène Mordelet et Jean Le Jeune, responsable de nombreux crimes commis par le « Bataillon Guy Môquet » dans la région de Rostrenen. L’histoire à géométrie variable selon l’ANACR…

Françoise Morvan ne nous livrera jamais le nom du témoin dont son oncle fait état, car ce témoin n’a jamais existé. La théorie centrale de son livre ne repose sur aucun élément concret, archive ou témoignage incontestable [3].

Du ragot à la radio

Notre historienne nationale a fait des émules à Plougonver en la personne d’Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel interviewés dans l’émission « Garzonval en mémoire » sur Radio-Kreiz Breizh le 17 novembre 2014, suite à la parution en juillet 2014 d’un ouvrage du même nom édité par la mairie de Plougonver. Une grande confusion dans les témoignages cités, l’incapacité de distinguer un fait d’un ragot, des accusations sans le moindre fondement et sans la moindre réserve dans l’affirmation …  Alors qu’il évoque les « martyrs » de Garzonval avec des trémolos dans la voix, Alain Michel va jusqu’à s’étrangler d’émotion et ne plus pouvoir parler au cours de l’entretien (minute 28 de l’émission) et surjoue la compassion avec un soupçon d’exhibitionnisme. Alors que la culture  bretonne tend à un certain stoïcisme devant la mort et à une certaine dignité devant l’épreuve, on se retrouve au cours de cette émission dans une indécente pleurnicherie.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire encensent le « martyr » François-Louis Le Berre, qui a, pour tout parcours « résistant », assassiné Joseph Trémel de Plougonver, au prétexte que ce dernier aurait dénoncé Yvonne Coantiec, née Rannou, qui ne reviendra pas de la déportation. Car l’accusation portée contre Joseph Trémel avec une tranquille assurance par Anne Orgeolet, Sophie Legendre et Alain Michel ne repose que sur des ragots imprécis et contradictoires (d’autres ragots attribuent la dénonciation d’Yvonne Coantiec à une autre personne de Plougonver !). L’intérêt de la démarche est d’illustrer la place du ragot dans la mémoire collective : pourquoi reprendre un ragot à son propre compte  ? Il y a bien sûr le fait de se rendre intéressant et de montrer qu’on sait des choses, qu’on est dans le secret, qu’on dispose du privilège de la confidence. Mais, dans le contexte de la Libération et de la longue période d’instabilité qui a suivi, le ragot permet de  montrer qu’on était du bon côté, qu’on adhère aux thèses du vainqueur ou plus précisément de ceux qui se sont miraculeusement trouvé du côté du vainqueur américain qui n’a fait que passer. En reprenant les thèses de « résistants » armés que l’on craint (les Allemands n’étant plus là pour les tenir en respect), on s’affranchit des reproches potentiels que ces résistants pourraient faire d’avoir été un collabo. Et en dénonçant d’autres prétendus collabo, on démontre davantage encore son adhésion aux thèses résistantes. Le ragot devient un phénomène collectif et durable, un syndrome de Stockholm que les recherches dans les archives qui s’ouvrent enfin vont contrecarrer.

Au cours de l’émission, les quêteurs de mémoire font preuve d’une totale indifférence envers les victimes des « martyrs » de Garzonval : aucune jérémiade pour la fille de Joseph Tremel qui a vu à l’âge de quatre ans son père assassiné sous ses yeux par le « martyr » François-Louis Le Berre. Un acte particulièrement stupide et d’une extrême violence pour un enfant de cet âge. Cet assassinat de Joseph Trémel est une bavure parmi d’autres de la Résistance bretonne [4] et les quêteurs de mémoire de Plougonver sont bien incapables d’identifier les véritables dessous de cette affaire Trémel-Coantiec [5].

Une précision à propos du deuxième criminel parmi les « martyrs » de Garzonval, Jean-Louis Corbel qui a assassiné, sur ordre du Parti communiste le maire de Glomel, Jean-Louis Croizer. Le dossier du complice de Jean-Louis Corbel, Joseph Masson, est aujourd’hui librement communicable depuis le décret du 24 décembre 2015. Ce dossier est en soi probant pour démontrer l’action de Jean-Louis Corbel et Françoise Morvan et ses émules de Plougonver seraient avisés d’aller le consulter avant toute affirmation (ou ragot) sur cette affaire.

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(lien vers l’émission).

Les « bras cassés » de la Résistance bretonne

« Garzonval en mémoire » parvient à ne même pas faire mention du Plougonverois Jean-Baptiste Peton, réquisitionné comme garde des voies et communications et présenté de ce fait par la Résistance callacoise comme un « milicien ».

Vers le 8 août 1944, le résistant Georges Ollitrault et le parachutiste Roger Lobrot investissent Callac sans combat, ce qui marque la libération de Callac, le maquis du même nom se trouvant planqué on ne sait trop où. C’est quelque jours plus tard que Jean-Baptiste Péton est intercepté et assassiné (tué avec préméditation) par ce maquis : l’événement survenant après la libération, l’inculpé ne peut même pas bénéficier de l’ordonnance d’Alger du 6 juillet 1943 qui a largement permis de présenter des vols, des viols et des assassinats comme des actions servant la cause de la libération de la France.

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Extrait d’un document librement communicable relatif à l’assassinat de Jean-Baptiste Péton.

Dans ses mémoires, Valentin Bertrand du maquis de Callac occulte tout simplement l’affaire Péton (dans laquelle on retrouve un protagoniste « résistant » de l’assassinat du barde Émile Bocher et de son frère à Saint-Servais) dont il est le principal inculpé, mais il affirme avoir participé avec ce maquis, alors basé à Trébrivan, au combat de la Pie du 29 juillet : auditionné par nous le 20 avril 2012, nous n’avons pas obtenu de sa part des réponses précises et spontanées sur les circonstances de ce combat, tel qu’on peut s’y attendre de la part de quelqu’un qui a participé à l’action. Ce qui induit un soupçon important sur la réalité de sa participation à cet événement.

Pour ajouter, s’il était nécessaire, encore plus de piment à ces troubles de la mémoire résistante, ajoutons que l’autre résistant que Françoise Morvan prend à témoin n’est autre que Thomas Hillion, dont le parcours résistant consiste surtout à s’être blessé le 15 août 1944 à la main gauche en manipulant un détonateur de grenades, plus d’une semaine après le passage des Américains… de quoi commencer une carrière d’ancien résistant et d’apparatchik au sein de l’ANACR. Et c’est Thomas Hillion, qui se permet de critiquer le résistant au parcours hors normes Georges Ollitrault (né comme Thomas Hillion en 1925)  avec ses trois ans de clandestinité à partir de 1941, ses trois évasions, ses multiples sabotages et combats contre l’occupant… Il est désopilant de remarquer que lorsque Françoise Morvan et Thomas Hillion reprochent à Georges Ollitrault d’avoir mené des actions contre les Allemands (non pas sur son initiative personnelle, mais sur ordre de sa hiérarchie dument officialisée après la libération), ils reprennent littéralement à leur compte les antiennes collaborationnistes qui prévalaient encore dans la presse bretonne au moment des événements :

oe CdN 1944-07-15 p 2cOuest-Éclair [6] du 15 juillet 1944, édition des Côtes-du-Nord, page 2 (3 semaines avant l’arrivée des Américains).

Avec ses accointances résistantes, Françoise Morvan est donc particulièrement bien placée pour constater que la Résistance bretonne a été globalement plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands… Il lui reste à admettre les évidences.

Petits signes

Notons toutefois dans le post de Françoise Morvan quelques petits signes d’une évolution bien timide. Elle manque d’enthousiasme quand on lui révèle qu’un nationaliste breton (Polig Monjarret) et un Juif ont pu devenir amis, mais au moins ne conteste-t-elle pas les faits. Elle fait état du pacte germano-soviétique : peut-être considérera-t-elle un jour que sans ce pacte, il n’y aurait pas eu de Garzonval.

Françoise Morvan fait aussi mention d’Alice Le Guillou, assassinée par des maquisards FTP bretons montés à Paris après avoir été libérés par les Américains en septembre 1944 pour assassiner cette jeune médecin [7]. Si sa thèse des Perrot à Garzonval est plus que fragile et même inconsistante, celle des FTP de Callac allés à Paris pour violenter la jeune médecin est bien plus sérieuse. Si ce crime, parmi les plus glauques commis par la Résistance bretonne, avait été perpétré par un nationaliste breton, nul doute qu’elle s’en serait indignée depuis longtemps.

Violence, criminalité et idéologies

Le discours de Françoise Morvan, qui prolonge celui d’historiens officiels, tend à présenter la violence et la criminalité comme intrinsèques au nationalisme breton, nationalisme qui serait de surcroît assimilable au nazisme. Dans le même temps, la Résistance serait exempte de toute violence, incapable de crimes, et elle serait inspirée par les plus nobles idéaux, sans arrière-pensées politiques.

Dans les circonstances de la guerre, des nationalistes bretons ont commis des violences envers leurs compatriotes : au moins l’un d’entre eux a torturé (cas emblématique d’Hervé Botros et, dans une moindre mesure, de Joseph Le Ruyet). Plusieurs d’entre eux ont violenté des résistants prisonniers. Il ne peut être formellement démontré qu’ils ont participé à des exécutions sommaires, comme à Creney près de Troyes en août 1944. Les aveux d’André Geffroy, dit Ferrand ou encore Petit Geff, qui a plus ou moins reconnu avoir accompagné le SD dans le bois de Colpo, sont entachés de violences qu’il aurait lui-même subi lors de son internement et de ses interrogatoires. Les violences imputables à des nationalistes bretons se sont exercées dans le cadre de la répression des mouvements de résistance par les Allemands, à l’encontre de certains de leurs compatriotes susceptibles eux-mêmes de leur porter des coups, dans un contexte de guerre dissymétrique entre une armée régulière et des organisations de francs-tireurs.

Mais (à ma connaissance) aucun nationaliste breton n’a été l’auteur de crimes politiques ou de crimes de droit commun contre des civils sans défense comparables à ceux commis par la Résistance bretonne. Aucun n’a exercé de violence contre des femmes, violé ou tondu avec des déviances sexuelles caractérisées. Globalement, les nationalistes bretons ont plus subi des violences qu’ils n’en ont exercées.

De quel bord qu’ils se soient retrouvés, du côté des Alliés ou du côté des Allemands, quel que soit l’uniforme qu’ils ont porté, les nationalistes bretons prenaient pour exemple les républicains irlandais. En cette année du centenaire du soulèvement de Pâques 1916, il est opportun de rappeler qu’ils ont rêvé d’une autre Irlande. Et leur rêve peut être jugé à l’aune de ce qu’est devenu ce pays libéré qui se réconcilie avec son ancien envahisseur. Les citoyens irlandais, qui jouissent aujourd’hui d’une liberté nationale, sont reconnaissants à ceux qui ont sacrifié leur vie pour la souveraineté et la liberté de leur pays.

Pour cette petite nation européenne, les Droits de l’Homme ne sont pas un prétexte à faire la morale au monde entier tout en se dispensant de les mettre soi-même en application. Ce sont des principes portés par les citoyens, à inscrire dans la vie de tous les jours, dans une indéfectible confiance dans l’avenir.

 


[1] : Françoise Morvan laisse entendre (p. 162) que le convoi des Allemands du SD, des SSP et des supposés Perrot quitte Bourbriac pour Scrignac le 16 juillet au soir et se débarrasse en cours de route des prisonniers à Garzonval. L’hypothèse est intéressante. Si ce n’est que Françoise Morvan cite (p. 161) la seule témoin de l’événement, Marie Labat veuve Even, qui indique que trois véhicules venaient de Plougonver et sont repartis dans cette direction (et au-delà, vers Scrignac ou Bourbriac ?). Elle cite aussi (p. 161) l’ancien maire de Bourbriac qui indique qu’une voiture emportant les prisonniers a quitté Bourbriac vers 20 heures 30 [19 heures pour Joséphine Garzuel] et que cette voiture est revenue vers 22 heures, mais vide. Françoise Morvan se pose la question : Les deux autres voitures ont donc poursuivi leur route, mais vers quelle destination ? Si l’ancien maire de Bourbriac affirme qu’une voiture contenant les prisonniers est revenue vide, il n’a pas, ce faisant, affirmé que deux autres voitures ne sont pas revenues à Bourbriac, ce qu’a inféré Françoise Morvan…

bs

[2] À quel moment les universitaires réputés spécialistes de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne, Christian Bougeard et Jacqueline Sainclivier, prennent-ils en compte les archives allemandes ? Ou même les archives britanniques et américaines ?

[3] : Du témoignage dans l’historiographie de la Résistance, de son poids, de ses méfaits, Jean-Marc Berlière (lien).

[4] : cas de l’ingénieur André Roussel assassiné par erreur par le maquis de Callac le 2 avril 1944 : confondu avec l’agent des Allemands Maurice Zeller ou un de ses accompagnateurs.

[5] : la démarche intellectuelle des apprentis historiens est parodiée dans le film Monthy Python : Graal, Sacré Graal… :

[6] : Ouest-Éclair, ancêtre d’Ouest-France, éditeur de… Françoise Morvan !

[7] : sur ce qui se passe dans un certain nombre de lieux de détentions et de tortures du Paris libéré : Ainsi finissent les salauds. Séquestrations et exécutions clandestines dans Paris libéré, de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, Robert Laffont, 2012.

 

 

Les exactions de Jean Le Jeune

Le numéro 6 de février-mars 2015 de la revue Bretagne Histoire Magazine éditée par Le Télégramme, a pour thème principal La grande histoire de la Libération de la Bretagne. On y trouve un réchauffé de divers aspects habituels de ce thème inépuisable et un article consacré à Jean Le Jeune, ex-chef départemental des FTP (Francs-tireurs Partisans) des Côtes-du-Nord, aujourd’hui Côtes-d’Armor, sous le titre Résister.

Dans ce portrait, les auteurs Jean-Luc Germain et Simon Cohen tronquent le principal des faits. Ils n’oublient pas de préciser que Jean Le Jeune appartenait au Parti communiste. Jean Le Jeune y fera après la guerre une longue carrière sans en être jamais exclu. Les auteurs seraient avisés de préciser ce en quoi le communisme serait une antidote au nazisme.Bundesarchiv_Bild_101I-121-0011-20,_Polen,_deutsch-sowjetische_SiegesparadeAllemands et soviétiques fraternisent et s’échangent des cigarettes, sous le portrait de Staline, après la signature du pacte germano-soviétique et l’écrasement de la Pologne en 1939. Jean Le Jeune rendra un hommage dithyrambique à Staline lors de sa disparition en 1953.

Chacun peut fabriquer des héros comme il l’entend, évitons surtout d’oublier ou salir leurs victimes. Rappelons les principaux faits d’armes de Jean Le Jeune en tant que « Résistant » décrits dans Joli mois de mai 1944 : l’affaire de Gartulan, qui se solde le 21 février 1944 par le meurtre de Jean Hourmant et de Corentin Mahé. Jean Le Jeune finira par reconnaitre bien tardivement que les assassins appartenaient à son organisation.

JHCM

N’oublions pas non plus la jeune Charlotte Baubion, âgée de 12 ans, tuée dans la glorieuse attaque de Toul-dous en Plévin le 18 mai 1944 par des éléments du « Bataillon Guy Môquet » sous les ordres directs de Jean Le Jeune.

BC

Jean Le Jeune et son parti portent enfin une responsabilité directe dans l’assassinat du maire de Glomel, Jean Croizer, le 22 mai 1944, dont les exécutants Joseph Masson et Jean-Louis Corbel seront dûment reconnus comme des « résistants » du groupe Bara et rattachés, via Jean-Louis Henry dit David de Rostrenen, au « Bataillon Guy Môquet ».

A propos de Jean Croizer, quelques témoignages. De Madame Ropers, le 16 octobre 1947, scène dont elle a été le témoin :

En janvier ou février 1944, j’eus l’occasion de me rendre à Glomel afin de connaître la quantité de blé que devait livrer la commune pour son imposition. J’ai trouvé Monsieur Croizer, maire, en discussion avec des Allemands. Ceux-ci lui intimaient l’ordre de distribuer une quantité importante de sacs pour une livraison d’avoine dans un délai restreint … Monsieur Croizer leur répondit que ce qui lui était demandé était matériellement impossible et qu’il ne pouvait exécuter cet ordre. Devant cette réponse, l’Allemand se fâche, le traite de mauvais Français et menace de le fusiller. A cette menace, Monsieur Croizer lui a répondu par ces mots devant moi : fusillez-moi si vous le voulez, mais je ne peux pas faire ce que vous me demandez… La conversation devenant de plus en plus orageuse, je me retirais.

De Gouletquer, retraité de la gendarmerie, le 2 février 1948 :

En qualité de maréchal des logis chef de gendarmerie à Saint-Brieuc, j’ai été désigné, le 25 février 1944, pour commander un détachement de gendarmerie, mis aux ordres du commandant allemand à Saint-Brieuc. Aucune instruction, verbale ou écrite, ne m’avait été donnée. Au siège de la Feldkommandantur, le détachement a été réparti à raison d’un gendarme par autocar, dans un convoi automobile. Chaque autocar était occupé par un détachement de soldats allemands. Je me trouvais dans le premier véhicule, commandé par un sous-officier allemand, ayant sous ses ordres huit soldats, dont un Russe. Le convoi a pris la direction de Corlay et s’est dispersé dans cette localité. L’autocar que j’occupais s’est rendu à Glomel où, seulement, j’ai compris l’objet de cette mission, qui était le ramassage d’ouvriers pour le service du travail obligatoire. A la mairie de Glomel, se trouvait Monsieur Croizer, maire, qui fut invité par le sous-officier allemand à fournir la liste et à présenter les hommes qu’il avait reçu ordre de désigner. Le maire a donné une liste, mais n’a présenté aucun homme. Le sous-officier allemand s’est mis en colère et a enjoint au maire de l’accompagner au domicile des hommes désignés. Le maire a refusé. Invité à mon tour, j’ai refusé aussi. Le sous-officier allemand a prit la décision de faire une rafle dans le bourg de Glomel et, sous la menace des armes, a voulu contraindre le maire et moi-même à accompagner les Allemands au domicile des citoyens.

Le maire a refusé et a été arrêté immédiatement. Il a été emmené dans l’autocar, sous la surveillance de soldats russes. J’ai fait mine de suivre les Allemands et, dans la rue, je leur ai faussé compagnie. Je suis allé chez Madame Boudehen au bourg et j’ai pris mon repas de midi. Les Allemands ont fouillé les maisons sans trouver personne, la population avait été alertée à temps par le maire. Ils ont trouvé dans le bourg, Monsieur Cozic, garde champêtre et un homme de passage venant de Trégornon en Glomel, qu’ils ont placé dans le car avec Monsieur Croizer. Les Allemands m’ont retrouvé chez Madame Boudehen et m’ont conduit à l’autocar ou je me suis trouvé en position de prisonniers avec les trois autres Français. Par la suite, les Allemands n’ont plus demandé notre concours. Le convoi, réuni à Corlay, est rentré à Saint-Brieuc le soir. J’ai été relâché sous menace de punition. Par la suite, j’ai été mis en retrait par mesure disciplinaire par le gouvernement de Vichy. Le maire de Glomel a été relâché.

Lorsque j’ai appris que le maire de Glomel avait été tué par des hommes se disant résistants, j’ai été étonné, son attitude lors de la journée du 25 février 1944 ayant prouvé qu’il avait l’âme d’un Français. Je l’ai toujours considéré comme un homme d’un patriotisme éprouvé, pendant les sept ans que j’ai servi à Rostrenen de 1930 à 1937.

De Yves Pennou, étudiant, le 1er octobre 1947, qui certifie avoir reçu de Jean-Louis Croizer,  en avril 1944, une fausse carte d’identité :

Je puis certifier que ce maire n’a jamais fait pression sur les requis au service du travail obligatoire pour leur départ en Allemagne. Bien au contraire, les jeunes de la classe 1942 furent convoqués à la mairie par les autorités occupantes. Personne ne s’étant présenté, il a refusé d’accompagner les Allemands au domicile de ces jeunes, préférant la mort à une telle action, ce qui lui valut d’être ramassé par les autorités qui le conduisirent à Saint-Brieuc pour rendre compte de son geste.

Du colonel André Cazin d’Honincthun, le 25 janvier 1948 :

Je soussigné, colonel Cazin Honincthun André, officier de la Légion d’honneur pour faits de Résistance, croix de guerre 1914-18 et 1939-45, médaille de la Résistance, ex-coordinateur national du réseau de résistance P.T.T., déporté politique à Buchenwald-Dora (août 1944 – mai 1945), déclare sur l’honneur avoir pendant l’Occupation, obtenu de Croizer Jean-Louis, domicilié à Kerhod en Glomel, Côtes-du-Nord, maire de cette commune, une fausse carte d’identité ainsi que de nombreux tickets d’alimentation.

Croizer connaissait mon activité dans la Résistance ainsi que celle de mon neveu Duval Édouard, déporté politique à Neuengamme, disparu en avril 1945 et celle de mon beau-frère, le lieutenant-colonel Jonglez de Ligne, déporté politique à Buchenwald-Dora. Il [Jean Croizer] avait reçu de la Gestapo de Saint-Brieuc, l’ordre de signaler nos déplacements dans la région, mais n’en fit rien, malgré qu’il en aurait été tenu pour responsable [sic]. Jean-Louis Croizer, que je connaissais depuis mon enfance, a toujours été un honnête homme et un bon Français hautement considéré par tous ceux qui l’ont approché.

Sa mort relève de l’assassinat pur et simple.

Croizer Jean-LouisJean-Louis Croizer

Assassinat pur et simple à caractère purement politique. Quelques crimes parmi d’autres ainsi que des attaques de fermes, des rapines, des viols, des menaces… Et quelle contribution à La grande histoire de la Libération de la Bretagne ? Les auteurs de l’article se sont abstenus de poser la question et ne vous fourniront pas la réponse.

En même temps qu’environ trois millions et demi de Bretons, Jean Le Jeune a été libéré début août 1944 par ses ennemis intimes, non pas les nazis, mais les capitalistes américains et leur US Army.