Le coup de pied de l’âne

Dans son nouveau roman Mari Vorgan ar Glandour (« la sirène des algues »), l’écrivain, acteur et metteur en scène Goulc’han Kervella cite à plusieurs reprises Roparz Hemon (1900-1978) et son roman Mari Vorgan écrit en 1958, publié en 1962 puis traduit du breton en français en 1981. Anne Bilak, directrice des centres régionaux de documentation pédagogique (CRDP) de Rennes et Nantes, s’offusque de ces citations et elle écrit le 12 décembre 2015 à Michel Quéré, recteur d’académie de Rennes, que Roparz Hemon aurait été radié par le ministère de l’Éducation pour des raisons de collaboration au cours de la Seconde Guerre mondiale. Et elle demande au recteur, qui s’en exécute, d’interdire la publication du roman.

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La diversion d’Anne Bilak ne peut faire oublier que la France vaincue en 1940 proposa à son vainqueur la politique de « Collaboration », ce qui l’amènera à instaurer un « Statut des Juifs » et à consentir un important soutien financier à l’effort de guerre allemand. Et accessoirement, à devenir la principale complice dans un des plus grands crimes contre l’Humanité, la Shoah, avec ses six millions de victimes. Sans oublier d’autres victimes parmi d’autres catégories de la population.

Anne Bilak s’en émeut-elle ?

Accessoirement, Roparz Hemon n’a pas été radié de l’Éducation nationale dont il a démissionné volontairement, mais il a été condamné à dix d' »indignité nationale » en 1945. Il y aurait donc lieu pour Anne Bilak d’accorder de l’importance à des jugements rétroactifs et revanchards de la justice de l’Épuration, un grand moment de l’histoire de France. Anne Bilak ne s’offusque pas de ce que nombreux écrivains français frappés d’indignité nationale après la Libération soient publiés dans la Pléiade et largement cités dans les livres scolaires avalisés par l’Éducation nationale : Sacha Guitry, Henri de Montherlant, Marcel Jouhandeau, Louis-Ferdinand Céline, Jean Giono… Une liste plus complète pourra être trouvée ici.

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Revue « Les ondes », n°135, dimanche 28 novembre 1943, L‘activité de Rennes-Bretagne, pp. 12-13, – Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) et musée d’histoire contemporaine

La remarque d’Anne Bilak est d’autant plus incongrue que, à la différence des écrivains cités précédemment, Roparz Hemon, en tant que Breton, n’a pas le moins du monde été partie prenante ou aurait seulement prôné la politique de Collaboration franco-allemande, globalement défavorable à toute forme d’émancipation de la Bretagne. Si quelques avancées ont été constatées dans le domaine culturel, elles sont dues à l’initiative de quelques Allemands, ce dont il y a lieu de les féliciter. Grâce à ces soutiens, Roparz Hemon s’est surtout consacré pendant l’Occupation à l’Institut celtique et aux émissions en langue bretonne de Radio-Rennes.

Que Roparz Hemon ait écrit en breton plutôt qu’en français et hissé la langue bretonne à un niveau littéraire international indispose plus vraisemblablement Anne Bilak. D’assez nombreux intellectuels français font preuve de mépris envers le fait breton, mais de nombreux autres savent aussi porter l’amour de leur langue et de leur culture françaises sans se laisser aller à ces bassesses. Ce sont sûrement ces derniers qui œuvrent plus utilement pour le rayonnement de la France que quelques besogneux dénonciateurs d’un écrivain de langue bretonne.

C’est une forme de négationnisme que d’accorder de l’importance à des détails de l’Histoire. La condamnation a priori d’un auteur pour son appartenance culturelle sans la moindre appréciation de son œuvre rappelle aussi les plus sombres heures du siècle dernier en Europe. Et l’interdiction de la publication d’une œuvre est une négation flagrante de la liberté d’expression : elle nous renvoie à l’essence même de tous les totalitarismes. Parce que le respect de la vie est essentiel, il faut accorder toute leur place à la littérature et aux arts et à leur enseignement qui concourt au véritable respect de cette vie.

Ene va ene, biskoazh n’em eus ho karet kreñvoc’h eget pa’m eus ho kuitaet. Va c’hrediñ a rit, n’eo ket ? Ezhomm am eus em c’hredfec’h, evid krediñ va-unan. [1]

Cet incident nous rappelle au moins un agréable moment de lecture. Ayant déjà dépassé les événements de la guerre qui vient de se terminer, Roparz Hemon situe son roman Mari Vorgan dans sa chère ville de Brest avec ses connivences océanes. Il le construit sous la forme d’un journal de bord que le médecin du navire Agenor remettra à sa jeune épouse, Adela, lorsqu’il reviendra de son périple. L’intrigue se dévoile et les personnages se révèlent de la fête de la nouvelle poupe à Brest, d’où part l’Agenor avec une passagère clandestine, à la fête du passage de la Ligne… [2]

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[1]  Roparz Hemon, Mari Vorgan, Al Liamm, 1962, p. 28

[2] Pierrette Kermoal, Un ene tan, Preder, 2002.