Werner Best

Vient de paraître aux éditions Perrin « Portraits de nazis – Werner Best » par les traducteurs Eric Kerjean et Wiebke Hildebrandt [5]. Il s’agit d’une traduction des écrits de Werner Best qu’il a lui même intitulé « Portraits des dirigeants nationaux-socialistes ». Les auteurs agrémentent la traduction du texte de quelques notes de contexte utiles et de leurs opinions personnelles qui peuvent gagner en maturité.

Werner Best a été étudié par Henri Fréville [3] et l’ouvrage incontournable sur le personnage émane de l’historien allemand Herbert Ulrich [4]. Herbert Ulrich, qui dresse une description très « Sonderweg »* de la genèse du nazisme en Allemagne, est aussi très centré sur le personnage de Werner Best qui revêt ainsi une importance dans l’histoire qu’il n’a probablement pas eue.

Werner Best est un personnage intéressant pour la Bretagne, dans la mesure où il s’agit d’un nazi qui s’est authentiquement intéressé à notre pays. Qui plus est, ce nazi a atteint le quatrième rang dans la hiérarchie du 3éme Reich, avant Reinhard Heydrich, Heinrich Himmler et Adolf Hitler. Pas banal. Formellement, il y a un autre nazi qui s’est aussi intéressé à la Bretagne : l’universitaire Ludwig Mühlhausen. Nazi dans la mesure où il a adhéré au parti nazi, ce qui reste le principal critère pour qualifier quelqu’un de tel mais, en l’occurrence, ce qui n’a eu aucune conséquence significative, son rôle ayant été seulement culturel.

Ces deux personnages ne doivent pas occulter les nationalistes allemands antinazis avec lesquels des nationalistes bretons ont été plus intimes  : en particulier des officiers de la Wermacht , les « Bretonnen », dont Schenk von Stauffenberg, oncle de l’auteur de l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944, Gerhard von Tevenar, du service de renseignement de la Wehrmacht, l’Abwehr, et Friedrich Hielscher. Fondateur et animateur du Cercle de Hielscher, ce dernier put sauver quelques Juifs dont Thérèse Richter et, en lien avec la Bezen Perrot, le peintre Fritz Heinsheimer, hébergé fin 1943 en Bretagne par la famille d’Ange Péresse [7, 8]. Nous aurons sans doute l’occasion de revenir sur ces personnages ainsi que sur des nationalistes bretons engagés dans la Résistance à l’Allemagne.

Orphelin d’un père mort sur le front ouest, Werner Best est d’abord un produit de la Première Guerre mondiale, du Traité de Versailles et de l’Occupation française. Son propre domicile étant occupé par les Français, il développe un sentiment nationaliste et s’engage à restaurer l’Allemagne dans ses droits et sa puissance. Après avoir fréquenté les milieux nationalistes conservateurs, Werner Best entame une carrière au sein du parti nazi puis de l’appareil d’Etat nazi qui débute par son adhésion au parti en 1930, après les premiers succès électoraux, trois ans avant l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir.

L’année suivante en 1931, l’affaire de Boxheim éclate : il s’agit de la divulgation de documents du parti nazi écrits par Werner Best et relatifs à la préparation d’un coup d’état dans le Land de Hesse. Cette affaire le fait remarquer et le propulse dans la hiérarchie du parti. Il est ensuite impliqué dans la nuit des longs couteaux et dans les préparatifs de l’Anschluss avec l’Autriche. Il organise le Reichssicherheitshauptamt (RSHA), l’Office central de sécurité du Reich, dont il peut être considéré comme l’organisateur administratif. Au sein de ce RSHA, il met en place les Einsatzgruppen (groupes de police spéciaux en arrière des troupes allemandes) lors de l’invasion de la Pologne dans le contexte du pacte germano-soviétique où les deux totalitarismes, nazi et communiste, font alliance contre les démocraties parlementaires.

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Séance de « travail » du RSHA. De gauche à Droite : Reinhard Heydrich, Heinrich Himmler, Hans Frank, Werner Best, Wolf von Helldorff, Max Daluege (Bundes Archiv, Bild 183-S21077).

L’action de Werner Best, sa personnalité et sa psychologie, peuvent plus particulièrement être appréhendés en trois circonstances et sur trois thèmes différents :

  • la question bretonne
  • la question des otages
  • la question juive

Nous y ajouterons la question des idéologies et des personnages qui les incarnent.

Die Bretonfrage (la question bretonne)

Werner Best éprouve à l’égard de la Bretagne et des Bretons un a-priori favorable qui naît lors de l’occupation de la Rhénanie après le Traité de Versailles. Il observe alors que l’attitude des Français est le plus souvent arrogante et dominatrice alors que celle des Bretons est respectueuse de la population allemande. Au tout début de l’Occupation, il rédige un document sur la situation géostratégique de la Bretagne : Die Bretagne als Eckpfeiler des deutschen Wacht am Atlantik (« La Bretagne comme pierre angulaire de la garde atlantique de l’Allemagne »). Henri Fréville présente ce document [3, 28], où Werner Best fait état de tendances séparatistes chez les Bretons et de leurs accointances avec les autres pays celtiques d’outre-manche, comme la synthèse la plus claire des sphères politico-militaires allemandes. Ce document traduit la pensée du seul Werner Best et Henri Fréville produit une Note sur la question bretonne » du général allemand Alfred Streccius bien plus représentative de ce que sera l’attitude des Allemands envers le mouvement breton.

Suite à la dissolution du Parti national breton en 1939, ses dirigeants historiques Olier Mordrel et Fransez Debeauvais se réfugient en Allemagne. Ils sont alors condamnés à mort le 7 mai 1940 par le tribunal militaire de Rennes. Après la mise en place de la Collaboration franco-allemande, le gouvernement français sous l’Occupation envisage fin 1940 d’arrêter ces ex-dirigeants et de rendre exécutoire la sentence, ce qui revient à les supprimer physiquement. Avertis d’une arrestation imminente, ils s’adressent à Werner Best, qui intervient auprès des autorités françaises pour les dissuader de poursuivre leurs intentions. Alors qu’ils ont failli en être les victimes définitives, ces nationalistes bretons sont néanmoins régulièrement présentés aujourd’hui comme des suppôts de la Collaboration franco-allemande.

L’intérêt de Werner Best pour la Bretagne aura des conséquences anecdotiques. Au nom de la bonne marche de la Collaboration franco-allemande, il approuve même fin 1941 un projet de découpage régional qui détache le département de Loire-Atlantique du territoire de la Bretagne historique. C’est ce même découpage que le gouvernement de Manuel Valls vient d’entériner de nouveau lors de la dernière réforme territoriale de 2014.

Die Geisel Frage (la question des otages)

Le 22 juin 1941, Adolf Hitler met fin par surprise au pacte germano-soviétique avec l’envahissement de l’Union soviétique lors de l’opération Barbarossa. Après 22 mois de complicité avec les Nazis, le Parti communiste français, devient alors « résistant ». Pour venir en aide au camarade Staline et ouvrir un front intérieur dans l’Europe occupée, il perpètre alors des attentats dont celui du colonel Karl Hotz le 20 octobre 1941 à Nantes, ami de Werner Best. Adolf Hitler ordonne alors, en représailles, l’exécution de prisonniers politiques. Tant le chef de l’administration militaire allemande, Otto von Stülpnagel, que son adjoint Werner Best tentent d’infléchir, sans succès, la position du Führer.

Sur cette question, la position personnelle de Werner Best est sans ambiguïté. Sa conviction s’est elle aussi forgée lors de l’Occupation française en Rhénanie : il observe alors que la brutale répression française de la Résistance allemande est contre-productive. Son attitude ne relève pas nécessairement d’un intérêt pour les personnes concernées mais surtout pour favoriser l’acceptation de la présence allemande par la population et son assentiment pour la Collaboration. Werner Best adoptera la même position plus tard au Danemark, sans beaucoup plus de succès à l’encontre des directives qu’il recevra.

Cette question des otages abonde dans le sens de sa défense lors de ses procès de 1946 et 1966. Il avancera qu’il était alors impossible, dans la machine nazie, de s’opposer aux ordres d’Adolf Hitler, sans risquer fatalement se retrouver « an der Wand », c’est-à-dire fusillé. Lorsqu’il adhéra au parti nazi, a-t-il alors été happé par une machine infernale dont il n’a pas eu d’autres choix que de l’accompagner dans sa course folle ?

Die Judenfrage (La question juive)

Sur ce sujet, les propres écrits de Werner Best constituent la première source pour analyser son antisémitisme [3]. Il ne parait pas douteux que pour Werner Best, le salut du peuple allemand nécessite la séparation des éléments juifs qui l’ont envahi, le dénaturent, l’empêchent d’exprimer toutes ses facultés et de réaliser pleinement son destin. Son antisémitisme de « raison » ne repose pas sur une haine particulière. L’éloignement parait envisageable, en encourageant les Juifs à rejoindre le mouvement sioniste jusqu’à l’aliyah. Le meurtre n’apparait pas comme une nécessité, mais en cas d’insuccès, est-il tabou ?

Les actes confortent-ils les écrits ? Werner Best se compromet lourdement dans la mise en place des Einsatzgruppen, unités de police opérant à l’arrière de la Wehrmacht lors de l’envahissement de la Pologne en 1939, lors de ce qui s’appellera l’opération Tannenberg. Les nazis détruisent l’élite polonaise et en particulier les Juifs. Ils créent les premiers ghettos et la Werhmacht commet ses premiers crimes de guerre avec la destruction de villes et de villages. Dans le même temps, les soviétiques s’acharnent eux aussi, pour d’autres motifs idéologiques, sur l’élite polonaise comme à Katyn où ils fusillent 15 000 officiers polonais.

Ses relations avec Reinhard Heydrich étant devenues exécrables, Werner Best démissionne du RSHA et c’est avec la Wehrmacht qu’il arrive à Paris, au Mililtärbefehlshaber (MBF), l’administration de l’armée allemande qui gère la convention d’armistice et l’occupation. Parmi quelques dizaines de fonctionnaires, il contrôle les décisions du gouvernement français et il encourage, sans avoir nullement besoin de les violenter, les autorités françaises à mettre en place les mesures anti-juives, comme le statut des Juifs et le port de l’étoile jaune. Herbert Ulrich décrit sur ces points un Werner Best qui serait un personnage central, le « régisseur allemand de la collaboration administrative en France » [4, p. 402], un deus ex-machina qui aurait à lui seul orchestré la dérive antisémite et la participation de la France dans la Shoah.

Or, en particulier grâce aux historiens Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton [6], il est maintenant établi que le Statut des Juifs du 3 octobre 1940 a été publié en concurrence avec l’ordonnance allemande du 27 septembre et n’en est pas une traduction. Alors que l’ordonnance allemande établit la judéité sur la religion – un terme de Werner Best  ? – le statut des Juifs français parle de race juive : Article premier – Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. Les auteurs mettent bien en évidence le rôle de Werner Best dans l’internement de Juifs et le port de l’étoile jaune et, ce faisant, son rôle reste secondaire par rapport à celui de l’ambassadeur Otto Abbetz ou celui du représentant du RSHA à Paris, Theodor Dannecker. Surtout, les auteurs révèlent le rôle propre des responsables politiques et de l’administration française, qu’Herbert Ulrich évoque à peine.

Le Matin

Le Matin, journal parisien, quelques jours avant la publication du statut des Juifs – Après la défaite, l’Effondrement et l’Occupation, la société française et sa classe politique vont développer un antisémitisme violent tendant à rendre les Juifs responsables des événements. Un autre Sonderweg ?

Avant que son ancien supérieur Heinrich Heydrich arrive à Paris pour donner une nouvelle impulsion à la Collaboration des polices françaises et allemandes, Werner Best part pour le Danemark et n’est donc pas impliqué dans la mise en place de la rafle du Vel’ d’hiv le 16 juillet 1942 qui marque le début de la Solution finale en France

RH im Gross Paris

Reinhard Heydrich, reçu par en grandes pompes dans la Ville-Lumière du Pays des Droits de l’Homme par René Bousquet, responsable de la police et artisan de la rafle des Juifs au Vél’ D’Hiv, incidemment ami de François Mitterrand (voir l’archive).

Au Danemark, le juriste et policier Werner Best devient plénipotentiaire du Reich, pays occupé depuis 1940. Sa mission consiste à gérer l’occupation allemande de ce pays destiné à être associé au Reich allemand. Un an après son entrée en fonction, à l’été 1943, alors que la population danoise se rebiffe de plus en plus ouvertement, que des grèves paralysent le pays et compromettent l’appréciable contribution danoise à l’effort de guerre allemand, Werner Best, est urgé de mettre en œuvre la Solution finale au Danemark. Il prépare l’opération et envoie le 4 septembre 1943 un télégramme à Berlin indiquant que l’opération de déportation des Juifs est à mener maintenant ou jamais. Mais, dans le même temps, il s’en confie à son adjoint Franck Duckwitz qui avertit le 28 septembre 1943, le leader du parti social-démocrate Wilhelm Buhl et les anciens Premiers ministres Hans Hedtoft et Per Albin Hansson. Ces derniers relaient l’information à la communauté juive et organisent la fuite par voie maritime de 5919 Juifs danois en Suède. 472 personnes sont néanmoins capturées. Werner Best plaide alors pour qu’ils soient envoyées au camp de Theresienstadt réservé aux personnalités juives que le régime nazi n’envisage pas d’éliminer immédiatement. 48 n’en reviendront pas.

Herbert Ulrich avance qu’à ce moment, Werner Best, aurait à lui seul pris l’initiative de l’opération sans avoir été pressé de le faire et que Franck Duckwitz aurait révélé un secret déjà bien ébruité. Mais son interprétation des documents qu’il veut bien mettre à la disposition de ses lecteurs laisse perplexe et il est difficile de croire que Werner Best, à l’occasion d’une des nombreuses crises qui vont désormais marquer les relations entre les Allemands et les Danois, ait recherché l’épreuve de force alors qu’il a constamment agi, pour le plus grand bien du Troisième Reich, dans le sens du compromis et de l’apaisement des tensions.

Les traducteurs [5, p. 194] nous font part de leur interprétation de l’attitude du personnage à ce moment :

En octobre 1943, le RSHA a cherché à déporter les 6 000 à 7 000 Juifs danois. Werner Best le sait, mais il a encouragé cette politique. Manquant de forces de police pour procéder à l’arrestation des Juifs et pour ne pas porter atteinte à l’échec prévisible de cette opération, il a savamment orchestré la fuite de la date de l’action. Après guerre, il a présenté cette affaire sous un jour meilleur en se faisant le sauveur des Juifs danois.

Werner Best met en avant auprès de von Ribbentrop que les forces policières sont insuffisantes pour la réussite de l’arrestation-déportation des Juifs, ce qui peut s’interpréter autant comme une insuffisance à pallier qu’un argument pour renoncer ou au moins différer ce projet. Werner Best n’est pas personnellement chargé de l’opération d’arrestation et de déportation des Juifs danois mais c’est Rolf Günther, spécialement mandaté par Adolf Eichmann, qui en est chargé. Werner Best peut laisser courir les événements  : quelle qu’en soit l’issue, sa responsabilité ne sera pas engagée. Il reste difficile de cerner avec certitude certains points de la pensée d’un Werner Best en octobre 1943 au Danemark et on peut en sus se poser la question de ce qu’ont voulu exprimer les traducteurs-commentateurs.

En mettant Franck Duckwitz dans la confidence, ce qui n’est pas nécessaire et même contre-indiqué pour le « succès » de l’opération, Werner Best s’attend-t-il à ce que Franck Duckwitz relaye cette indiscrétion et va-t-il même jusqu’à lui suggérer d’organiser la fuite des Juifs danois comme reconstitué dans cette émission de la BBC :

Cette explication est plausible, elle n’est pas incompatible des événements connus, mais pourra-t-elle jamais être confirmée ? On peut émettre l’hypothèse que Werner Best a évolué d’une velléité de déporter un jour les Juifs danois à une volonté plus ou moins affirmée de les sauver, non pas par empathie ou commisération pour ces personnes mais parce que son action au Danemark aurait été définitivement vouée à l’échec en persévérant dans cette voie. Et la collaboration en bons termes avec les autorités danoises, autant qu’elle peut l’être à la fin 1943, avait à ses yeux bien plus d’importance que le sort de quelques milliers de Juifs danois. Hannah Arendt le présente comme suit [2, p. 1187] : Autant que nous le sachions, c’est le seul cas où les nazis rencontrèrent une résistance déclarée et il semble que ceux qui y furent exposés ont changé d’avis. Hannah Arendt avance aussi quant à l’ étrange Dr Best [2, p. 1187] :

Werner Best prétendit à Nuremberg qu’il avait joué un double jeu subtil, et que c’était grâce à lui que les responsables danois avaient été informés de l’arrestation éminente; on lui opposa des documents prouvant que c’était lui qui avait proposé l’opération danoise à Berlin, mais il expliqua que cela faisait partie du jeu. Il fut extradé au Danemark et là, condamné à mort, mais il fit appel, et les résultats furent surprenants ; du fait de nouvelles « preuves », la sentence fut commuée en cinq ans de prison, dont il fut libéré peu après. D’une manière satisfaisante pour la cour danoise, il a dû être capable de prouver qu’il avait fait de son mieux

Il est inopportun, et même malvenu de la part de Français ou d’Allemands, de remettre en cause le jugement danois qui a retenu que Werner Best n’a pas pris l’initiative de la déportation et a tenté de limiter ses conséquences. C’est bien au Royaume du Danemark, qui a porté assistance à ses citoyens juifs en danger, et non pas au Pays autoproclamé des Droits de l’Homme, qui a sciemment envoyé ses citoyens juifs vers les camps de la mort [4], que la Bretagne doit trouver sa référence résistante.

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Werner Brest – Franck Duckwitz

La question des idéologies

Le nazisme est-il un événement historique singulier qui ne ressemble à aucun autre, parce que certains de ses crimes contre l’Humanité sont commis au nom d’un racisme biologique ? Parce qu’une autre spécificité du nazisme serait de ne pas se fonder sur une revendication universelle ? Ces spécificités interdisent-elle de comparer le nazisme à d’autres grands événements de l’histoire ? Est-ce le crime en lui-même qui est abject et condamnable ou seulement le mobile ou encore le fondement idéologique du crime ? Un crime contre l’Humanité est-il acceptable et même louable s’il est perpétré au nom d’un « humanisme » à prétention universelle mais plus ou moins vernaculaire et plus ou moins éphémère ?

Werner Best répond partiellement, mais assez précisément, à ces questions dans ses portraits des dirigeants national-socialistes quand ils les compare à d’autres personnages historiques. Tout d’abord, à propos d’Heinrich Himmler [5, p. 184]:

Himmler était non seulement l’éducateur d’un ordre d’élite, mais aussi le chef de l’institution la plus complexe de l’état : la police. Dans cette fonction aussi, son trait de caractère dogmatique de « maître d’école » a eu une influence et des conséquences fatales et imprévisibles. Je ne trouve qu’un seul parallèle historique à ce dogmatisme de « maître d’école » ayant conduit à des actions destructrices : Robespierre. Je vais examiner et expliquer les rapports entre les deux. Bien qu’il fût juriste, Robespierre était lui aussi un « maître d’école » dogmatique. Lui aussi était un « romantique » qui voulait renouer avec les vertus de la République romaine. Lui aussi croyait en l’idéal pédagogique et ne tolérait aucune désobéissance à cet idéal. Lui aussi se faisait un devoir de supprimer tous les ennemis de son dogme et de ses principes . Lui non plus n’était pas un égoïste aspirant au pouvoir pour en tirer profit, ou un « sadique » qui torturait et tuait par cruauté. Il était simplement le « maître d’école » sévère, implacable et dogmatique de la Révolution française.

Dans son Essai sur la Révolution [1, p. 163], Hannah Arendt compare la Révolution américaine et la Révolution française, ou encore la Révolution de la Liberté qui a réussi à la Révolution de l’Egalité qui a échoué. Si, dans son Essai, Hannah Arendt n’élude pas les violences de la Révolution française, elle ne traite pas en soi du génocide vendéen, le premier génocide et Crime contre l’Humanité de l’Histoire moderne perpétré en partie sur le territoire de la Bretagne : un oubli ?. Sans établir de parallèle entre Heinrich Himmler et Maximilien Rosbespierre, elle dresse par touches successives un portrait qui n’est pas contradictoire avec celui de Werner Best de l’autre psychopathe Robespierre [qui] avait substitué un torrent de violence irrésistible et anonyme aux actions libres et réfléchies des hommes, tout en continuant à croire cependant que ce torrent pouvait être dirigé par la force de la vertu humaine.

Werner Best fait aussi allusion au continuateur de la Révolution française, Napoléon Bonaparte, à propos de la répression d’un mouvement de résistance pendant la guerre d’Espagne. Selon Werner Best [5, p. 195] :

Historiquement, elle [la répression] appartient probablement à Napoléon Ier, qui avait déclaré en Espagne: « Pour combattre les partisans, il faut opérer à la manière des partisans » (en français dans le texte).

Nous n’avons pu certifier ces propos, qui paraissent vraisemblables eu égard à la forme de guerre qui s’est développée après l’invasion de l’Espagne par les armées napoléoniennes, où l’atrocité des deux camps atteint des niveaux comparables à ceux de la Seconde Guerre mondiale. Sur cette question, le petit caporal devenu empereur aurait donc eu un émule en la personne de l’ancien caporal de l’armée allemande devenu Reichsführer.

Werner Best n’avait pas lu Hannah Arendt. Il n’en a pas eu besoin pour appréhender, peut-être encore mieux que la philosophe, l’universelle banalité du mal.

Yves Mervin

* : « Sonderweg » (« chemin particulier ») : théorie qui veut que le nazisme soit un phénomène typiquement allemand.

Bibliographie :

[1] Arendt Hannah, Essai sur la Révolution, Gallimard, Paris, traduit de l’anglais par Michel Chrestien (titre original : On the Revolution, Hannah Arendt 1963,

[2] Arendt Hannah, Les origines du totalitarisme – Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard, Paris, 2002

[3] Fréville Henri, Archives secrètes de Bretagne 1940-44, Ouest-France,1985.

[4] Herbert Ulrich, Best – Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernuft – 1903-1989, Dietz, 1996. Traduit de l’allemand en français par Dominique Viollet sous le titre Werner Best, Un nazi de l’ombre (1903-1989), Tallandier, 2010.

[5] Kerjean Eric – Hildebrandt Wiebke, Portraits de nazis – Werner Best, Perrin, 2015.

[6] Marrus Michaël R. , Paxton Robert O., Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, Paris, 1981.

[7] Mervin Yves, Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’Occupation, Yoran Embanner, 2011.

[8] Schmidt Ina, Der Herr des Feuers, Friedrich Hielscher und sein Kreis zwischen Heidentum, neuem Nationalismus und Widerstand gegen den Nationalsozialismus, SH-Verlag, 2004

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Merci Leo !

weisgerber

Leo Weisgerber (1899-1985)

Les querelles sporadiques sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne mettent en cause régulièrement les mêmes personnages. Nous reviendrons ici sur l’un d’entre eux, Leo Weisgerber. Je produis ci-dessous une bibliographie minimale, au-delà des propres écrits de ce linguiste, pour commencer à porter un jugement sur Leo Weisgerber. Je suis loin de partager les points de vue de certains de ces auteurs, mais ils ont au moins investigué avant de nous livrer leurs conclusions.

Né en 1899 à Metz, alors allemande, Leo Weisgerber poursuit des études universitaires qui en font un spécialiste des langues allemandes et celtiques, dont le breton. Il rejoint les universités de Rostock en 1927, Marburg en 1938 puis Bonn en 1942. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est affecté à la Propagandastaffel, un service de propagande rattaché au commandement de l’armée d’occupation, le Militärbefehlshaber (MBF), soit l’organisme de la Wehrmacht qui gère les accords d’armistice avec la France. Au sein de la Propagandastaffel, qui exerce surtout une censure sur les médias français, Leo Weisgerber est chargé, en tant qu’officier hors cadre de l’armée (en allemand Sonderführer, pas Sonderführer SS) de nouer de bonnes relations avec le mouvement breton. Il dirige la station de Radio-Rennes et innove avec les toutes premières émissions radiophoniques en breton grâce au concours de Fañch Elies dit Abeozen. Leo Weisgerber favorise ensuite la création de l’Institut celtique dont Roparz Hemon devient le directeur. Il intervient également pour protéger des nationalistes bretons des tracasseries de l’administration française.

C’est Henri Fréville qui aborde le premier en Bretagne le cas de Leo Weisgerber : tout professeur d’histoire moderne qu’il ait été à l’Université de Rennes, il reste avant tout l’ancien « délégué pour la Bretagne du Comité général d’étude pour l’Information » lors de la Libération, ce qui n’est certainement pas un gage de neutralité. S’il traite avec quelque distance Leo Weisgerber, Henri Fréville commet de graves erreurs à propos de Roparz Hemon dans les Archives secrètes de Bretagne parues en 1985. Noter que les éditions Ouest-France ont en 2004, Henri Fréville étant alors disparu, la bonne idée de rééditer les Archives secrètes en la faisant postfacer, sans la nommer, par… Françoise Morvan ! Ce qui n’est avoué que quelques années plus tard en 2008. On peut douter qu’Henri Fréville eut sollicité cette contribution…

Ronan Calvez s’évertue, par l’allusion et la suggestion ou les raisonnements par capillarité, à démontrer que Radio-Rennes était une annexe de Radio-Paris. Mais Radio-Rennes, au moins pour les émissions en breton, jouissait en ces temps de guerre, grâce à Leo Weisgerber, d’une liberté éditoriale qu’elle a exercée sur le seul plan culturel. Pour les lecteurs perspicaces :

Nouvelliste Morbihan - RadioLe nouvelliste du Morbihan du 16 novembre 1943

Les publications par Klaus Dutz du colloque consacré au centième anniversaire de la naissance de Leo Weisgerber en 1999 mettent en avant, cinquante ans après les événements, ce qu’il y a lieu de retenir de l’oeuvre de Leo Weisgerber dans le domaine de la linguistique, travaux qui font encore date aujourd’hui et qui lui ont valu une réputation internationale. La contribution de l’universitaire allemand Joachim Lerchenmüller dans ce colloque traite de la période bretonne de Leo Weisgerber. Comme dans son ouvrage précédent Keltischer Sprengstoff (« explosif celtique » !),  il cite Henri Fréville – c’est loin la Bretagne – et avance que l’action de Leo Weisgerber était politique et militaire car il aurait agi pour déstabiliser le préfet François Ripert. Il reprend ce faisant la thèse tout à fait irréaliste d’Henri Fréville selon laquelle ce préfet aurait été un gaulliste et aurait démissionné pour ne pas appliquer les accords Bousquet-Oberg (le préfet a été démis de ses fonctions non pas par manque d’esprit collaborationniste mais pour incompétence). Joachim Lerchenmüller a encore beaucoup à découvrir des subtilités de la vie politique rennaise sous l’Occupation.

Nelly Blanchard du Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’Université de Bretagne occidentale a voulu voir en Leo Weisgerber un linguiste acquis à l’idéologie nazie à partir d’une bien fragile théorie du vocabulaire utilisé par ce dernier : Leo Weisgerber aurait en particulier abusé du terme Volk (« peuple » en allemand) dans ses écrits ! Il aurait aussi été chargé d’une mission de séduction des intellectuels bretons pour les rallier à la cause du Troisième Reich. La démarche démontre surtout qu’on peut développer une théorie du complot à partir des sujets les plus anodins tout en passant à côté de l’essentiel.

Avec un livre consacré à l’universitaire allemand Julius Pokorny,  Pól Ó Dochartaigh aborde le contexte universitaire allemand des études celtiques de l’entre-deux-guerres : il traite succinctement à l’occasion le cas de Leo Weisgerber sans bâtir de théorie inappropriée sur le personnage. Notons que l’éminent celtisant Julius Pokorny, est écarté de sa chaire par les nazis en raison de ses origines juives. Il survivra miraculeusement et reprendra sa chaire après la guerre.

En ce qui concerne Leo Weisgerber en Bretagne, il n’est pas essentiel de s’accorder précisément sur le sens et la portée de son action. On pourra le faire sur ce qu’elle n’a pas été, en particulier :

  1. elle n’a pas eu le moindre effet sur les persécutions nazies envers des minorités exclues des communautés nationales par cette idéologie,
  2. elle n’a été nullement préjudiciable aux activités de résistance à l’occupant allemand, dans la mesure où ces actions de résistance avaient pour finalité la restauration de l’état de droit et de la démocratie lors de la Libération.

L’action menée par Leo Weisgerber lors de l’Occupation aurait du l’être bien avant l’arrivée des Allemands en Bretagne. Après leur départ, il avait montré la voie de ce qui était et reste à mener dans notre pays.

Merci Leo !

Yves Mervin

Bibliographie :

Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne, 1940-1944, Ouest-France, 1985.

Chris Hutton, Linguistics and the Third Reich (Mother-tongue fascism, race and the science of language) – Routledge, 1999.

Ronan Calvez – La Radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de Bretagne, PUR / CRBC, 2000

Joachim Lerchenmuller, Keltischer Sprengstoff : Eine wissenschaftsgeschistliche Studie über die deutsche Keltologie von 1900 bis 1945, De Gruyter, 1997.

Klaus D. Dutz, Interpretation und Re-Interpretation. Aus Anlaß des 100. Geburtstages von Johann Leo Weisgerber (1899-1985), Münster, Nodus Publikationen, 2000.

Nelly Blanchard, Un agent du Reich à la rencontre des militants bretons : Leo Weisgerber, Brud Nevez 2003.

Pól Ó Dochartaigh, Julius Pokorny, 1887–1970: Germans, Celts and Nationalism. Dublin, Four Courts Press, 2004. 

Yves Mervin, Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’Occupation, Yoran Embanner, 2011.