Des Juifs qui n’étaient pas vraiment juifs.

C’est nous qui décidons de qui est juif et de qui ne l’est pas.

Joseph Goebbels, Ministre à l’Éducation du peuple et à la Propagande du Troisième Reich

Vient de paraître en novembre 2015, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale de Sébastien Carney [1]. Ce livre est dérivé d’une thèse intitulée Les promesses de la Bretagne – Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : génération de l’apocalypse et mystique nationale (1901-1948). Thèse soutenue le 24 novembre 2014 à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) de Brest.

Le mouvement breton analysé au travers de la personnalité de quelques-uns de ses leaders : en résumé, quatre fils de bourgeois peu doués pour la Révolution prolétarienne [2] s’égarent dans le nationalisme breton : dans les circonstances de la Seconde Guerre mondiale, le résultat ne serait pas à la hauteur des espérances.

Des quatre personnages passés au crible par l’auteur, j’ai rencontré Olier Mordrel en 1979 et j’en garde, comme de nombreux autres, le souvenir d’un intellectuel pour le moins brillant. D’une insolente audace dont manquent la plupart des Bretons. Quatre fois condamné à mort : par les radicaux-socialistes de la Troisième République, par les collaborateurs avec les Allemands, par les gaullistes de Londres [3] et enfin par les Cours de justice de l’Épuration. Et toujours prêt à repartir au combat : insubmersible ! Avec un sourire exprimant une inébranlable confiance en sa personne, sa nation et son droit.

J’ai aussi rencontré Yann Fouéré sur le tard en mai 2006, il avait 96 ans et encore toute sa vigueur intellectuelle et tous ses souvenirs. Une rencontre marquante, qui m’a incité à lire par la suite ses ouvrages. Juriste, haut fonctionnaire, sous-préfet, directeur de journal, écrivain, chef d’entreprise en Irlande… Et lui aussi avec le sourire gourmand de l’intellectuel qui attend de son interlocuteur la répartie qui fera de la conversation un instant inoubliable.

Le risque de s’attaquer à ces personnages, c’est de révéler ses propres préjugés et orientations idéologiques. À cet égard, le pensum de Sébastien Carney reste dans la ligne des productions du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de l’UBO, même s’il fait preuve d’un peu plus de circonspection que ses prédécesseurs et si l’on devine qu’il s’affranchira un jour des figures imposées.

En 2000, Ronan Calvez ,du CRBC, traite du cas d’Olier Mordrel [4] et de ses relations avec un Allemand qui a l’infortune d’être classé juif par les nationaux-socialistes, Julius Pokorny [5]. Il produit alors le commentaire suivant :

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Citation du texte d’Olier Mordrel par Ronan Calvez ([4], p. 22).

Ronan Calvez, qui développe une très personnelle théorie de la « Pangée » [7] bute sur une réalité qui, pour le moins, n’étaye pas son propos. Car le texte original d’Olier Mordrel dans son livre Breiz Atao [6] à propos de l’universitaire celtisant Julius Pokorny est le suivant :

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Texte original d’Olier Mordrel ([6], pp. 242-243)

Mais que voilà donc une situation bien étrange : Olier Mordrel qui se déclare bien ami avec un Juif persécuté par les nazis et qui raille avec son humour habituel, Ludwig Mülhausen, un membre du parti nazi ! Ronan Calvez, qui n’hésite pas à accuser Olier Mordrel de négationniste de la Shoah, trouve la solution : il raye la petite phrase embarrassante : ni vu, ni connu ! Pas vu, pas pris ! Sans bruit, sans traces !

Sébastien Carney n’élude pas la question, mais la traite d’étrange façon. Cette fois dans le cas du peintre Fritz Heinsheimer [2], lui aussi catalogué comme Juif par les nationaux-socialistes et membre de l’église païenne de Friedrich Hielscher, l’Unabhängige Freikirche (« église libre indépendante »). Sébastien Carney déclare dans sa thèse, p. 949, à propos de Friedrich Hielscher [8] :

En fait, il a pu être profondément choqué par ce qu’il a vu lors d’une visite du ghetto de Lodz, où il découvre l’existence des fours crématoires et le gazage des Juifs. Mais les quelques rares interventions qu’il fera en faveur de Juifs concerneront essentiellement des membres ou proches de son église, autrement dit, des païens… Aussi ce n’est pas des Juifs qu’il sauve, mais ses fidèles. Par exemple, le peintre Fritz Heinsheimer caché quelque temps chez Ange Péresse en 1943 et dont la mystique des toiles évoque bien plus la liturgie de son église que la Torah [9].

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Der Kahlköpfige – im Rahmen (portrait de Friedrich Hielscher par Fritz Heinsheimer, avec l’aimable autorisation de la propriétaire du portrait)

Les époux Engel, beaux-parents d’Albert Richter, un ami d’école de Friedrich Hielscher, se trouvent enfermés avec leur fille et son enfant au ghetto de Lodz en Pologne vers 1941. Le 28 septembre 1941 et le 15 mai 1942, Friedrich Hielscher se rend dans ce ghetto avec un laissez-passer établi par Wolfram Sievers, directeur de l’Ahnenerbe, une institution « scientifique » nazie, sous le prétexte d’enquêter sur une vieille potion aryenne dont le secret aurait été conservé par les Juifs. Arrivé au ghetto de Lodz, Friedrich Hielscher apprend que les Engel ont été déportés à Auschwitz. Avec la complicité de Otto-Ernst Schüddekopf, membre de son cercle, qui fournit un faux passeport hongrois, ce qui permet à Thérèse Richter de passer en Suède le 23 juillet 1943 sous prétexte de mener des « travaux secrets pour les services d’Hitler » ([9] pp. 266-267, [10]). Albert Richter et sa famille ne sont pas membres du cercle de Hielscher.

La découverte de l’extermination des Juifs, au moins d’une partie de cette extermination, aura probablement affecté Friedrich Hielscher. Elle a aussi marqué l’écrivain et militaire Ernst Jünger ami de Hielscher [11]. Il reste pour certitude que Friedrich Hielscher et quelques Perrot ont préservé Fritz Heinsheimer des persécutions nazies et que, ce faisant, ils lui ont temporairement sauvé la vie tout en encourant un risque non négligeable.

Sébastien Carney ajoute à propos de Friedrich Hielscher et des Perrot qui ont secouru Fritz Heinsheimer :

Les lettres adressées par Heinsheimer sous le pseudonyme de Fernand [12] aux membres de l’unité Perrot furent consciencieusement archivées, comme autant de certificats d’antinazisme de l’Unité.

Des Perrot de la Bezen Perrot auraient donc deviné en 1943, au moment où ils s’engageaient au côté des Allemands, l’issue de la guerre. Au-delà, ils auraient anticipé les retours de mémoire qui perdurent aujourd’hui… Peut-être plus simplement ne se sont-ils aucunement soucié de quelque certificat de nazisme ou d’antinazisme que ce soit, dans l’immédiat ou dans le futur.

Sébastien Carney nous fait donc part de ce qu’il pense de ce que pensaient ses personnages étudiés. Nul ne sait ce que ces personnages auraient pensé de ce que Sébastien Carney pense qu’ils pensaient. Je suppute quelques sourires amusés et indulgents.

Pour des raisons idéologiques, Joseph Goebbels avait décidé que Fritz Heinsheimer était juif et, pour d’autres raisons idéologiques, Sébastien Carney a décidé qu’il ne l’était pas. L’intéressé ne  semble pas avoir éprouvé le besoin de nous faire part de son avis sur cette question.

Yves Mervin

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Fritz Heinsheimer dans son atelier dans les années 1930

[1] Sébastien Carney, Breiz Atao, Mordrel Delaporte, Lainé Fouéré, Une mystique nationale Presses universitaires de Rennes, 2015.

[2] au fait, la Révolution prolétarienne : va falloir attendre encore longtemps ?

[3] Yves Mervin, Viens rejoindre notre armée ! Une Résistance bretonne à contretemps, YM, 2016, pp. 114-119.

[4] Ronan Calvez, La radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de la Bretagne, Presse universitaires de Rennes, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2000.

[5] Ó Dochartaigh Pól, Julius Pokorny, 1887-1970: Germans, Celts and nationalism, Four Courts Press, Dublin, 2003.

[6] Mordrel Olier, Breiz Atao, histoire et actualité du mouvement Breton, Éditions Alain Moreau, Paris, 1973.

[7] Théorie de Ronan Calvez selon laquelle la pensée des nationalistes bretons, et en particulier celle de Roparz Hemon, procéderait d’une démarche monolithique et totalitariste : elle serait comparable à un phénomène géologique qui se situe il y a 300 millions d’années au moment où les continents de la terre n’en forment qu’un seul avant de se séparer. L’auteur qui ne doute pas de la pertinence de son analogie se réfère à chaque page de son livre à la voix de la Pangée, au dessein de la Pangée, à l’émergence de la Pangée, aux thèmes de la Pangée, aux adeptes de la Pangée, à l’espace intemporel de la Pangée, à l’histoire de la Pangée, au chemin de la Pangée, à l’avenir de la Pangée, à la langue de la Pangée, à l’idéologie de la Pangée…

[8] Ina Schmidt, Der Herr des Feuers, Friedrich Hielscher und sein Kreis zwischen Heidentum, neuem Nationalismus und Widerstand gegen den Nationalsozialismus, SH-Verlag, 2004.

[9] Ernst Jünger, Premier journal parisien II 1941-1943, Christian Bourgeois, 1950.

[10] Tel Aviv University, Sourasky Central Library, The Wiener Collection : Dossier Friedrich Hielscher avec témoignages de l’intéressé, de Fritz Heinsheimer, d’Otto-Ernst Schüddekopf et autres.

[11] Fritz Heinsheimer 1897-1958, Ein rationaler Künstler in einer irrationalen Zeit, Werks-Verzeichnis, Teil I, Herausgeber Klaus Kauffmann : cette rétrospective de l’oeuvre de Fritz Heinsheimer comporte des scènes qu’a manifestement vécues cet ancien grand blessé de Verdun en 1917, des portraits – dont plusieurs anonymes de Friedrich Hielscher et un de Gerhard Von Tevenar, de Bertholt Brecht, des nus, des paysages, des scènes de travail, de compétitions sportives… Et des peintures des trois rois mages – référence chrétienne – et de Prométhée – mythologie grecque…

[12] J’ai rencontré en 2013 un nationaliste breton proche de la Bezen Perrot, sans en faire partie, qui a bien connu « Fernand » Husser, soit Fritz Heinsheimer, à Paris fin 1943 et qui me l’a présenté comme l’ « ami juif de Célestin Laîné ». Ce nationaliste breton devient après la Capitulation en Allemagne interprète dans un régiment gallois…

Merci Leo !

weisgerber

Leo Weisgerber (1899-1985)

Les querelles sporadiques sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne mettent en cause régulièrement les mêmes personnages. Nous reviendrons ici sur l’un d’entre eux, Leo Weisgerber. Je produis ci-dessous une bibliographie minimale, au-delà des propres écrits de ce linguiste, pour commencer à porter un jugement sur Leo Weisgerber. Je suis loin de partager les points de vue de certains de ces auteurs, mais ils ont au moins investigué avant de nous livrer leurs conclusions.

Né en 1899 à Metz, alors allemande, Leo Weisgerber poursuit des études universitaires qui en font un spécialiste des langues allemandes et celtiques, dont le breton. Il rejoint les universités de Rostock en 1927, Marburg en 1938 puis Bonn en 1942. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est affecté à la Propagandastaffel, un service de propagande rattaché au commandement de l’armée d’occupation, le Militärbefehlshaber (MBF), soit l’organisme de la Wehrmacht qui gère les accords d’armistice avec la France. Au sein de la Propagandastaffel, qui exerce surtout une censure sur les médias français, Leo Weisgerber est chargé, en tant qu’officier hors cadre de l’armée (en allemand Sonderführer, pas Sonderführer SS) de nouer de bonnes relations avec le mouvement breton. Il dirige la station de Radio-Rennes et innove avec les toutes premières émissions radiophoniques en breton grâce au concours de Fañch Elies dit Abeozen. Leo Weisgerber favorise ensuite la création de l’Institut celtique dont Roparz Hemon devient le directeur. Il intervient également pour protéger des nationalistes bretons des tracasseries de l’administration française.

C’est Henri Fréville qui aborde le premier en Bretagne le cas de Leo Weisgerber : tout professeur d’histoire moderne qu’il ait été à l’Université de Rennes, il reste avant tout l’ancien « délégué pour la Bretagne du Comité général d’étude pour l’Information » lors de la Libération, ce qui n’est certainement pas un gage de neutralité. S’il traite avec quelque distance Leo Weisgerber, Henri Fréville commet de graves erreurs à propos de Roparz Hemon dans les Archives secrètes de Bretagne parues en 1985. Noter que les éditions Ouest-France ont en 2004, Henri Fréville étant alors disparu, la bonne idée de rééditer les Archives secrètes en la faisant postfacer, sans la nommer, par… Françoise Morvan ! Ce qui n’est avoué que quelques années plus tard en 2008. On peut douter qu’Henri Fréville eut sollicité cette contribution…

Ronan Calvez s’évertue, par l’allusion et la suggestion ou les raisonnements par capillarité, à démontrer que Radio-Rennes était une annexe de Radio-Paris. Mais Radio-Rennes, au moins pour les émissions en breton, jouissait en ces temps de guerre, grâce à Leo Weisgerber, d’une liberté éditoriale qu’elle a exercée sur le seul plan culturel. Pour les lecteurs perspicaces :

Nouvelliste Morbihan - RadioLe nouvelliste du Morbihan du 16 novembre 1943

Les publications par Klaus Dutz du colloque consacré au centième anniversaire de la naissance de Leo Weisgerber en 1999 mettent en avant, cinquante ans après les événements, ce qu’il y a lieu de retenir de l’oeuvre de Leo Weisgerber dans le domaine de la linguistique, travaux qui font encore date aujourd’hui et qui lui ont valu une réputation internationale. La contribution de l’universitaire allemand Joachim Lerchenmüller dans ce colloque traite de la période bretonne de Leo Weisgerber. Comme dans son ouvrage précédent Keltischer Sprengstoff (« explosif celtique » !),  il cite Henri Fréville – c’est loin la Bretagne – et avance que l’action de Leo Weisgerber était politique et militaire car il aurait agi pour déstabiliser le préfet François Ripert. Il reprend ce faisant la thèse tout à fait irréaliste d’Henri Fréville selon laquelle ce préfet aurait été un gaulliste et aurait démissionné pour ne pas appliquer les accords Bousquet-Oberg (le préfet a été démis de ses fonctions non pas par manque d’esprit collaborationniste mais pour incompétence). Joachim Lerchenmüller a encore beaucoup à découvrir des subtilités de la vie politique rennaise sous l’Occupation.

Nelly Blanchard du Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’Université de Bretagne occidentale a voulu voir en Leo Weisgerber un linguiste acquis à l’idéologie nazie à partir d’une bien fragile théorie du vocabulaire utilisé par ce dernier : Leo Weisgerber aurait en particulier abusé du terme Volk (« peuple » en allemand) dans ses écrits ! Il aurait aussi été chargé d’une mission de séduction des intellectuels bretons pour les rallier à la cause du Troisième Reich. La démarche démontre surtout qu’on peut développer une théorie du complot à partir des sujets les plus anodins tout en passant à côté de l’essentiel.

Avec un livre consacré à l’universitaire allemand Julius Pokorny,  Pól Ó Dochartaigh aborde le contexte universitaire allemand des études celtiques de l’entre-deux-guerres : il traite succinctement à l’occasion le cas de Leo Weisgerber sans bâtir de théorie inappropriée sur le personnage. Notons que l’éminent celtisant Julius Pokorny, est écarté de sa chaire par les nazis en raison de ses origines juives. Il survivra miraculeusement et reprendra sa chaire après la guerre.

En ce qui concerne Leo Weisgerber en Bretagne, il n’est pas essentiel de s’accorder précisément sur le sens et la portée de son action. On pourra le faire sur ce qu’elle n’a pas été, en particulier :

  1. elle n’a pas eu le moindre effet sur les persécutions nazies envers des minorités exclues des communautés nationales par cette idéologie,
  2. elle n’a été nullement préjudiciable aux activités de résistance à l’occupant allemand, dans la mesure où ces actions de résistance avaient pour finalité la restauration de l’état de droit et de la démocratie lors de la Libération.

L’action menée par Leo Weisgerber lors de l’Occupation aurait du l’être bien avant l’arrivée des Allemands en Bretagne. Après leur départ, il avait montré la voie de ce qui était et reste à mener dans notre pays.

Merci Leo !

Yves Mervin

Bibliographie :

Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne, 1940-1944, Ouest-France, 1985.

Chris Hutton, Linguistics and the Third Reich (Mother-tongue fascism, race and the science of language) – Routledge, 1999.

Ronan Calvez – La Radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de Bretagne, PUR / CRBC, 2000

Joachim Lerchenmuller, Keltischer Sprengstoff : Eine wissenschaftsgeschistliche Studie über die deutsche Keltologie von 1900 bis 1945, De Gruyter, 1997.

Klaus D. Dutz, Interpretation und Re-Interpretation. Aus Anlaß des 100. Geburtstages von Johann Leo Weisgerber (1899-1985), Münster, Nodus Publikationen, 2000.

Nelly Blanchard, Un agent du Reich à la rencontre des militants bretons : Leo Weisgerber, Brud Nevez 2003.

Pól Ó Dochartaigh, Julius Pokorny, 1887–1970: Germans, Celts and Nationalism. Dublin, Four Courts Press, 2004. 

Yves Mervin, Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’Occupation, Yoran Embanner, 2011.