Les biais de mémoire d’historiens « officiels » en Bretagne

Reproduction ci-dessous de l’interview accordé à Breizh-info.com à la suite de la parution du DVD « Triskell et croix gammée ».

600251Breizh-Info.com : Yves Mervin, pouvez-vous commenter le DVD « Triskell et croix gammée » de Michel Denis, Kristian Hamon, Jean-Jacques Monnier, Georges Cadiou, Ronan Calvez et Herri Caouissin. Ce DVD est produit par RDM video et il est distribué depuis le 6 septembre 2016 dans les médiathèques, bibliothèques départementales de prêt (BDP), bibliothèques, établissements scolaires, comités d’entreprise, collectivités…

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Un mix d’images chocs, de témoignages sélectionnés et de paroles d’ « experts » : c’est parti pour les associations d’idées !

Yves Mervin : Ce qui frappe tout d’abord dans ce DVD, c’est, d’un point de vue historique, l’amateurisme des auteurs, leurs approximations, leurs inexactitudes et leurs erreurs flagrantes. Par exemple, Kristian Hamon revient sur les causes de l’assassinat de Jean-Marie Perrot qui, selon lui, était (minute 27:10) un anticommuniste viscéral. Entre autres considérations tendant à justifier le crime, Kristian Hamon avance (minute 28:30) : Je ne dirai pas que l’abbé Perrot l’a dénoncé [Albert Duperrier], je n’en sais strictement rien, mais quand, même, il y a suspicion ! Kristian Hamon insinue que Jean-Marie Perrot aurait dénoncé le résistant Albert Duperrier arrêté deux fois par les Allemands le 11 juillet 1943 puis le 12 juin 1944. Si Kristian Hamon avance cette thèse, il lui revient de produire des éléments d’archive ou des témoignages convaincants. De toute évidence, il n’en dispose pas et son opinion ou sa conviction profonde n’édifient en rien.

J’ai étudié dans Viens rejoindre notre armée ! (pp. 247-251), le parcours d’Albert Duperrier pendant la Seconde Guerre mondiale et il apparaît que ce dernier a déclaré : nous avons embrigadé beaucoup trop de jeunes qui ne savent pas tenir leur langue, selon le témoignage difficilement contestable du résistant Guy Péron. Albert Duperrier a été dénoncé par un autre résistant sous la torture et  l’hypothèse la plus plausible pour cet autre résistant, que Guy Péron ne nomme pas, est Yves Simon arrêté le 15 mai 1944. Ce dernier se serait vanté juste avant d’être arrêté d’avoir eu l’honneur de participer à l’assassinat de l’abbé Perrot lors d’une première tentative manquée le 26 novembre 1943. Plutôt que de soupçonner sans la moindre piste Jean-Marie Perrot de délation, il serait plus pertinent de s’interroger sur l’éventuelle implication d’Albert Duperrier dans la première tentative d’assassinat de l’abbé !

Breizh-Info.com : Avez-vous trouvé d’autres exemples de désinformation dans ce DVD ?

Yves Mervin : Prenons le cas de Georges Cadiou qui se repaît de sa collection de phrases antisémites qu’il a trouvées dans l’Heure bretonne (minute 18:15). Georges Cadiou interprète comme antisémite un article de François Jaffrennou, dit Taldir, Grand Druide de Bretagne, paru dans le journal La Bretagne du 1er janvier 1943. L’interprétation de George Cadiou et l’intonation avec laquelle il lit cet article n’engage que lui, elle n’engage en rien Taldir. François Jaffrennou Taldir avait avant la guerre défriché l’histoire des Juifs de Bretagne et il a écrit dans la revue L’Action du 14 juillet 1951 un texte remarquable sur les Juifs qu’il a rencontrés au cours de sa vie, Le sel de la terre, à une époque où les adeptes du devoir de mémoire n’avaient pas trouvé le filon pour se donner une importance. Rappelons que dans son livre L’Hermine et la croix gammée, Georges Cadiou accuse, en reprenant à son compte un ragot, ce même Taldir d’avoir dénoncé le résistant Adolphe Le Goaziou : Taldir a tout simplement été victime d’une erreur judiciaire. Après la guerre, Leo Perutz, un Juif autrichien, qui s’était lié d’amitié avec Taldir jusqu’à devenir membre du Goursez de Bretagne, a témoigné à bon escient en faveur de Taldir lors de son procès. Accuser Taldir d’antisémitisme traduit une grossière méconnaissance de cette question.

Breizh-Info.com : Un autre exemple à donner ?

Yves Mervin : Michel Denis interprète (minute 34:55) l’entrée de nationalistes bretons dans la Résistance, en l’occurrence le groupe Liberté de Saint-Nazaire, comme un moyen d’échapper au Service du travail obligatoire (STO) ! Lui aussi plaque son schéma idéologique sur les faits et arrive à la conclusion qui lui convient. En septembre 2009, j’ai eu le privilège d’une longue conversation avec Madelein Mesnard, le responsable du groupe Liberté, dont je décris le parcours à partir des archives. Et les motivations des Liberté n’avaient rien à voir avec le STO. Noter, ce qui échappe à Kristian Hamon (minute 13:00), que les Liberté étaient présents à Landerneau au camp de Landivisiau et qu’il n’y avait pas que les futurs Bezen Perrot à ce camp. J’ai même une photo (dont je n’ai pas les droits de publication) où ils posent ensemble en uniforme des Bagadoù Stourm. A aucun moment Madelein Mesnard n’a critiqué les Bezen Perrot comme s’autorisent à le faire les auteurs.

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Gros plan sur une plaque aux victimes d’une Milice bretonne qui ne s’est jamais trouvée à Ploëzal le 6 juillet 1944 (minute 33:40).

Breizh-Info.com : Un dernier exemple de désinformation ?

Yves Mervin : Les auteurs ont sollicité l’ancien résistant FTP Désiré Camus qui revient (minute 31:25) sur les événements de Ploëzal du 6 juillet 1944. Contrairement à ce qu’affirme Désiré Camus, il n’y a jamais eu de Milice bretonne à cet endroit et à ce moment. Comment Désiré Camus a-t-il pu, comme il l’affirme, trouver une carte du Kadervenn dans la poche d’un agent des Allemands resté sur le terrain, Jean-François Jouanny, agent dont on ne trouve aucune trace chez les nationalistes bretons : bizarre ! Désiré Camus, ancien instituteur, confond simplement un certain Michel Lesné avec Célestin Laîné ! Désiré Camus aurait mieux fait de nous expliquer les circonstances de l’assassinat de Pierre-Marie Lec’hvien, recteur de Quemper-Guezennec par quelques-uns de ses FTP, dont Joseph Le Roux, le 10 août 1944 après le départ des Allemands. Et autres crimes commis par d’autres de ses camarades FTP à ce moment, à Saint-Quay-Portrieux le 21 août 1944 par exemple.

Breizh-Info.com : quelle est la valeur pédagogique du DVD ?

Yves Mervin : il ne s’agit pas de pédagogie, mais d’idéologie. A partir de faits réels, les auteurs construisent une histoire conforme à un canevas idéologique officiel, une histoire manichéenne où de mauvais Bretons arriérés, rétrogrades, réactionnaires, superstitieux, antisémites, xénophobes, racistes, fascistes, pronazis agressent de braves Bretons résistants, progressistes, antifascistes, antinazis, ouverts d’esprit, épris de liberté et victimes de la barbarie. Et dans ce schéma, les bons Bretons résistants sont profrançais, ils sont même tout simplement français, et les mauvais Bretons sont anti-français, réfractaires aux idées de progrès et de liberté, aux Droits de l’Homme que la France aurait inventés. La réalité est bien sûr plus complexe et les rôles sont très souvent inversés. Kristian Hamon se prévaut de consulter les archives (minute 13:00), mais les archives sont à interpréter avec discernement. Elles ne portent que sur une partie de la réalité et elles ne confortent aucun discours idéologique en particulier.

Breizh-Info.com : Le DVD est pourtant distribué dans les centres pédagogiques ?

Yves Mervin :  Un tel DVD, financé par des deniers publics et utilisé dans le milieu de l’éducation nationale où l’histoire de Bretagne est interdite de fait, relève d’une histoire fondamentalement anti-bretonne, quand bien même les auteurs ont adopté des positions en apparence pro-bretonnes, au sens de l’émancipation d’un peuple breton. Ils ont adhéré ou ont été proches de l’Union démocratique bretonne (UDB), qui, à son origine, était organisée sur le modèle d’un Parti communiste avec en particulier le centralisme démocratique et des références explicitement marxistes-léninistes. J’en sais quelque chose, j’y ai passé quelques mois en 1977 et c’est de l’intérieur que j’ai découvert cette réalité. Un responsable de la fédération de Paris s’enorgueillissait de ce que l’UDB était reconnue, au même titre que le Parti communiste français, comme mouvement révolutionnaire par l’Union soviétique qui ne s’était pas encore effondrée à ce moment. L’UDB s’est adaptée, elle est devenue un parti réformiste, mais son fonds idéologique reste le communisme, sans rupture avec la réalité désormais bien connue de cette idéologie avec ses millions de morts, la dékoulakisation, les procès de Moscou, les goulags, les purges staliniennes, les déportations de populations, la famine programmée en Ukraine… On n’est donc pas dans la pédagogie, mais dans l’agit-prop. En agitant l’épouvantail du nazisme, les auteurs ne peuvent se dispenser de se justifier sur le communisme et ils seraient avisés de nous expliquer ce en quoi le communisme aurait été préférable au nazisme.

Breizh-Info.com : Quelles sont les faiblesses du raisonnement des auteurs ?

Yves Mervin : En particulier l’incapacité d’appréhender et d’assumer l’héritage du pacte germano-soviétique et du flirt idéologique entre nazisme et communisme contre les démocraties parlementaires « petit-bourgeoises ». Le pacte germano-soviétique déclenche la Seconde Guerre mondiale et a diverses conséquences en Bretagne même. Immédiatement après la signature du pacte en septembre 1939, les Allemands et les soviétiques envahissent la Pologne. Puis au printemps de 1940, sur ordre direct de Staline, le NKVD (la police politique soviétique) massacre à Katyn plusieurs dizaines de milliers de Polonais : officiers, médecins, ingénieurs, enseignants… L’Union soviétique accusera pendant des décennies les Allemands d’avoir commis ces crimes jusqu’à ce que le parlement russe reconnaisse officiellement sa responsabilité le 26 novembre 2010. Ce qui est récent et clôt les débats, ce que les auteurs ne peuvent ignorer. En 1943, Jean-Marie Perrot dénonce en chaire et dans sa revue Feiz Ha Breiz le massacre de Katyn, ce qui est insupportable au Parti communiste français qui se prépare à prendre le pouvoir à l’occasion de la Libération. Le Parti communiste décide alors d’éliminer Jean-Marie Perrot par l’Interrégional Marcel Dufriche et Daniel Trellu, responsable des FTP du Finistère, lors d’une première réunion pendant l’été puis, lors d’une deuxième réunion à Scaër chez Roseline Kersulec et son fils François Kersulec. Il revient aux auteurs de tirer les conséquences de leurs revendications idéologiques et historiques et de leur légitimation de cet assassinat.

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Vue fugitive sur le journal Feiz ha Breiz du Bleun Brug (minute 26:45) où Jean-Marie Perrot dénonce la massacre de Katyn (Karnel Katyn), ce qui lui vaudra d’être assassiné par le Parti communiste français.

Breizh-Info.com : Les auteurs veulent-ils rendre hommage à la Résistance ?

Yves Mervin : l’esprit de résistance consiste à s’insurger dans un pays occupé alors que la situation parait sans issue. Au moment des événements, cela avait un sens, mais 70 ans après la Libération, quel intérêt y-a-t-il à se déclarer pro-résistant ? Il n’y a plus ni risque ni enjeu. Chacun connaît la fin de l’histoire. C’est justement sur ce point que les auteurs font de la politique et non pas de l’histoire, car écrire l’histoire, c’est comprendre le comportement et les choix des uns et des autres en fonction de l’information qu’ils ont de la situation à l’instant qu’ils vivent, pas en fonction de la suite des événements que connaît l’historien. Je suis bien placé pour savoir qu’il y eut quelques authentiques résistants qui se sont engagés précocement pour la seule libération du territoire et l’instauration de la démocratie : les auteurs ne sont pas héritiers des mérites de ces résistants et ils ne sont pas habilités à parler en leur nom.

Mais prendre le parti de la Résistance aujourd’hui n’est même pas évident : son efficacité a été symbolique et elle s’est surtout impliquée dans une guerre civile plutôt qu’une guerre de libération. Elle est responsable de nombreux meurtres, de viols et de vols. Sa légende s’effrite lentement mais sûrement avec les archives qui s’ouvrent petit à petit.

Il a un autre tabou mémoriel pour ces héritiers du communisme : l’épuration que les auteurs justifient par leurs commentaires en banalisant et en minimisant les scènes de violences qui ont accompagné la liesse de la Libération. A ce moment, des résistants qui ne risquaient plus la répression allemande s’en sont pris à leur compatriote, le plus souvent des femmes. Face à ces scènes d’une extrême lâcheté, les auteurs ne manifestent aucune indignation. Par leur silence, ils avalisent le fondement criminel du communisme et plus généralement de tous les totalitarismes.

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Commentaire des auteurs (minute 37:10) : l’épuration en Bretagne n’a pas été plus dure… Hypersensibilité envers les victimes de l’occupant, désensibilisation envers les victimes de la Résistance.

Breizh-Info.com : Comment interpréter la démarche des auteurs ?

Yves Mervin : Les auteurs assènent avec animosité des injonctions qui tendent à inhiber l’esprit critique et préparent les esprits à la résignation et à la soumission envers toute religion ou idéologie hégémonique. Leur dialectique pseudo-révolutionnaire est devenue un conformisme, un renoncement à l’insurrection, une subordination à un pouvoir à qui on fait allégeance… quand bien même certains ont appartenu à un parti qui dénonçait la colonisation de la Bretagne par la France. Et pour bien montrer sa servitude, quoi de mieux que de dénigrer ses congénères ?

Les auteurs s’en prennent à des personnes aujourd’hui disparues qui ne peuvent pas leur rendre la réplique. C’est dommage parce que les Olier Mordrel, Yann Fouéré, Jean-Marie Perrot, Roparz Hemon, François Jaffrennou… avaient, de mon point de vue, une éminente dimension intellectuelle. C’est comme si les auteurs avaient attendu que cette génération disparaisse pour la critiquer sans danger, en commençant vers la cinquantaine une carrière de conscience du peuple. Mais ils démontrent largement dans ce DVD qu’ils n’ont pas d’autorité ni de légitimité à nous donner des leçons de démocratie, de respect des différences et encore moins d’humanisme.

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Werner Best

Vient de paraître aux éditions Perrin « Portraits de nazis – Werner Best » par les traducteurs Eric Kerjean et Wiebke Hildebrandt [5]. Il s’agit d’une traduction des écrits de Werner Best qu’il a lui même intitulé « Portraits des dirigeants nationaux-socialistes ». Les auteurs agrémentent la traduction du texte de quelques notes de contexte utiles et de leurs opinions personnelles qui peuvent gagner en maturité.

Werner Best a été étudié par Henri Fréville [3] et l’ouvrage incontournable sur le personnage émane de l’historien allemand Herbert Ulrich [4]. Herbert Ulrich, qui dresse une description très « Sonderweg »* de la genèse du nazisme en Allemagne, est aussi très centré sur le personnage de Werner Best qui revêt ainsi une importance dans l’histoire qu’il n’a probablement pas eue.

Werner Best est un personnage intéressant pour la Bretagne, dans la mesure où il s’agit d’un nazi qui s’est authentiquement intéressé à notre pays. Qui plus est, ce nazi a atteint le quatrième rang dans la hiérarchie du 3éme Reich, avant Reinhard Heydrich, Heinrich Himmler et Adolf Hitler. Pas banal. Formellement, il y a un autre nazi qui s’est aussi intéressé à la Bretagne : l’universitaire Ludwig Mühlhausen. Nazi dans la mesure où il a adhéré au parti nazi, ce qui reste le principal critère pour qualifier quelqu’un de tel mais, en l’occurrence, ce qui n’a eu aucune conséquence significative, son rôle ayant été seulement culturel.

Ces deux personnages ne doivent pas occulter les nationalistes allemands antinazis avec lesquels des nationalistes bretons ont été plus intimes  : en particulier des officiers de la Wermacht , les « Bretonnen », dont Schenk von Stauffenberg, oncle de l’auteur de l’attentat contre Hitler du 20 juillet 1944, Gerhard von Tevenar, du service de renseignement de la Wehrmacht, l’Abwehr, et Friedrich Hielscher. Fondateur et animateur du Cercle de Hielscher, ce dernier put sauver quelques Juifs dont Thérèse Richter et, en lien avec la Bezen Perrot, le peintre Fritz Heinsheimer, hébergé fin 1943 en Bretagne par la famille d’Ange Péresse [7, 8]. Nous aurons sans doute l’occasion de revenir sur ces personnages ainsi que sur des nationalistes bretons engagés dans la Résistance à l’Allemagne.

Orphelin d’un père mort sur le front ouest, Werner Best est d’abord un produit de la Première Guerre mondiale, du Traité de Versailles et de l’Occupation française. Son propre domicile étant occupé par les Français, il développe un sentiment nationaliste et s’engage à restaurer l’Allemagne dans ses droits et sa puissance. Après avoir fréquenté les milieux nationalistes conservateurs, Werner Best entame une carrière au sein du parti nazi puis de l’appareil d’Etat nazi qui débute par son adhésion au parti en 1930, après les premiers succès électoraux, trois ans avant l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir.

L’année suivante en 1931, l’affaire de Boxheim éclate : il s’agit de la divulgation de documents du parti nazi écrits par Werner Best et relatifs à la préparation d’un coup d’état dans le Land de Hesse. Cette affaire le fait remarquer et le propulse dans la hiérarchie du parti. Il est ensuite impliqué dans la nuit des longs couteaux et dans les préparatifs de l’Anschluss avec l’Autriche. Il organise le Reichssicherheitshauptamt (RSHA), l’Office central de sécurité du Reich, dont il peut être considéré comme l’organisateur administratif. Au sein de ce RSHA, il met en place les Einsatzgruppen (groupes de police spéciaux en arrière des troupes allemandes) lors de l’invasion de la Pologne dans le contexte du pacte germano-soviétique où les deux totalitarismes, nazi et communiste, font alliance contre les démocraties parlementaires.

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Séance de « travail » du RSHA. De gauche à Droite : Reinhard Heydrich, Heinrich Himmler, Hans Frank, Werner Best, Wolf von Helldorff, Max Daluege (Bundes Archiv, Bild 183-S21077).

L’action de Werner Best, sa personnalité et sa psychologie, peuvent plus particulièrement être appréhendés en trois circonstances et sur trois thèmes différents :

  • la question bretonne
  • la question des otages
  • la question juive

Nous y ajouterons la question des idéologies et des personnages qui les incarnent.

Die Bretonfrage (la question bretonne)

Werner Best éprouve à l’égard de la Bretagne et des Bretons un a-priori favorable qui naît lors de l’occupation de la Rhénanie après le Traité de Versailles. Il observe alors que l’attitude des Français est le plus souvent arrogante et dominatrice alors que celle des Bretons est respectueuse de la population allemande. Au tout début de l’Occupation, il rédige un document sur la situation géostratégique de la Bretagne : Die Bretagne als Eckpfeiler des deutschen Wacht am Atlantik (« La Bretagne comme pierre angulaire de la garde atlantique de l’Allemagne »). Henri Fréville présente ce document [3, 28], où Werner Best fait état de tendances séparatistes chez les Bretons et de leurs accointances avec les autres pays celtiques d’outre-manche, comme la synthèse la plus claire des sphères politico-militaires allemandes. Ce document traduit la pensée du seul Werner Best et Henri Fréville produit une Note sur la question bretonne » du général allemand Alfred Streccius bien plus représentative de ce que sera l’attitude des Allemands envers le mouvement breton.

Suite à la dissolution du Parti national breton en 1939, ses dirigeants historiques Olier Mordrel et Fransez Debeauvais se réfugient en Allemagne. Ils sont alors condamnés à mort le 7 mai 1940 par le tribunal militaire de Rennes. Après la mise en place de la Collaboration franco-allemande, le gouvernement français sous l’Occupation envisage fin 1940 d’arrêter ces ex-dirigeants et de rendre exécutoire la sentence, ce qui revient à les supprimer physiquement. Avertis d’une arrestation imminente, ils s’adressent à Werner Best, qui intervient auprès des autorités françaises pour les dissuader de poursuivre leurs intentions. Alors qu’ils ont failli en être les victimes définitives, ces nationalistes bretons sont néanmoins régulièrement présentés aujourd’hui comme des suppôts de la Collaboration franco-allemande.

L’intérêt de Werner Best pour la Bretagne aura des conséquences anecdotiques. Au nom de la bonne marche de la Collaboration franco-allemande, il approuve même fin 1941 un projet de découpage régional qui détache le département de Loire-Atlantique du territoire de la Bretagne historique. C’est ce même découpage que le gouvernement de Manuel Valls vient d’entériner de nouveau lors de la dernière réforme territoriale de 2014.

Die Geisel Frage (la question des otages)

Le 22 juin 1941, Adolf Hitler met fin par surprise au pacte germano-soviétique avec l’envahissement de l’Union soviétique lors de l’opération Barbarossa. Après 22 mois de complicité avec les Nazis, le Parti communiste français, devient alors « résistant ». Pour venir en aide au camarade Staline et ouvrir un front intérieur dans l’Europe occupée, il perpètre alors des attentats dont celui du colonel Karl Hotz le 20 octobre 1941 à Nantes, ami de Werner Best. Adolf Hitler ordonne alors, en représailles, l’exécution de prisonniers politiques. Tant le chef de l’administration militaire allemande, Otto von Stülpnagel, que son adjoint Werner Best tentent d’infléchir, sans succès, la position du Führer.

Sur cette question, la position personnelle de Werner Best est sans ambiguïté. Sa conviction s’est elle aussi forgée lors de l’Occupation française en Rhénanie : il observe alors que la brutale répression française de la Résistance allemande est contre-productive. Son attitude ne relève pas nécessairement d’un intérêt pour les personnes concernées mais surtout pour favoriser l’acceptation de la présence allemande par la population et son assentiment pour la Collaboration. Werner Best adoptera la même position plus tard au Danemark, sans beaucoup plus de succès à l’encontre des directives qu’il recevra.

Cette question des otages abonde dans le sens de sa défense lors de ses procès de 1946 et 1966. Il avancera qu’il était alors impossible, dans la machine nazie, de s’opposer aux ordres d’Adolf Hitler, sans risquer fatalement se retrouver « an der Wand », c’est-à-dire fusillé. Lorsqu’il adhéra au parti nazi, a-t-il alors été happé par une machine infernale dont il n’a pas eu d’autres choix que de l’accompagner dans sa course folle ?

Die Judenfrage (La question juive)

Sur ce sujet, les propres écrits de Werner Best constituent la première source pour analyser son antisémitisme [3]. Il ne parait pas douteux que pour Werner Best, le salut du peuple allemand nécessite la séparation des éléments juifs qui l’ont envahi, le dénaturent, l’empêchent d’exprimer toutes ses facultés et de réaliser pleinement son destin. Son antisémitisme de « raison » ne repose pas sur une haine particulière. L’éloignement parait envisageable, en encourageant les Juifs à rejoindre le mouvement sioniste jusqu’à l’aliyah. Le meurtre n’apparait pas comme une nécessité, mais en cas d’insuccès, est-il tabou ?

Les actes confortent-ils les écrits ? Werner Best se compromet lourdement dans la mise en place des Einsatzgruppen, unités de police opérant à l’arrière de la Wehrmacht lors de l’envahissement de la Pologne en 1939, lors de ce qui s’appellera l’opération Tannenberg. Les nazis détruisent l’élite polonaise et en particulier les Juifs. Ils créent les premiers ghettos et la Werhmacht commet ses premiers crimes de guerre avec la destruction de villes et de villages. Dans le même temps, les soviétiques s’acharnent eux aussi, pour d’autres motifs idéologiques, sur l’élite polonaise comme à Katyn où ils fusillent 15 000 officiers polonais.

Ses relations avec Reinhard Heydrich étant devenues exécrables, Werner Best démissionne du RSHA et c’est avec la Wehrmacht qu’il arrive à Paris, au Mililtärbefehlshaber (MBF), l’administration de l’armée allemande qui gère la convention d’armistice et l’occupation. Parmi quelques dizaines de fonctionnaires, il contrôle les décisions du gouvernement français et il encourage, sans avoir nullement besoin de les violenter, les autorités françaises à mettre en place les mesures anti-juives, comme le statut des Juifs et le port de l’étoile jaune. Herbert Ulrich décrit sur ces points un Werner Best qui serait un personnage central, le « régisseur allemand de la collaboration administrative en France » [4, p. 402], un deus ex-machina qui aurait à lui seul orchestré la dérive antisémite et la participation de la France dans la Shoah.

Or, en particulier grâce aux historiens Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton [6], il est maintenant établi que le Statut des Juifs du 3 octobre 1940 a été publié en concurrence avec l’ordonnance allemande du 27 septembre et n’en est pas une traduction. Alors que l’ordonnance allemande établit la judéité sur la religion – un terme de Werner Best  ? – le statut des Juifs français parle de race juive : Article premier – Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif. Les auteurs mettent bien en évidence le rôle de Werner Best dans l’internement de Juifs et le port de l’étoile jaune et, ce faisant, son rôle reste secondaire par rapport à celui de l’ambassadeur Otto Abbetz ou celui du représentant du RSHA à Paris, Theodor Dannecker. Surtout, les auteurs révèlent le rôle propre des responsables politiques et de l’administration française, qu’Herbert Ulrich évoque à peine.

Le Matin

Le Matin, journal parisien, quelques jours avant la publication du statut des Juifs – Après la défaite, l’Effondrement et l’Occupation, la société française et sa classe politique vont développer un antisémitisme violent tendant à rendre les Juifs responsables des événements. Un autre Sonderweg ?

Avant que son ancien supérieur Heinrich Heydrich arrive à Paris pour donner une nouvelle impulsion à la Collaboration des polices françaises et allemandes, Werner Best part pour le Danemark et n’est donc pas impliqué dans la mise en place de la rafle du Vel’ d’hiv le 16 juillet 1942 qui marque le début de la Solution finale en France

RH im Gross Paris

Reinhard Heydrich, reçu par en grandes pompes dans la Ville-Lumière du Pays des Droits de l’Homme par René Bousquet, responsable de la police et artisan de la rafle des Juifs au Vél’ D’Hiv, incidemment ami de François Mitterrand (voir l’archive).

Au Danemark, le juriste et policier Werner Best devient plénipotentiaire du Reich, pays occupé depuis 1940. Sa mission consiste à gérer l’occupation allemande de ce pays destiné à être associé au Reich allemand. Un an après son entrée en fonction, à l’été 1943, alors que la population danoise se rebiffe de plus en plus ouvertement, que des grèves paralysent le pays et compromettent l’appréciable contribution danoise à l’effort de guerre allemand, Werner Best, est urgé de mettre en œuvre la Solution finale au Danemark. Il prépare l’opération et envoie le 4 septembre 1943 un télégramme à Berlin indiquant que l’opération de déportation des Juifs est à mener maintenant ou jamais. Mais, dans le même temps, il s’en confie à son adjoint Franck Duckwitz qui avertit le 28 septembre 1943, le leader du parti social-démocrate Wilhelm Buhl et les anciens Premiers ministres Hans Hedtoft et Per Albin Hansson. Ces derniers relaient l’information à la communauté juive et organisent la fuite par voie maritime de 5919 Juifs danois en Suède. 472 personnes sont néanmoins capturées. Werner Best plaide alors pour qu’ils soient envoyées au camp de Theresienstadt réservé aux personnalités juives que le régime nazi n’envisage pas d’éliminer immédiatement. 48 n’en reviendront pas.

Herbert Ulrich avance qu’à ce moment, Werner Best, aurait à lui seul pris l’initiative de l’opération sans avoir été pressé de le faire et que Franck Duckwitz aurait révélé un secret déjà bien ébruité. Mais son interprétation des documents qu’il veut bien mettre à la disposition de ses lecteurs laisse perplexe et il est difficile de croire que Werner Best, à l’occasion d’une des nombreuses crises qui vont désormais marquer les relations entre les Allemands et les Danois, ait recherché l’épreuve de force alors qu’il a constamment agi, pour le plus grand bien du Troisième Reich, dans le sens du compromis et de l’apaisement des tensions.

Les traducteurs [5, p. 194] nous font part de leur interprétation de l’attitude du personnage à ce moment :

En octobre 1943, le RSHA a cherché à déporter les 6 000 à 7 000 Juifs danois. Werner Best le sait, mais il a encouragé cette politique. Manquant de forces de police pour procéder à l’arrestation des Juifs et pour ne pas porter atteinte à l’échec prévisible de cette opération, il a savamment orchestré la fuite de la date de l’action. Après guerre, il a présenté cette affaire sous un jour meilleur en se faisant le sauveur des Juifs danois.

Werner Best met en avant auprès de von Ribbentrop que les forces policières sont insuffisantes pour la réussite de l’arrestation-déportation des Juifs, ce qui peut s’interpréter autant comme une insuffisance à pallier qu’un argument pour renoncer ou au moins différer ce projet. Werner Best n’est pas personnellement chargé de l’opération d’arrestation et de déportation des Juifs danois mais c’est Rolf Günther, spécialement mandaté par Adolf Eichmann, qui en est chargé. Werner Best peut laisser courir les événements  : quelle qu’en soit l’issue, sa responsabilité ne sera pas engagée. Il reste difficile de cerner avec certitude certains points de la pensée d’un Werner Best en octobre 1943 au Danemark et on peut en sus se poser la question de ce qu’ont voulu exprimer les traducteurs-commentateurs.

En mettant Franck Duckwitz dans la confidence, ce qui n’est pas nécessaire et même contre-indiqué pour le « succès » de l’opération, Werner Best s’attend-t-il à ce que Franck Duckwitz relaye cette indiscrétion et va-t-il même jusqu’à lui suggérer d’organiser la fuite des Juifs danois comme reconstitué dans cette émission de la BBC :

Cette explication est plausible, elle n’est pas incompatible des événements connus, mais pourra-t-elle jamais être confirmée ? On peut émettre l’hypothèse que Werner Best a évolué d’une velléité de déporter un jour les Juifs danois à une volonté plus ou moins affirmée de les sauver, non pas par empathie ou commisération pour ces personnes mais parce que son action au Danemark aurait été définitivement vouée à l’échec en persévérant dans cette voie. Et la collaboration en bons termes avec les autorités danoises, autant qu’elle peut l’être à la fin 1943, avait à ses yeux bien plus d’importance que le sort de quelques milliers de Juifs danois. Hannah Arendt le présente comme suit [2, p. 1187] : Autant que nous le sachions, c’est le seul cas où les nazis rencontrèrent une résistance déclarée et il semble que ceux qui y furent exposés ont changé d’avis. Hannah Arendt avance aussi quant à l’ étrange Dr Best [2, p. 1187] :

Werner Best prétendit à Nuremberg qu’il avait joué un double jeu subtil, et que c’était grâce à lui que les responsables danois avaient été informés de l’arrestation éminente; on lui opposa des documents prouvant que c’était lui qui avait proposé l’opération danoise à Berlin, mais il expliqua que cela faisait partie du jeu. Il fut extradé au Danemark et là, condamné à mort, mais il fit appel, et les résultats furent surprenants ; du fait de nouvelles « preuves », la sentence fut commuée en cinq ans de prison, dont il fut libéré peu après. D’une manière satisfaisante pour la cour danoise, il a dû être capable de prouver qu’il avait fait de son mieux

Il est inopportun, et même malvenu de la part de Français ou d’Allemands, de remettre en cause le jugement danois qui a retenu que Werner Best n’a pas pris l’initiative de la déportation et a tenté de limiter ses conséquences. C’est bien au Royaume du Danemark, qui a porté assistance à ses citoyens juifs en danger, et non pas au Pays autoproclamé des Droits de l’Homme, qui a sciemment envoyé ses citoyens juifs vers les camps de la mort [4], que la Bretagne doit trouver sa référence résistante.

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Werner Brest – Franck Duckwitz

La question des idéologies

Le nazisme est-il un événement historique singulier qui ne ressemble à aucun autre, parce que certains de ses crimes contre l’Humanité sont commis au nom d’un racisme biologique ? Parce qu’une autre spécificité du nazisme serait de ne pas se fonder sur une revendication universelle ? Ces spécificités interdisent-elle de comparer le nazisme à d’autres grands événements de l’histoire ? Est-ce le crime en lui-même qui est abject et condamnable ou seulement le mobile ou encore le fondement idéologique du crime ? Un crime contre l’Humanité est-il acceptable et même louable s’il est perpétré au nom d’un « humanisme » à prétention universelle mais plus ou moins vernaculaire et plus ou moins éphémère ?

Werner Best répond partiellement, mais assez précisément, à ces questions dans ses portraits des dirigeants national-socialistes quand ils les compare à d’autres personnages historiques. Tout d’abord, à propos d’Heinrich Himmler [5, p. 184]:

Himmler était non seulement l’éducateur d’un ordre d’élite, mais aussi le chef de l’institution la plus complexe de l’état : la police. Dans cette fonction aussi, son trait de caractère dogmatique de « maître d’école » a eu une influence et des conséquences fatales et imprévisibles. Je ne trouve qu’un seul parallèle historique à ce dogmatisme de « maître d’école » ayant conduit à des actions destructrices : Robespierre. Je vais examiner et expliquer les rapports entre les deux. Bien qu’il fût juriste, Robespierre était lui aussi un « maître d’école » dogmatique. Lui aussi était un « romantique » qui voulait renouer avec les vertus de la République romaine. Lui aussi croyait en l’idéal pédagogique et ne tolérait aucune désobéissance à cet idéal. Lui aussi se faisait un devoir de supprimer tous les ennemis de son dogme et de ses principes . Lui non plus n’était pas un égoïste aspirant au pouvoir pour en tirer profit, ou un « sadique » qui torturait et tuait par cruauté. Il était simplement le « maître d’école » sévère, implacable et dogmatique de la Révolution française.

Dans son Essai sur la Révolution [1, p. 163], Hannah Arendt compare la Révolution américaine et la Révolution française, ou encore la Révolution de la Liberté qui a réussi à la Révolution de l’Egalité qui a échoué. Si, dans son Essai, Hannah Arendt n’élude pas les violences de la Révolution française, elle ne traite pas en soi du génocide vendéen, le premier génocide et Crime contre l’Humanité de l’Histoire moderne perpétré en partie sur le territoire de la Bretagne : un oubli ?. Sans établir de parallèle entre Heinrich Himmler et Maximilien Rosbespierre, elle dresse par touches successives un portrait qui n’est pas contradictoire avec celui de Werner Best de l’autre psychopathe Robespierre [qui] avait substitué un torrent de violence irrésistible et anonyme aux actions libres et réfléchies des hommes, tout en continuant à croire cependant que ce torrent pouvait être dirigé par la force de la vertu humaine.

Werner Best fait aussi allusion au continuateur de la Révolution française, Napoléon Bonaparte, à propos de la répression d’un mouvement de résistance pendant la guerre d’Espagne. Selon Werner Best [5, p. 195] :

Historiquement, elle [la répression] appartient probablement à Napoléon Ier, qui avait déclaré en Espagne: « Pour combattre les partisans, il faut opérer à la manière des partisans » (en français dans le texte).

Nous n’avons pu certifier ces propos, qui paraissent vraisemblables eu égard à la forme de guerre qui s’est développée après l’invasion de l’Espagne par les armées napoléoniennes, où l’atrocité des deux camps atteint des niveaux comparables à ceux de la Seconde Guerre mondiale. Sur cette question, le petit caporal devenu empereur aurait donc eu un émule en la personne de l’ancien caporal de l’armée allemande devenu Reichsführer.

Werner Best n’avait pas lu Hannah Arendt. Il n’en a pas eu besoin pour appréhender, peut-être encore mieux que la philosophe, l’universelle banalité du mal.

Yves Mervin

* : « Sonderweg » (« chemin particulier ») : théorie qui veut que le nazisme soit un phénomène typiquement allemand.

Bibliographie :

[1] Arendt Hannah, Essai sur la Révolution, Gallimard, Paris, traduit de l’anglais par Michel Chrestien (titre original : On the Revolution, Hannah Arendt 1963,

[2] Arendt Hannah, Les origines du totalitarisme – Eichmann à Jérusalem, Quarto Gallimard, Paris, 2002

[3] Fréville Henri, Archives secrètes de Bretagne 1940-44, Ouest-France,1985.

[4] Herbert Ulrich, Best – Biographische Studien über Radikalismus, Weltanschauung und Vernuft – 1903-1989, Dietz, 1996. Traduit de l’allemand en français par Dominique Viollet sous le titre Werner Best, Un nazi de l’ombre (1903-1989), Tallandier, 2010.

[5] Kerjean Eric – Hildebrandt Wiebke, Portraits de nazis – Werner Best, Perrin, 2015.

[6] Marrus Michaël R. , Paxton Robert O., Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, Paris, 1981.

[7] Mervin Yves, Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’Occupation, Yoran Embanner, 2011.

[8] Schmidt Ina, Der Herr des Feuers, Friedrich Hielscher und sein Kreis zwischen Heidentum, neuem Nationalismus und Widerstand gegen den Nationalsozialismus, SH-Verlag, 2004

Conférence à Saint-Brieuc

affiche conférence 2La fondation Yann Fouéré et l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE), soit l’important fonds documentaire laissé par Yann Fouéré, ont bien voulu organiser une conférence à Saint-Brieuc le 7 septembre 2013 à l’occasion de la parution de Joli mois de mai 1944. D’un commun accord, nous avons invité l’Association nationale des anciens combattants de la Résistance (ANACR) des Côtes d’Armor, une association qui regroupe à l’origine les anciens Francs-Tireurs Partisans (FTP) rattachés au Parti communiste. Pour l’anecdote, j’ai hérité d’une collection d’environ une vingtaine de cartes d’adhésion annuelles à l’ANACR au nom d’un certain Marcel Mervin, mon père, qui s’est retrouvé à la fin de l’Occupation dans un maquis FTP. J’ai connu dans ma jeunesse de nombreux FTP : je peux témoigner de ce que la plupart étaient de braves gars seulement engagés pour la libération de leur pays et qui ne maîtrisaient pas toutes les subtilités de l’organisation à laquelle ils ont appartenu.

L’ANACR des Côtes-d’Armor a mandaté deux de ses membres, Thomas Hillion et Valentin Bertrand, nés en 1925. Valentin Bertrand a souhaité prendre la parole pendant quelques minutes au début de ma conférence, ce que je lui ai accordé. Emprunt d’une certaine émotion, il a rappelé son parcours et celui de sa famille pendant la guerre, exposé sa conception de la Résistance et protesté contre ma manière de relater les faits de cette période dans Joli mois de mai 1944. En contestant le titre même, qu’il a trouvé sarcastique (ce titre provient des écrits d’un résistant FTP du Finistère, écrits qui ont servi de base à Joli mois de mai 1944, et dans lesquels on trouve l’expression « Joli mois de mai de Glomel »). Valentin Bertrand a aussi précisé qu’il a été acquitté en 1953, lors d’un procès qui l’a opposé à l’une de ses victimes, non pas allemande mais bretonne. Ce qui illustre toute l’ambiguïté des résistances gaulliste et communiste, qui s’en sont d’abord pris à leurs compatriotes avant de s’en prendre à l’occupant. Impression qui ressort également à la lecture des souvenirs de Valentin Bertrand qu’il a transcrits dans son ouvrage 1940-1945 – La Résistance face aux nazis. Région de Callac, édition n°5, 2012, dont il a bien voulu me céder un exemplaire début 2012. C’est par ailleurs la Compagnie Tito qui a investi la place de Callac avec Charles Moreau et la parachutiste Loic Raufast lors de la Libération.

Lorsqu’un résistant a été amené à tuer un ou des Allemands dans les circonstances de la guerre, ce résistant éprouve souvent un sentiment de culpabilité pour avoir ôté la vie à un être humain, même si les circonstances de l’occupation et la nécessité de survivre aux dépens de l’autre contribuent à justifier ces actes. On peut imaginer a fortiori un sentiment de culpabilité encore plus fort quand il s’agit, plutôt que d’un Allemand, d’un des ses compatriotes, qui aura été autant « collaborateur » que nécessaire selon les vues des résistances gaulliste et communiste.  Valentin Bertrand accorde donc une forte importance au verdict de son procès, dans la mesure où ce verdict justifie le sens de son action résistante. Les circonstances précises de cette affaire sont mal connues. Dans l’ensemble des procès comparables, les chefs politiques qui ont commandité ces actions sont toujours épargnés. Mais ce sont bien les hiérarchies qui portent d’abord la responsabilité de telles actions.

A l’évocation de l’affaire Auguste Bocher, Valentin Bertrand a lu le courrier que je lui ai récemment envoyé à propos d’une invraisemblable version selon laquelle le meurtre du barde aurait été justifié par un projet d’observatoire allemand à proximité de son domicile. Il a aussi lu un projet de réponse qui ne m’est pas parvenu à ce jour, dont il ressort que cette version ne serait pas de lui, mais des associations résistantes de Callac, et daterait de quelques années. Valentin Bertrand a déclaré ignorer, ce qui est fort possible, qui sont les deux agresseurs du barde en décembre 1943, un de ces agresseurs s’étant retrouvé à l’hôpital de Guingamp après reçu un coup de penn-bazh de la part d’Auguste Bocher. Valentin Bertrand peut toujours se renseigner auprès de certains de ses camarades de l’ANACR pour obtenir l’identité des deux agresseurs, déterminer qui était le responsable politique de ces deux agresseurs et l’inspirateur de l’ordre donné par un autre responsable politique de niveau régional. Il s’apercevra alors que cette affaire Bocher ressemble beaucoup à celle de l’abbé Yann-Vari Perrot de Scrignac, avec le même motif et le même inspirateur pour l’ordre d’assassinat.

Valentin Bertrand a aussi réagi vivement à l’évocation du rôle de l’Union soviétique dans le pacte germano-soviétique et a fait état de « 17 millions de morts soviétiques …pour notre liberté » d’aujourd’hui. Le problème c’est que ces millions de morts résultent surtout du « Je t’aime, moi non plus » entre les deux grands dictateurs et criminels contre l’Humanité que sont Adolf Hitler et Joseph Staline. Du côté de Callac et de Rostrenen, tout le monde ne semble pas averti que le massacre de Katyn est l’oeuvre des soviétiques et non pas des nazis. On suggère l’excellent film d’Andrzej Wajda http://www.katyn-lefilm.fr/ qui a à peine été diffusé en France, ce qui traduit la chape de plomb qui pèse toujours sur la mémoire des événements dans ce pays.

katyn

Plus heureusement, l’ancien membre de l’Organisation spéciale (OS) et FTP du maquis Tito, Georges Ollitrault, lui aussi né en 1925, qui a encore impressionné par la richesse de son parcours, a aussi été unanimement apprécié par l’assistance, du fait de son optimisme et de son humanité. On peut avoir été au cœur d’une organisation communiste et porter un regard objectif sur son propre parcours et celui de l’organisation à laquelle on a appartenu, rester capable de dialoguer et dégager des conclusions acceptables par les uns et les autres.

L’ANACR des Côtes-d’Armor reste donc engoncée dans une mémoire hermétique qui n’a pas su intégrer la mise en évidence de faits fondamentaux relatifs à la Seconde Guerre mondiale.  En fin de conférence, Thomas Hillion a lu un texte de Jean Le Jeune, ancien chef départemental des FTP des Côtes d’Armor, se réclamant de la lutte pour la paix et les Droits de l’Homme. Initiative mal venue en la présence d’une famille de victime de la Résistance communiste, encore fortement marquée par le souvenir des événements, quand on connait le rôle joué par Jean Le Jeune dans plusieurs affaires que je décris par le détail dans Joli mois de mai 1944. Rassurez-vous, cher lecteur, nul n’est tenu d’adhérer aux thèses de l’ANACR pour œuvrer utilement pour la paix et les Droits de l’Homme dans notre vaste monde.