Les biais de mémoire d’historiens « officiels » en Bretagne

Reproduction ci-dessous de l’interview accordé à Breizh-info.com à la suite de la parution du DVD « Triskell et croix gammée ».

600251Breizh-Info.com : Yves Mervin, pouvez-vous commenter le DVD « Triskell et croix gammée » de Michel Denis, Kristian Hamon, Jean-Jacques Monnier, Georges Cadiou, Ronan Calvez et Herri Caouissin. Ce DVD est produit par RDM video et il est distribué depuis le 6 septembre 2016 dans les médiathèques, bibliothèques départementales de prêt (BDP), bibliothèques, établissements scolaires, comités d’entreprise, collectivités…

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Un mix d’images chocs, de témoignages sélectionnés et de paroles d’ « experts » : c’est parti pour les associations d’idées !

Yves Mervin : Ce qui frappe tout d’abord dans ce DVD, c’est, d’un point de vue historique, l’amateurisme des auteurs, leurs approximations, leurs inexactitudes et leurs erreurs flagrantes. Par exemple, Kristian Hamon revient sur les causes de l’assassinat de Jean-Marie Perrot qui, selon lui, était (minute 27:10) un anticommuniste viscéral. Entre autres considérations tendant à justifier le crime, Kristian Hamon avance (minute 28:30) : Je ne dirai pas que l’abbé Perrot l’a dénoncé [Albert Duperrier], je n’en sais strictement rien, mais quand, même, il y a suspicion ! Kristian Hamon insinue que Jean-Marie Perrot aurait dénoncé le résistant Albert Duperrier arrêté deux fois par les Allemands le 11 juillet 1943 puis le 12 juin 1944. Si Kristian Hamon avance cette thèse, il lui revient de produire des éléments d’archive ou des témoignages convaincants. De toute évidence, il n’en dispose pas et son opinion ou sa conviction profonde n’édifient en rien.

J’ai étudié dans Viens rejoindre notre armée ! (pp. 247-251), le parcours d’Albert Duperrier pendant la Seconde Guerre mondiale et il apparaît que ce dernier a déclaré : nous avons embrigadé beaucoup trop de jeunes qui ne savent pas tenir leur langue, selon le témoignage difficilement contestable du résistant Guy Péron. Albert Duperrier a été dénoncé par un autre résistant sous la torture et  l’hypothèse la plus plausible pour cet autre résistant, que Guy Péron ne nomme pas, est Yves Simon arrêté le 15 mai 1944. Ce dernier se serait vanté juste avant d’être arrêté d’avoir eu l’honneur de participer à l’assassinat de l’abbé Perrot lors d’une première tentative manquée le 26 novembre 1943. Plutôt que de soupçonner sans la moindre piste Jean-Marie Perrot de délation, il serait plus pertinent de s’interroger sur l’éventuelle implication d’Albert Duperrier dans la première tentative d’assassinat de l’abbé !

Breizh-Info.com : Avez-vous trouvé d’autres exemples de désinformation dans ce DVD ?

Yves Mervin : Prenons le cas de Georges Cadiou qui se repaît de sa collection de phrases antisémites qu’il a trouvées dans l’Heure bretonne (minute 18:15). Georges Cadiou interprète comme antisémite un article de François Jaffrennou, dit Taldir, Grand Druide de Bretagne, paru dans le journal La Bretagne du 1er janvier 1943. L’interprétation de George Cadiou et l’intonation avec laquelle il lit cet article n’engage que lui, elle n’engage en rien Taldir. François Jaffrennou Taldir avait avant la guerre défriché l’histoire des Juifs de Bretagne et il a écrit dans la revue L’Action du 14 juillet 1951 un texte remarquable sur les Juifs qu’il a rencontrés au cours de sa vie, Le sel de la terre, à une époque où les adeptes du devoir de mémoire n’avaient pas trouvé le filon pour se donner une importance. Rappelons que dans son livre L’Hermine et la croix gammée, Georges Cadiou accuse, en reprenant à son compte un ragot, ce même Taldir d’avoir dénoncé le résistant Adolphe Le Goaziou : Taldir a tout simplement été victime d’une erreur judiciaire. Après la guerre, Leo Perutz, un Juif autrichien, qui s’était lié d’amitié avec Taldir jusqu’à devenir membre du Goursez de Bretagne, a témoigné à bon escient en faveur de Taldir lors de son procès. Accuser Taldir d’antisémitisme traduit une grossière méconnaissance de cette question.

Breizh-Info.com : Un autre exemple à donner ?

Yves Mervin : Michel Denis interprète (minute 34:55) l’entrée de nationalistes bretons dans la Résistance, en l’occurrence le groupe Liberté de Saint-Nazaire, comme un moyen d’échapper au Service du travail obligatoire (STO) ! Lui aussi plaque son schéma idéologique sur les faits et arrive à la conclusion qui lui convient. En septembre 2009, j’ai eu le privilège d’une longue conversation avec Madelein Mesnard, le responsable du groupe Liberté, dont je décris le parcours à partir des archives. Et les motivations des Liberté n’avaient rien à voir avec le STO. Noter, ce qui échappe à Kristian Hamon (minute 13:00), que les Liberté étaient présents à Landerneau au camp de Landivisiau et qu’il n’y avait pas que les futurs Bezen Perrot à ce camp. J’ai même une photo (dont je n’ai pas les droits de publication) où ils posent ensemble en uniforme des Bagadoù Stourm. A aucun moment Madelein Mesnard n’a critiqué les Bezen Perrot comme s’autorisent à le faire les auteurs.

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Gros plan sur une plaque aux victimes d’une Milice bretonne qui ne s’est jamais trouvée à Ploëzal le 6 juillet 1944 (minute 33:40).

Breizh-Info.com : Un dernier exemple de désinformation ?

Yves Mervin : Les auteurs ont sollicité l’ancien résistant FTP Désiré Camus qui revient (minute 31:25) sur les événements de Ploëzal du 6 juillet 1944. Contrairement à ce qu’affirme Désiré Camus, il n’y a jamais eu de Milice bretonne à cet endroit et à ce moment. Comment Désiré Camus a-t-il pu, comme il l’affirme, trouver une carte du Kadervenn dans la poche d’un agent des Allemands resté sur le terrain, Jean-François Jouanny, agent dont on ne trouve aucune trace chez les nationalistes bretons : bizarre ! Désiré Camus, ancien instituteur, confond simplement un certain Michel Lesné avec Célestin Laîné ! Désiré Camus aurait mieux fait de nous expliquer les circonstances de l’assassinat de Pierre-Marie Lec’hvien, recteur de Quemper-Guezennec par quelques-uns de ses FTP, dont Joseph Le Roux, le 10 août 1944 après le départ des Allemands. Et autres crimes commis par d’autres de ses camarades FTP à ce moment, à Saint-Quay-Portrieux le 21 août 1944 par exemple.

Breizh-Info.com : quelle est la valeur pédagogique du DVD ?

Yves Mervin : il ne s’agit pas de pédagogie, mais d’idéologie. A partir de faits réels, les auteurs construisent une histoire conforme à un canevas idéologique officiel, une histoire manichéenne où de mauvais Bretons arriérés, rétrogrades, réactionnaires, superstitieux, antisémites, xénophobes, racistes, fascistes, pronazis agressent de braves Bretons résistants, progressistes, antifascistes, antinazis, ouverts d’esprit, épris de liberté et victimes de la barbarie. Et dans ce schéma, les bons Bretons résistants sont profrançais, ils sont même tout simplement français, et les mauvais Bretons sont anti-français, réfractaires aux idées de progrès et de liberté, aux Droits de l’Homme que la France aurait inventés. La réalité est bien sûr plus complexe et les rôles sont très souvent inversés. Kristian Hamon se prévaut de consulter les archives (minute 13:00), mais les archives sont à interpréter avec discernement. Elles ne portent que sur une partie de la réalité et elles ne confortent aucun discours idéologique en particulier.

Breizh-Info.com : Le DVD est pourtant distribué dans les centres pédagogiques ?

Yves Mervin :  Un tel DVD, financé par des deniers publics et utilisé dans le milieu de l’éducation nationale où l’histoire de Bretagne est interdite de fait, relève d’une histoire fondamentalement anti-bretonne, quand bien même les auteurs ont adopté des positions en apparence pro-bretonnes, au sens de l’émancipation d’un peuple breton. Ils ont adhéré ou ont été proches de l’Union démocratique bretonne (UDB), qui, à son origine, était organisée sur le modèle d’un Parti communiste avec en particulier le centralisme démocratique et des références explicitement marxistes-léninistes. J’en sais quelque chose, j’y ai passé quelques mois en 1977 et c’est de l’intérieur que j’ai découvert cette réalité. Un responsable de la fédération de Paris s’enorgueillissait de ce que l’UDB était reconnue, au même titre que le Parti communiste français, comme mouvement révolutionnaire par l’Union soviétique qui ne s’était pas encore effondrée à ce moment. L’UDB s’est adaptée, elle est devenue un parti réformiste, mais son fonds idéologique reste le communisme, sans rupture avec la réalité désormais bien connue de cette idéologie avec ses millions de morts, la dékoulakisation, les procès de Moscou, les goulags, les purges staliniennes, les déportations de populations, la famine programmée en Ukraine… On n’est donc pas dans la pédagogie, mais dans l’agit-prop. En agitant l’épouvantail du nazisme, les auteurs ne peuvent se dispenser de se justifier sur le communisme et ils seraient avisés de nous expliquer ce en quoi le communisme aurait été préférable au nazisme.

Breizh-Info.com : Quelles sont les faiblesses du raisonnement des auteurs ?

Yves Mervin : En particulier l’incapacité d’appréhender et d’assumer l’héritage du pacte germano-soviétique et du flirt idéologique entre nazisme et communisme contre les démocraties parlementaires « petit-bourgeoises ». Le pacte germano-soviétique déclenche la Seconde Guerre mondiale et a diverses conséquences en Bretagne même. Immédiatement après la signature du pacte en septembre 1939, les Allemands et les soviétiques envahissent la Pologne. Puis au printemps de 1940, sur ordre direct de Staline, le NKVD (la police politique soviétique) massacre à Katyn plusieurs dizaines de milliers de Polonais : officiers, médecins, ingénieurs, enseignants… L’Union soviétique accusera pendant des décennies les Allemands d’avoir commis ces crimes jusqu’à ce que le parlement russe reconnaisse officiellement sa responsabilité le 26 novembre 2010. Ce qui est récent et clôt les débats, ce que les auteurs ne peuvent ignorer. En 1943, Jean-Marie Perrot dénonce en chaire et dans sa revue Feiz Ha Breiz le massacre de Katyn, ce qui est insupportable au Parti communiste français qui se prépare à prendre le pouvoir à l’occasion de la Libération. Le Parti communiste décide alors d’éliminer Jean-Marie Perrot par l’Interrégional Marcel Dufriche et Daniel Trellu, responsable des FTP du Finistère, lors d’une première réunion pendant l’été puis, lors d’une deuxième réunion à Scaër chez Roseline Kersulec et son fils François Kersulec. Il revient aux auteurs de tirer les conséquences de leurs revendications idéologiques et historiques et de leur légitimation de cet assassinat.

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Vue fugitive sur le journal Feiz ha Breiz du Bleun Brug (minute 26:45) où Jean-Marie Perrot dénonce la massacre de Katyn (Karnel Katyn), ce qui lui vaudra d’être assassiné par le Parti communiste français.

Breizh-Info.com : Les auteurs veulent-ils rendre hommage à la Résistance ?

Yves Mervin : l’esprit de résistance consiste à s’insurger dans un pays occupé alors que la situation parait sans issue. Au moment des événements, cela avait un sens, mais 70 ans après la Libération, quel intérêt y-a-t-il à se déclarer pro-résistant ? Il n’y a plus ni risque ni enjeu. Chacun connaît la fin de l’histoire. C’est justement sur ce point que les auteurs font de la politique et non pas de l’histoire, car écrire l’histoire, c’est comprendre le comportement et les choix des uns et des autres en fonction de l’information qu’ils ont de la situation à l’instant qu’ils vivent, pas en fonction de la suite des événements que connaît l’historien. Je suis bien placé pour savoir qu’il y eut quelques authentiques résistants qui se sont engagés précocement pour la seule libération du territoire et l’instauration de la démocratie : les auteurs ne sont pas héritiers des mérites de ces résistants et ils ne sont pas habilités à parler en leur nom.

Mais prendre le parti de la Résistance aujourd’hui n’est même pas évident : son efficacité a été symbolique et elle s’est surtout impliquée dans une guerre civile plutôt qu’une guerre de libération. Elle est responsable de nombreux meurtres, de viols et de vols. Sa légende s’effrite lentement mais sûrement avec les archives qui s’ouvrent petit à petit.

Il a un autre tabou mémoriel pour ces héritiers du communisme : l’épuration que les auteurs justifient par leurs commentaires en banalisant et en minimisant les scènes de violences qui ont accompagné la liesse de la Libération. A ce moment, des résistants qui ne risquaient plus la répression allemande s’en sont pris à leur compatriote, le plus souvent des femmes. Face à ces scènes d’une extrême lâcheté, les auteurs ne manifestent aucune indignation. Par leur silence, ils avalisent le fondement criminel du communisme et plus généralement de tous les totalitarismes.

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Commentaire des auteurs (minute 37:10) : l’épuration en Bretagne n’a pas été plus dure… Hypersensibilité envers les victimes de l’occupant, désensibilisation envers les victimes de la Résistance.

Breizh-Info.com : Comment interpréter la démarche des auteurs ?

Yves Mervin : Les auteurs assènent avec animosité des injonctions qui tendent à inhiber l’esprit critique et préparent les esprits à la résignation et à la soumission envers toute religion ou idéologie hégémonique. Leur dialectique pseudo-révolutionnaire est devenue un conformisme, un renoncement à l’insurrection, une subordination à un pouvoir à qui on fait allégeance… quand bien même certains ont appartenu à un parti qui dénonçait la colonisation de la Bretagne par la France. Et pour bien montrer sa servitude, quoi de mieux que de dénigrer ses congénères ?

Les auteurs s’en prennent à des personnes aujourd’hui disparues qui ne peuvent pas leur rendre la réplique. C’est dommage parce que les Olier Mordrel, Yann Fouéré, Jean-Marie Perrot, Roparz Hemon, François Jaffrennou… avaient, de mon point de vue, une éminente dimension intellectuelle. C’est comme si les auteurs avaient attendu que cette génération disparaisse pour la critiquer sans danger, en commençant vers la cinquantaine une carrière de conscience du peuple. Mais ils démontrent largement dans ce DVD qu’ils n’ont pas d’autorité ni de légitimité à nous donner des leçons de démocratie, de respect des différences et encore moins d’humanisme.

L’ignorance et l’innocence

La propagande communiste menace les gens de rater le train de l’histoire, de rester désespérément en retard sur leur époque et de mener une vie inutile, de même que les nazis les menaçaient de vivre en désaccord avec les lois éternelles de la nature et de la vie, en détériorant leur sang d’irréparable et mystérieuse façon.

Hannah Arendt, Le Totalitarisme.

Vincent Jaglin jouait encore il y a peu à la guerre et au résistant. Il vénérait et vénère toujours sans doute Charles De Gaulle, Jean Moulin et Raymond Aubrac. Il vient de produire un documentaire, La découverte ou l’ignorance, sur ses tourments après avoir découvert que la légende qui fondait sa personnalité avait une face cachée. La plupart des individus découvrent au passage de l’enfance à l’adolescence, puis à l’âge adulte, que les fondamentaux de leur éducation reposent sur des bases parfois simplistes voire erronées qui les préparent plus ou moins à affronter la vie réelle et à devenir autonomes.

Je me souviens d’un professeur de français qui demanda à ses collégiens dont le père avait été résistant qu’ils se levassent. Nous fûmes deux à le faire, ce qui me surprit car je pensais alors que tous les Français s’étant insurgés contre l’Occupant, la classe entière aurait dû se lever. Ce n’est que plus tard que je soupçonnais de la malice dans la question de ce professeur dont je suspecte qu’il n’avait pas de sympathies résistantes exacerbées. En l’attente, je constatais que tous les Français n’avaient pas été résistants, et je fis, lors de la récréation, connaissance de celui qui s’était levé en même temps que moi, en l’occurrence le fils d’un excellent camarade de mon père au maquis puis en Allemagne.

C’est à peu près à la même époque, qu’une réflexion de mon père m’interpella : « Pour celui-là, c’était moins grave, c’était un Pétain ». Je ne me souviens pas qu’il ait jamais parlé d’un opposant en termes méprisants et discriminatoires. Il y avait plutôt du fatalisme désabusé, non du dénigrement dans sa remarque. Le maréchaliste bon teint en question, n’eut jamais l’occasion de devenir rétrospectivement gaulliste après la Libération : il fut fusillé quelques jours avant lors de représailles des Allemands à la suite d’une action du maquis de mon père. Mais je découvrais, ce n’étais pas une surprise mais seulement une précision, une petite étape dans la découverte de la complexité du monde, que non seulement les Français n’avaient pas été tous résistants, mais que certains s’étaient même opposés aux résistants.

J’ai fréquenté trop de résistants dans ma jeunesse pour avoir eu des héros résistants et je ne me souviens pas avoir joué au résistant. Je les ai appréhendés dans leur diversité. J’éprouve, selon le cas, de l’affection ou de la réserve à leur égard. Je ne me suis jamais illusionné sur leur capacité à s’accorder suffisamment avant de convenir d’une action. C’est tardivement que j’ai découvert la face cachée de la Résistance : très peu de combats, beaucoup trop de victimes. De la déception, sans que cela ébranle mes convictions profondes, et pas de surprises dans le passé familial.

Vincent Jaglin ne se pose pas la question de savoir pourquoi à la Libération Charles de Gaulle ordonna de geler le dossier de Jean Moulin, alors que les noms de tous ceux qui dénonçaient leurs camarades aux Allemands pour les éliminer étaient parfaitement connus. Ou si Lucie Aubrac a réellement mené une opération pour sauver son mari… Son mythe de la Résistance reste intact. Il a seulement découvert que le passé de sa famille était contradictoire avec ce mythe sur lequel il a construit sa personnalité.

Vincent Jaglin réalise alors sur le sujet un documentaire intimiste où il interviewe les membres de sa famille. Je ne suis pas friand de téléréalité mais l’exercice est bien mené et la spontanéité des dialogues illustre la transmission des souvenirs, l’échange des avis et l’évolution des idées dans un cadre familial, chacun étant confronté différemment au monde extérieur.

Non seulement Vincent Jaglin associe sa famille à la quête de son identité réelle, mais il suit aussi une thérapie de choc avec deux « spécialistes » de la question de la mémoire de la guerre : dans un harmonieux kan-ha-diskan*, Françoise Morvan et Kristian Hamon révèlent à l’ingénu l’abomination  que représente à leurs yeux le nationalisme breton.

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Élève appliqué, Vincent Jaglin écoute Françoise Morvan lui expliquer l’horreur nationaliste.

Les deux spécialistes – tous deux unilatéraux et de même latéralité – s’abstiennent de commenter le cas de l’arrière-grand-père, Vincent Hirgair, qui connait le destin suivant, d’après un document écrit par un abbé Mary, curé de Baud (qui faillit en même temps que son vicaire se retrouver prématurément devant Dieu le Père) :

Vincent [Hirgair] est emmené dans le camp, jugé par les parachutistes, condamné à mort, obligé de creuser sa fosse, faire sa prière s’il le veut. Il s’agenouille et dit : « je vous pardonne pour le mal que vous m’avez fait. » Joachim [Le] Nicol dit Ruiz me disait en me racontant tout cela : « Celui-là c’était un homme ! » C’est un Polonais déserteur de l’armée allemande qui est désigné pour l’exécuter. Il lui donne des coups de poignard dans le dos et comme il ne mourrait pas assez vite, il lui donne un coup dans le cœur puis lui tranche la gorge. Ils l’enterrent près de Gozh Kamor.

Pour mieux imaginer quelle a pu être cette scène, on trouve des égorgements très récents de chrétiens en vidéo sur internet : âmes sensibles s’abstenir ! Ou demander à Françoise Morvan qui a établi une comparaison avec les djihadistes dans le documentaire.

Il existe au moins une autre version de la disparition de Vincent Hirgair, tout aussi sanguinaire, mais où les FTP ne s’embarrassent pas d’un parachutiste qui traînerait dans les parages et participerait à un « tribunal » dont on n’est même par sûr de trouver trace dans des archives à Moscou. Il n’y a pas non plus d’étranger, Polonais ou Espagnol, à qui serait délégué le privilège, après l’abbé Emmanuel Rallier de Bieuzy-Lanvaux, d’éliminer un chrétien. Les deux spécialistes auraient pu expliquer à Vincent Jaglin que les nazis avaient remis au goût du jour, à l’instigation de Heinrich Himmler après l’attentat contre Adolf Hitler du 20 juillet 1944, une soit-disant ancienne coutume teutonne, la Sippenhaft. C’est-à-dire la culpabilité familiale et la responsabilité du clan en cas de défaillance de l’un de ses membres.

Ah oui, je suis encore en train de confondre le nazisme et le communisme. J’ai vraiment du mal à faire la différence. L’équivalent de la Sippenhaft chez les communistes, c’est la « parenté avec un ennemi du peuple ». C’est celà, Vincent Hirgair était en définitive « parent d’un ennemi du peuple ». En pardonnant à ses assassins** et en s’accrochant à ses vieilles superstitions, il avait suffisamment démontré qu’il n’était pas digne de participer à la Lutte finale. Et le glorieux FTP Joachim Le Nicol, ce progressiste et cet esthète, avait bien agi dans le sens de l’Histoire et de la philosophie des Lumières dont Françoise Morvan nous a rappelé l’importance.

Désormais, quand il retournera dans la cour de l’école jouer au résistant avec ses copains, Vincent Jaglin sait qu’il lui faudra emmener un couteau de cuisine bien aiguisé et non pas une mitraillette Sten. D’ailleurs, l’ancien de la Bezen Perrot, « Braz », le camarade de ses deux grands-oncles,  lui a dit que cet engin « tirait partout sauf dans la cible ». Et il n’est pas sûr que les résistants attaquaient souvent à la Sten, car « Braz » espérait déserter au moment d’une attaque qui n’est jamais venue. Les résistants n’ont pas attaqué ?

Lors du débat qui a suivi le documentaire, Christian Bougeard, Professeur d’histoire à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest, a béni la prestation en qualifiant le travail non seulement de « mémoriel » mais aussi d’ « historique ». Christian Bougeard a repris un discours maintenant bien rôdé (nous y reviendrons) : les  Bretons représentaient 17 % des engagés volontaires de la France, bien plus que la région parisienne qui était dans les 5%. Les résistants bretons n’ont donc pas eu besoin des Parisiens pour renvoyer les Occupants dans leurs foyers !

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Fac-similé de la une du 15 mars 1944 du journal Ouest-Eclair, ancêtre d’Ouest-France,  après quatre ans d’occupation et quatre mois avant la libération.

En 2002, Christian Bougeard organise à l’Université de Bretagne occidentale (UBO) un colloque sur les identités régionales pendant la Seconde Guerre mondiale. Après cela, tout est dit, les débats ont eu lieu, ite missa est. Toutefois, une thèse du chercheur au Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’UBO à Brest, Sébastien Carney, participant lui aussi au débat, apporterait quelques menus compléments. Enfin Jean-Michel Le Boulanger, du Conseil régional de Bretagne, qui n’a « jamais serré la main à la Bretagne » – aurait-il serré celle de la France ? – est le troisième et dernier participant au débat.

Au moment de la conclusion, alors que la paix régnait entre les Celtes rassemblés autour de la table, que l’unanimité tendait à l’apothéose, un désaccord est apparu entre Sébastien Carney – attention au « coup de Breizh », Françoise Morvan veille sur vous – et Jean-Michel Le Boulanger. D’abord le verbatim :

L’animateur, Yvon Clech : Est-ce que les Bretons d’aujourd’hui ont intégré cet héritage, est-ce qu’ils l’ont rejeté, est-ce que l’exercice du droit d’inventaire a bien eu lieu ?

Jean-Michel Le Boulanger : je crois qu’il y aurait une erreur à commettre, c’est d’imaginer que tous ceux qui ont aujourd’hui la Bretagne au cœur, qu’ils soient régionalistes, qu’ils soient autonomistes et qui développent dans le monde culturel et dans le monde politique un discours de la Bretagne seraient les héritiers de ces nationalistes qui auraient pactisé avec la barbarie***, c’est faux, totalement faux, je suis régionaliste et je me nourris bien davantage de tout ceux qui, Bretons qu’ils étaient, combattaient pour nos libertés et qui étaient du côté de la Résistance. On peut être militant breton tout en étant lié à cet héritage là qui est l’héritage de l’honneur.

Sébastien Carney : Eh bien je ne suis pas du tout d’accord, parce que le Gwen-ha-du, le bzh, les bagadoù, les écoles Diwan, ce ne sont pas les résistants de la Seconde Guerre mondiale qui les ont inventés. Donc il y a un héritage et regarder cet héritage en face ce n’est pas forcément revendiquer les idéologies [qui l’a créé]. Donc il faut être honnête et reconnaître, oui on est héritier de ce qui s’est passé dans les années 30 et 40 en grande partie.

Jean-Michel Le Boulanger : On est donc d’accord…

Là, j’ai besoin de plus d’explications. La repentance, la bienpensance et l’œcuménisme, tout cela n’est pas trivial.

L’héritage, plaisant ou déplaisant, sera assumé en l’état, il n’y a pas d’autre choix. En tenant compte des leçons du passé, l’avenir pourra être ardemment désiré.

Yves Mervin

* kan-ha-diskan : chant traditionnel breton où un chanteur reprend le couplet du premier et ainsi de suite sans jamais s’arrêter.

** Vincent Hirgair aurait donc eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait. Si ce pardon a eu lieu – quelqu’un remettrait-il en cause la parole de Joachim Le Nicol ? – sa famille aujourd’hui serait malvenue de ne pas pardonner elle aussi…

*** il pourra le confirmer ou l’infirmer, mais il ne fait pas allusion ici au cas de Vincent Hirgair. Peut-être que je confond encore nazisme et communisme…