La partie émergée de l’iceberg

Lakaet oc’h eus ar gisti da gousket evit mat eus neketa. Hogen bremañ, p’eo tavet ho mindrailherezig, ha dont a ra ar c’housket deoc’h ?

Daou vi, Youenn Gwernig, Al Liamm, n° 107.

Ces filles que vous avez endormies pour toujours, vous les avez lavées, lessivées et blanchies, mais aujourd’hui que votre mitraillette s’est tue, dormez-vous ?

Jean Noac’h, Jean Bail et Jean-Yves Le Goff, maire de Scaër.

L’année dernière, lors des cérémonies commémoratives de la libération de Scaër le 4 août 1944, Jeanine Daniel représentant l’ANACR [1] de Scaër, avait mentionné l’exécution sommaire de Jeanette Laz et Marie-Jeanne Noac’h quelques jours après la libération du 10 août 1944. Ces faits ont été occultés pendant des décennies. Youenn Gwernig, fils de Jules Guernic de Scaër les avaient illustrés dans son poème Daou vi (« deux oeufs ») vers 1965. En 2016, j’en ai fait état dans Viens rejoindre notre armée ! où j’ai étudié le combat de Kernabat (village de Scaër) du 14 juillet 1944 et ses suites. A Scaër, comme ailleurs en Bretagne, la Résistance a été plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands.

La reconnaissance publique de ces assassinats en 2017 a encouragé les discussions et suscité de nouveaux témoignages. La municipalité de Scaër, quelques citoyens, dont l’ancien adjoint au maire municipal Charles Burel, et l’ANACR en sont venus à décider d’une plaque commémorative qui a été inaugurée ce vendredi 10 août 1944 à Stang-blank, lieu des exécutions. Il y a surtout lieu de reconnaître la remarquable diligence du maire de Scaër, Jean-Yves Le Goff, pour parvenir à ce résultat concret et à un consensus réunissant des sensibilités divergentes et presque incompatibles.

Après Monterfil, Scaër est désormais la seconde commune de Bretagne à reconnaître officiellement des victimes de la Résistance.

La partie émergée de l’iceberg.

Jean-François Barbier, derrière le drapeau français, Jean Bail, Charles Burel, Jean-Yves Le Goff, maire de Scaër, Gwen Madec, Anne Friant, présidente de l’ANACR du Finistère [2], Jean Noac’h, Jeanine Daniel, Francis Salaün, correspond du Télégramme de Brest à Scaër.

La plaque a été dévoilée par Jean Noac’h, jeune frère de Marie-Jeanne. Jeannine Daniel a déposé une gerbe de fleurs au pied de la stèle. Lors des discours, Charles Burel, ancien adjoint au maire de Scaër et artisan de l’événement, a situé les enjeux de mémoire et rappelé les parcours de résistants plus ou moins liés à Scaër (dont Gwen-Aël Bolloré, D’estienne d’Orves…) qui illustrent ce que la Résistance peut avoir eu de noble et de respectable. Anne Friant, présidente de l’ANACR du Finistère, rompue à la dénonciation de la « barbarie nazie », s’est essayée à trouver une cohérence entre la réalité des faits et les idéaux de l’humanisme et du féminisme.


Ci-après, un rappel du parcours de Jeanette Laz et Marie-Jeanne Noac’h.

Henri Noac’h et Louis Laz, de Scaër aux Etats-Unis

Au début de la Première Guerre mondiale, Henri Noac’h, né en 1889, est rappelé comme réserviste : il passera ainsi 8 ans et demi dans l’armée, ce qui le conduira en Belgique et au Chemin des dames à Verdun. Ordonnance du colonel dans un régiment d’artillerie, il est moins exposé que ses 2 frères décédés pendant la grande Guerre. Il dispose de deux chevaux, un pour le colonel, l’autre pour lui. Il conclura : « J’ai eu de la chance ». Ayant appris le saut d’obstacles, il participe à des concours hippiques, en particulier à un championnat de France à Strasbourg.

Après la guerre, Henri Noac’h s’exile aux Etats-Unis en laissant en Bretagne sa femme, Marie-Madeleine Pillorgé, et ses deux filles : la sœur aînée « Jeannette », Marie-Jeanne à l’état-civil (née à Guiscriff le 31 mai 1922) et la sœur cadette Marie-Corentine (née le 2 décembre 1923 à Scaër). Viendront ensuite Joseph (né en 1930), et le plus jeune frère, Samuel (né en 1933 et décédé en 2001). La famille est domiciliée à Kerflous-vian en Scaër.

Henri Noac’h rejoint aux Etats-Unis Louis Laz, lui aussi de Kerflouz-vian, qui lui-même rejoindrait un oncle Laz arrivé dès 1909 aux Etats-Unis. Louis Laz travaille vraisemblablement lui aussi pendant un temps à l’usine Michelin puis à proximité. Aux Etats-Unis, Louis Laz et sa femme Hélène Rouzic ont une fille, Jeannette, qui naît à Detroit dans le Michigan, le 6 février 1923, et, vraisemblablement aussi, un fils Pierre, né en 1929 (un an de plus que Jean Noac’h qui se souvient avoir joué à Scaër avec un « Pierrot » Laz d’un an son aîné). Née sur le sol américain, Jeanette Laz, d’origine bretonne, est donc de nationalité américaine.

Henri Noac’h effectue ainsi deux voyages aux États-Unis, sur le même navire, « La Lorraine », une première fois en 1919 puis le 3 mars 1922. Il travaille chez Michelin à Milltown dans le New-Jersey, dans l’usine construite en 1907 après le rachat de l’entreprise A&V Rubber Factory.  En 1929, il revient à Scaër dans l’intention d’emmener sa famille aux États-Unis, mais sa femme Marie-Madeleine refuserait de le suivre. A l’occasion de son retour à Scaër, il rembourse un emprunt (selon un acte notarié du 6 janvier 1928 avec la mention « Guillou notaire. Remboursement fait par Henri Noac’h, employé usine Michelin & Co Milltown New-Jersey États-Unis d’Amérique, de passage à Scaër »). Au moment ou après la crise économique de 1929, la grande dépression, Henri Noac’h revient définitivement en Bretagne alors que Michelin ferme son usine des États-Unis.

Les friches de l’usine Michelin à Milltown dans le New-Jersey qui viennent d’être récemment rasées..

Pendant la Seconde Guerre mondiale, vers ses 16 ans, Jeannette Noac’h part travailler à Lorient, en tant que serveuse dans un café ou dans un restaurant. Suite aux bombardements de Lorient par les Alliés, elle part travailler à Paris. Jeannette a un ami allemand qu’elle aurait accompagné lors d’un voyage en Allemagne. Henri Noac’h fait le reproche à sa fille d’avoir un ami allemand. Jeannette s’installe alors chez une tante maternelle à Scaër, Marie Noac’h veuve de Jérôme Tremerin. Au moment du Débarquement, Jeannette travaille dans la région de Caen où elle rencontre des Américains. Suite à la destruction de Caen, elle revient à Scaër, traversant la ligne de front. Sa famille la croyait toujours à Paris.

Avant la Seconde Guerre mondiale, suite à des « signes de guerre proche », la famille Laz repart aux Etats-Unis. Mais au moment des faits, Hélène Rouzic est décédée et Jeannette Laz est restée en Bretagne. Pendant l’été 1944, elle travaille dans les fermes à « tirer les petits pois et les haricots », peut-être en même temps que Marie-Jeanne Noac’h. Jeannette n’est pas très favorisée et assez isolée.

Les assassinats

Nous nous appuierons tout d’abord sur le témoignage tapuscrit d’un ancien Scaërois, déposé à l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE) à Guingamp. Certains noms sont codifiés, dans la mesure où, dans cette histoire, des liens divers, y compris familiaux, existent entre les multiples parties et intervenants. Qui plus est, des descendants des familles peuvent se sentir plus ou moins héritiers des actes de leurs parents. Mais les faits impliquent des personnes qui ont bénéficié d’une reconnaissance officielle pour leur appartenance à la Résistance. Ces faits publics ne peuvent être arbitrairement occultés.

Ci-après la partie du témoignage concernant les assassinats :

Je vais essayer de rappeler quelques faits qui ont marqué la « libération de SCAER » ceci est relevé de mémoire et celle de quelques amis avec parfois des contradictions de détail. Puisque le fait le plus horrible me revient d’abord en mémoire, en tout premier des circonstances de l’assassinat « pour exemple » de deux malheureuses jeunes filles et d’un homme un peu plus âgé.

L’horreur ne se déchaîna que 8 ou 10 jours plus tard. Deux pauvres filles qui ne furent pas assez promptes et adroites pour renverser leur liaison, filles faciles, mais pas des lumières d’intelligence, sortirent le dimanche se promener à Pont Meur au sud du bourg où elles rencontrèrent leur terrible destin. Une sentinelle ne réagit pas à leur passage, mais réclame ses papiers à un quidam, lequel répondit à la sentinelle « Tu oses me demander mes papiers à moi, qui n’ai_ rien à me reprocher et tu laisses passer des deux garces qui ont couchées avec des boches ». La sentinelle rappelle alors les deux filles qui furent arrêtées sur le chemin et ramenées au bourg où elles furent interrogées en public !

L’une en particulier était simplette. Confondues d’avoir été le passe-temps des boches, elles furent menacées d’être tondues, sauf si elles avouaient avoir dénoncé le lieu de parachutage de Juillet vers Coadry. Terrorisées, elles avouèrent tout ce qu’on voulu leur faire dire et, bien entendu, tondues [7], goudronnées et promenées dans le bourg sur deux haridelles. De loin, je me souviens de les avoir vues battues à coups de crosse, et hurlant de détresse sur leurs chevaux jupes relevées. La population de Scaër regardait sans trop comprendre et aussi, en partie, tout au moins terrorisée, un peu la foule du Calvaire. Entre temps, un authentique commandant de la Première Guerre mondiale [C] avait poussé la veulerie jusqu’à se faire photographier près d’elles tondues, ce qui lui attira une remarque « Commandant vous venez de souiller votre uniforme », mais ne réussit pas à lui acquérir pour autant les bonnes grâces de la résistance. Il avait viré trop tard sa veste. Ce fut tout ce que la population de Scaër apprit ce jour là, c’était un dimanche [5].

Mais le lendemain matin, une affiche était placardée, apprenant à la population qu’au petit matin il y avait eu trois exécutions dans la carrière de Stang-Blank à 2 kilomètres au sud-sud-ouest du bourg, celles de trois traîtres dénonciateurs du maquis de Kermabat près de Coadry [6]. Jugés par une cour martiale, reconnus coupables et exécutés sans autres formes. La cour martiale était composée, entre-autre, sous noms d’emprunt : de C., chef de la Cie F.F.I., du commandant de la place, D, du « colonel » M, F.T.P., des capitaines T. et K.. Les trois traîtres étaient nos deux malheureuses et un homme de 25 ans, ancien marin, qui s’était fait une réputation de délateur, apparemment sans fondement. Les trois avaient deux traits communs : n’avoir aucune défense personnelle, ni de défenseurs d’envergure, et être du niveau populaire. L’une des filles était enceinte, on ne saura jamais si c’était d’un allemand ou d’un petit gars du coin. Leurs pauvres noms : Barz [Laz] – Nihouarn [Noac’h] pour les filles, François Toulgoat pour l’homme [8]. Un jugement ultérieur a déclaré celui-ci non coupable, sa mère a eu une pension, m’a-t-elle dit elle-même. Pour les filles, on ne sait pas s’il y a eu un jugement ultérieur.

Les circonstances atroces de l’exécution, un cortège sinistre fait du camion qui les emmena du bourg à l’abattoir, du camion du peloton d’exécution, dont l’un des « volontaires » était le propre oncle de l’une des filles[3], du prêtre qui assista à l’exécution et du menuisier réquisitionné pour livrer trois cercueils et qui fut aussi témoin rapporta plus tard que l’une des filles avait été mise vivante encore dans le cercueil. L’une des filles resta recroquevillée, s’appuyant d’une main sur le sol. Le colonel M. lui donna lui-même deux coups de pistolet en pleine tête.

Plus tard, un compte-rendu du commandant D., prouva qu’aucun des trois n’avait dénoncé le maquis, puisque le repérage avait été effectué depuis la colline de Toull Laeron en Spézet d’où l’on a une vue complète de la région du parachutage et que le parachutage repéré fut le second sur le terrain à la suite de l’interception du code (Réservé à D. par le F.T.P. M.). Ces exécutions n’avaient visiblement pas d’autres buts que de terroriser la population, en choisissant à bon compte, des victimes sans défense.

Un parachutage d’armes vers Coadry [village de Scaër] en juillet, le code secret détenu par D. F.F.I. fut intercepté les F.T.P.F., colonel M, second parachutage qui, aperçu, fut la cause du massacre de Coadry. Donc, cause directe D. et M., les victimes ultérieures furent accusées d’avoir dénoncé le maquis et exécutées par les responsables réels du massacre de Coadry. M. commanda lui-même le peloton, d’où envergure de faits : responsabilité relevant de la cour martiale : boucs émissaires, défoulement des passions et population terrorisée. Bien entendu, à l’époque, seuls quelques initiés connaissaient les dessous. M. préféra tuer quatre innocents (le bébé à naître) plutôt que de subir la cour martiale.

Quelques jours après l’assassinat, dans la soirée, Joseph (14 ans) et Samuel (11 ans) dorment dans leur chambre. Un individu prend dans la cour un morceau de bois et frappe sur les carreaux des fenêtres. Joseph reçoit des éclats de verre. Samuel crie de peur. Les deux frères vont ensuite dormir sous les arbres à la belle étoile pendant une quinzaine de jours. Un menuisier vient quelques temps après prendre les mesures pour réparer les fenêtre.

La famille reste isolée. Elle ne sait plus à qui parler et ne se ravitaille pas. Sur le chemin qui mène au bourg, Joseph Noac’h croise à plusieurs reprises un individu qui finit par lui dire en breton : « Mais tu vas continuer à aller à l’école après tout çà ? ta place n’est plus là ». Joseph ne veut plus retourner à l’école. Certains de ses camarades viennent le chercher : Robert Coïet de Prat-cotter, Marcel Stephant de Ty-Ru, René Bernard de Minez-Saint-David.

Après la guerre, Henri Noac’h est convoqué à la mairie de Scaër où on lui demande de présenter le livret de famille pour inscrire la date du décès de Marie-Jeanne. Ce décès ne lui ayant jamais été annoncé officiellement, il demande : « Ma fille est donc morte ? ». Aucune inscription ne figurera sur le livret.

[1] Association nationale des anciens combattants de la Résistance, d’obédience communiste.

[2] A sa demande, nous n’avons pas produit sa photographie.

[3] fait avéré.

[4] Marie-Jeanne a écrit une lettre transmise à la famille par le recteur de Scaër, sur du papier écrit au crayon gris. Sur cette lettre était écrit : « Je vous demande pardon pour la peine que je vous ai fait ». Joseph a vu cette lettre qui a été détruite par la suite par sa mère en même temps que les photos de Marie-Jeanne.

[5] En référence au calendrier, la libération de Scaër ayant eu lieu le vendredi 4 août et les exécutions le jeudi 10 août au matin, les arrestations ont du se produire le mercredi 9 août.

[6] lors de la nuit du 9 au 10 août, Marie-Jeanne Noac’h et Jeanette Laz sont violées en collectivité chez F. par des résistants, FFI et FTP confondus.

[7] Dans la cour du collège Saint-Alain. Ce jour-là, elles sont aussi séquestrées à la mairie de Scaër avec une autre jeune fille, P., qui a failli subir le même sort.

[8] Bien qu’ancien du maquis F.T.P. de Scaër, son nom ne figure pas sur la plaque commémorative…

[9] Ce passage peut être précisé : après un premier parachutage à Coadry (à 3 km au nord-ouest de Scaër) au profit des FFI (D), les FTP (M) obtinrent un deuxième parachutage au même endroit, à l’insu des FFI. Ce second parachutage fut intercepté par les Allemands qui massacrèrent les FTP puis les FFI à Kernabat le 14 juillet 1944.

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