Les biais de mémoire d’historiens « officiels » en Bretagne

Reproduction ci-dessous de l’interview accordé à Breizh-info.com à la suite de la parution du DVD « Triskell et croix gammée ».

600251Breizh-Info.com : Yves Mervin, pouvez-vous commenter le DVD « Triskell et croix gammée » de Michel Denis, Kristian Hamon, Jean-Jacques Monnier, Georges Cadiou, Ronan Calvez et Herri Caouissin. Ce DVD est produit par RDM video et il est distribué depuis le 6 septembre 2016 dans les médiathèques, bibliothèques départementales de prêt (BDP), bibliothèques, établissements scolaires, comités d’entreprise, collectivités…

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Un mix d’images chocs, de témoignages sélectionnés et de paroles d’ « experts » : c’est parti pour les associations d’idées !

Yves Mervin : Ce qui frappe tout d’abord dans ce DVD, c’est, d’un point de vue historique, l’amateurisme des auteurs, leurs approximations, leurs inexactitudes et leurs erreurs flagrantes. Par exemple, Kristian Hamon revient sur les causes de l’assassinat de Jean-Marie Perrot qui, selon lui, était (minute 27:10) un anticommuniste viscéral. Entre autres considérations tendant à justifier le crime, Kristian Hamon avance (minute 28:30) : Je ne dirai pas que l’abbé Perrot l’a dénoncé [Albert Duperrier], je n’en sais strictement rien, mais quand, même, il y a suspicion ! Kristian Hamon insinue que Jean-Marie Perrot aurait dénoncé le résistant Albert Duperrier arrêté deux fois par les Allemands le 11 juillet 1943 puis le 12 juin 1944. Si Kristian Hamon avance cette thèse, il lui revient de produire des éléments d’archive ou des témoignages convaincants. De toute évidence, il n’en dispose pas et son opinion ou sa conviction profonde n’édifient en rien.

J’ai étudié dans Viens rejoindre notre armée ! (pp. 247-251), le parcours d’Albert Duperrier pendant la Seconde Guerre mondiale et il apparaît que ce dernier a déclaré : nous avons embrigadé beaucoup trop de jeunes qui ne savent pas tenir leur langue, selon le témoignage difficilement contestable du résistant Guy Péron. Albert Duperrier a été dénoncé par un autre résistant sous la torture et  l’hypothèse la plus plausible pour cet autre résistant, que Guy Péron ne nomme pas, est Yves Simon arrêté le 15 mai 1944. Ce dernier se serait vanté juste avant d’être arrêté d’avoir eu l’honneur de participer à l’assassinat de l’abbé Perrot lors d’une première tentative manquée le 26 novembre 1943. Plutôt que de soupçonner sans la moindre piste Jean-Marie Perrot de délation, il serait plus pertinent de s’interroger sur l’éventuelle implication d’Albert Duperrier dans la première tentative d’assassinat de l’abbé !

Breizh-Info.com : Avez-vous trouvé d’autres exemples de désinformation dans ce DVD ?

Yves Mervin : Prenons le cas de Georges Cadiou qui se repaît de sa collection de phrases antisémites qu’il a trouvées dans l’Heure bretonne (minute 18:15). Georges Cadiou interprète comme antisémite un article de François Jaffrennou, dit Taldir, Grand Druide de Bretagne, paru dans le journal La Bretagne du 1er janvier 1943. L’interprétation de George Cadiou et l’intonation avec laquelle il lit cet article n’engage que lui, elle n’engage en rien Taldir. François Jaffrennou Taldir avait avant la guerre défriché l’histoire des Juifs de Bretagne et il a écrit dans la revue L’Action du 14 juillet 1951 un texte remarquable sur les Juifs qu’il a rencontrés au cours de sa vie, Le sel de la terre, à une époque où les adeptes du devoir de mémoire n’avaient pas trouvé le filon pour se donner une importance. Rappelons que dans son livre L’Hermine et la croix gammée, Georges Cadiou accuse, en reprenant à son compte un ragot, ce même Taldir d’avoir dénoncé le résistant Adolphe Le Goaziou : Taldir a tout simplement été victime d’une erreur judiciaire. Après la guerre, Leo Perutz, un Juif autrichien, qui s’était lié d’amitié avec Taldir jusqu’à devenir membre du Goursez de Bretagne, a témoigné à bon escient en faveur de Taldir lors de son procès. Accuser Taldir d’antisémitisme traduit une grossière méconnaissance de cette question.

Breizh-Info.com : Un autre exemple à donner ?

Yves Mervin : Michel Denis interprète (minute 34:55) l’entrée de nationalistes bretons dans la Résistance, en l’occurrence le groupe Liberté de Saint-Nazaire, comme un moyen d’échapper au Service du travail obligatoire (STO) ! Lui aussi plaque son schéma idéologique sur les faits et arrive à la conclusion qui lui convient. En septembre 2009, j’ai eu le privilège d’une longue conversation avec Madelein Mesnard, le responsable du groupe Liberté, dont je décris le parcours à partir des archives. Et les motivations des Liberté n’avaient rien à voir avec le STO. Noter, ce qui échappe à Kristian Hamon (minute 13:00), que les Liberté étaient présents à Landerneau au camp de Landivisiau et qu’il n’y avait pas que les futurs Bezen Perrot à ce camp. J’ai même une photo (dont je n’ai pas les droits de publication) où ils posent ensemble en uniforme des Bagadoù Stourm. A aucun moment Madelein Mesnard n’a critiqué les Bezen Perrot comme s’autorisent à le faire les auteurs.

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Gros plan sur une plaque aux victimes d’une Milice bretonne qui ne s’est jamais trouvée à Ploëzal le 6 juillet 1944 (minute 33:40).

Breizh-Info.com : Un dernier exemple de désinformation ?

Yves Mervin : Les auteurs ont sollicité l’ancien résistant FTP Désiré Camus qui revient (minute 31:25) sur les événements de Ploëzal du 6 juillet 1944. Contrairement à ce qu’affirme Désiré Camus, il n’y a jamais eu de Milice bretonne à cet endroit et à ce moment. Comment Désiré Camus a-t-il pu, comme il l’affirme, trouver une carte du Kadervenn dans la poche d’un agent des Allemands resté sur le terrain, Jean-François Jouanny, agent dont on ne trouve aucune trace chez les nationalistes bretons : bizarre ! Désiré Camus, ancien instituteur, confond simplement un certain Michel Lesné avec Célestin Laîné ! Désiré Camus aurait mieux fait de nous expliquer les circonstances de l’assassinat de Pierre-Marie Lec’hvien, recteur de Quemper-Guezennec par quelques-uns de ses FTP, dont Joseph Le Roux, le 10 août 1944 après le départ des Allemands. Et autres crimes commis par d’autres de ses camarades FTP à ce moment, à Saint-Quay-Portrieux le 21 août 1944 par exemple.

Breizh-Info.com : quelle est la valeur pédagogique du DVD ?

Yves Mervin : il ne s’agit pas de pédagogie, mais d’idéologie. A partir de faits réels, les auteurs construisent une histoire conforme à un canevas idéologique officiel, une histoire manichéenne où de mauvais Bretons arriérés, rétrogrades, réactionnaires, superstitieux, antisémites, xénophobes, racistes, fascistes, pronazis agressent de braves Bretons résistants, progressistes, antifascistes, antinazis, ouverts d’esprit, épris de liberté et victimes de la barbarie. Et dans ce schéma, les bons Bretons résistants sont profrançais, ils sont même tout simplement français, et les mauvais Bretons sont anti-français, réfractaires aux idées de progrès et de liberté, aux Droits de l’Homme que la France aurait inventés. La réalité est bien sûr plus complexe et les rôles sont très souvent inversés. Kristian Hamon se prévaut de consulter les archives (minute 13:00), mais les archives sont à interpréter avec discernement. Elles ne portent que sur une partie de la réalité et elles ne confortent aucun discours idéologique en particulier.

Breizh-Info.com : Le DVD est pourtant distribué dans les centres pédagogiques ?

Yves Mervin :  Un tel DVD, financé par des deniers publics et utilisé dans le milieu de l’éducation nationale où l’histoire de Bretagne est interdite de fait, relève d’une histoire fondamentalement anti-bretonne, quand bien même les auteurs ont adopté des positions en apparence pro-bretonnes, au sens de l’émancipation d’un peuple breton. Ils ont adhéré ou ont été proches de l’Union démocratique bretonne (UDB), qui, à son origine, était organisée sur le modèle d’un Parti communiste avec en particulier le centralisme démocratique et des références explicitement marxistes-léninistes. J’en sais quelque chose, j’y ai passé quelques mois en 1977 et c’est de l’intérieur que j’ai découvert cette réalité. Un responsable de la fédération de Paris s’enorgueillissait de ce que l’UDB était reconnue, au même titre que le Parti communiste français, comme mouvement révolutionnaire par l’Union soviétique qui ne s’était pas encore effondrée à ce moment. L’UDB s’est adaptée, elle est devenue un parti réformiste, mais son fonds idéologique reste le communisme, sans rupture avec la réalité désormais bien connue de cette idéologie avec ses millions de morts, la dékoulakisation, les procès de Moscou, les goulags, les purges staliniennes, les déportations de populations, la famine programmée en Ukraine… On n’est donc pas dans la pédagogie, mais dans l’agit-prop. En agitant l’épouvantail du nazisme, les auteurs ne peuvent se dispenser de se justifier sur le communisme et ils seraient avisés de nous expliquer ce en quoi le communisme aurait été préférable au nazisme.

Breizh-Info.com : Quelles sont les faiblesses du raisonnement des auteurs ?

Yves Mervin : En particulier l’incapacité d’appréhender et d’assumer l’héritage du pacte germano-soviétique et du flirt idéologique entre nazisme et communisme contre les démocraties parlementaires « petit-bourgeoises ». Le pacte germano-soviétique déclenche la Seconde Guerre mondiale et a diverses conséquences en Bretagne même. Immédiatement après la signature du pacte en septembre 1939, les Allemands et les soviétiques envahissent la Pologne. Puis au printemps de 1940, sur ordre direct de Staline, le NKVD (la police politique soviétique) massacre à Katyn plusieurs dizaines de milliers de Polonais : officiers, médecins, ingénieurs, enseignants… L’Union soviétique accusera pendant des décennies les Allemands d’avoir commis ces crimes jusqu’à ce que le parlement russe reconnaisse officiellement sa responsabilité le 26 novembre 2010. Ce qui est récent et clôt les débats, ce que les auteurs ne peuvent ignorer. En 1943, Jean-Marie Perrot dénonce en chaire et dans sa revue Feiz Ha Breiz le massacre de Katyn, ce qui est insupportable au Parti communiste français qui se prépare à prendre le pouvoir à l’occasion de la Libération. Le Parti communiste décide alors d’éliminer Jean-Marie Perrot par l’Interrégional Marcel Dufriche et Daniel Trellu, responsable des FTP du Finistère, lors d’une première réunion pendant l’été puis, lors d’une deuxième réunion à Scaër chez Roseline Kersulec et son fils François Kersulec. Il revient aux auteurs de tirer les conséquences de leurs revendications idéologiques et historiques et de leur légitimation de cet assassinat.

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Vue fugitive sur le journal Feiz ha Breiz du Bleun Brug (minute 26:45) où Jean-Marie Perrot dénonce la massacre de Katyn (Karnel Katyn), ce qui lui vaudra d’être assassiné par le Parti communiste français.

Breizh-Info.com : Les auteurs veulent-ils rendre hommage à la Résistance ?

Yves Mervin : l’esprit de résistance consiste à s’insurger dans un pays occupé alors que la situation parait sans issue. Au moment des événements, cela avait un sens, mais 70 ans après la Libération, quel intérêt y-a-t-il à se déclarer pro-résistant ? Il n’y a plus ni risque ni enjeu. Chacun connaît la fin de l’histoire. C’est justement sur ce point que les auteurs font de la politique et non pas de l’histoire, car écrire l’histoire, c’est comprendre le comportement et les choix des uns et des autres en fonction de l’information qu’ils ont de la situation à l’instant qu’ils vivent, pas en fonction de la suite des événements que connaît l’historien. Je suis bien placé pour savoir qu’il y eut quelques authentiques résistants qui se sont engagés précocement pour la seule libération du territoire et l’instauration de la démocratie : les auteurs ne sont pas héritiers des mérites de ces résistants et ils ne sont pas habilités à parler en leur nom.

Mais prendre le parti de la Résistance aujourd’hui n’est même pas évident : son efficacité a été symbolique et elle s’est surtout impliquée dans une guerre civile plutôt qu’une guerre de libération. Elle est responsable de nombreux meurtres, de viols et de vols. Sa légende s’effrite lentement mais sûrement avec les archives qui s’ouvrent petit à petit.

Il a un autre tabou mémoriel pour ces héritiers du communisme : l’épuration que les auteurs justifient par leurs commentaires en banalisant et en minimisant les scènes de violences qui ont accompagné la liesse de la Libération. A ce moment, des résistants qui ne risquaient plus la répression allemande s’en sont pris à leur compatriote, le plus souvent des femmes. Face à ces scènes d’une extrême lâcheté, les auteurs ne manifestent aucune indignation. Par leur silence, ils avalisent le fondement criminel du communisme et plus généralement de tous les totalitarismes.

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Commentaire des auteurs (minute 37:10) : l’épuration en Bretagne n’a pas été plus dure… Hypersensibilité envers les victimes de l’occupant, désensibilisation envers les victimes de la Résistance.

Breizh-Info.com : Comment interpréter la démarche des auteurs ?

Yves Mervin : Les auteurs assènent avec animosité des injonctions qui tendent à inhiber l’esprit critique et préparent les esprits à la résignation et à la soumission envers toute religion ou idéologie hégémonique. Leur dialectique pseudo-révolutionnaire est devenue un conformisme, un renoncement à l’insurrection, une subordination à un pouvoir à qui on fait allégeance… quand bien même certains ont appartenu à un parti qui dénonçait la colonisation de la Bretagne par la France. Et pour bien montrer sa servitude, quoi de mieux que de dénigrer ses congénères ?

Les auteurs s’en prennent à des personnes aujourd’hui disparues qui ne peuvent pas leur rendre la réplique. C’est dommage parce que les Olier Mordrel, Yann Fouéré, Jean-Marie Perrot, Roparz Hemon, François Jaffrennou… avaient, de mon point de vue, une éminente dimension intellectuelle. C’est comme si les auteurs avaient attendu que cette génération disparaisse pour la critiquer sans danger, en commençant vers la cinquantaine une carrière de conscience du peuple. Mais ils démontrent largement dans ce DVD qu’ils n’ont pas d’autorité ni de légitimité à nous donner des leçons de démocratie, de respect des différences et encore moins d’humanisme.

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Le coup de pied de l’âne

Dans son nouveau roman Mari Vorgan ar Glandour (« la sirène des algues »), l’écrivain, acteur et metteur en scène Goulc’han Kervella cite à plusieurs reprises Roparz Hemon (1900-1978) et son roman Mari Vorgan écrit en 1958, publié en 1962 puis traduit du breton en français en 1981. Anne Bilak, directrice des centres régionaux de documentation pédagogique (CRDP) de Rennes et Nantes, s’offusque de ces citations et elle écrit le 12 décembre 2015 à Michel Quéré, recteur d’académie de Rennes, que Roparz Hemon aurait été radié par le ministère de l’Éducation pour des raisons de collaboration au cours de la Seconde Guerre mondiale. Et elle demande au recteur, qui s’en exécute, d’interdire la publication du roman.

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La diversion d’Anne Bilak ne peut faire oublier que la France vaincue en 1940 proposa à son vainqueur la politique de « Collaboration », ce qui l’amènera à instaurer un « Statut des Juifs » et à consentir un important soutien financier à l’effort de guerre allemand. Et accessoirement, à devenir la principale complice dans un des plus grands crimes contre l’Humanité, la Shoah, avec ses six millions de victimes. Sans oublier d’autres victimes parmi d’autres catégories de la population.

Anne Bilak s’en émeut-elle ?

Accessoirement, Roparz Hemon n’a pas été radié de l’Éducation nationale dont il a démissionné volontairement, mais il a été condamné à dix d' »indignité nationale » en 1945. Il y aurait donc lieu pour Anne Bilak d’accorder de l’importance à des jugements rétroactifs et revanchards de la justice de l’Épuration, un grand moment de l’histoire de France. Anne Bilak ne s’offusque pas de ce que nombreux écrivains français frappés d’indignité nationale après la Libération soient publiés dans la Pléiade et largement cités dans les livres scolaires avalisés par l’Éducation nationale : Sacha Guitry, Henri de Montherlant, Marcel Jouhandeau, Louis-Ferdinand Céline, Jean Giono… Une liste plus complète pourra être trouvée ici.

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Revue « Les ondes », n°135, dimanche 28 novembre 1943, L‘activité de Rennes-Bretagne, pp. 12-13, – Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) et musée d’histoire contemporaine

La remarque d’Anne Bilak est d’autant plus incongrue que, à la différence des écrivains cités précédemment, Roparz Hemon, en tant que Breton, n’a pas le moins du monde été partie prenante ou aurait seulement prôné la politique de Collaboration franco-allemande, globalement défavorable à toute forme d’émancipation de la Bretagne. Si quelques avancées ont été constatées dans le domaine culturel, elles sont dues à l’initiative de quelques Allemands, ce dont il y a lieu de les féliciter. Grâce à ces soutiens, Roparz Hemon s’est surtout consacré pendant l’Occupation à l’Institut celtique et aux émissions en langue bretonne de Radio-Rennes.

Que Roparz Hemon ait écrit en breton plutôt qu’en français et hissé la langue bretonne à un niveau littéraire international indispose plus vraisemblablement Anne Bilak. D’assez nombreux intellectuels français font preuve de mépris envers le fait breton, mais de nombreux autres savent aussi porter l’amour de leur langue et de leur culture françaises sans se laisser aller à ces bassesses. Ce sont sûrement ces derniers qui œuvrent plus utilement pour le rayonnement de la France que quelques besogneux dénonciateurs d’un écrivain de langue bretonne.

C’est une forme de négationnisme que d’accorder de l’importance à des détails de l’Histoire. La condamnation a priori d’un auteur pour son appartenance culturelle sans la moindre appréciation de son œuvre rappelle aussi les plus sombres heures du siècle dernier en Europe. Et l’interdiction de la publication d’une œuvre est une négation flagrante de la liberté d’expression : elle nous renvoie à l’essence même de tous les totalitarismes. Parce que le respect de la vie est essentiel, il faut accorder toute leur place à la littérature et aux arts et à leur enseignement qui concourt au véritable respect de cette vie.

Ene va ene, biskoazh n’em eus ho karet kreñvoc’h eget pa’m eus ho kuitaet. Va c’hrediñ a rit, n’eo ket ? Ezhomm am eus em c’hredfec’h, evid krediñ va-unan. [1]

Cet incident nous rappelle au moins un agréable moment de lecture. Ayant déjà dépassé les événements de la guerre qui vient de se terminer, Roparz Hemon situe son roman Mari Vorgan dans sa chère ville de Brest avec ses connivences océanes. Il le construit sous la forme d’un journal de bord que le médecin du navire Agenor remettra à sa jeune épouse, Adela, lorsqu’il reviendra de son périple. L’intrigue se dévoile et les personnages se révèlent de la fête de la nouvelle poupe à Brest, d’où part l’Agenor avec une passagère clandestine, à la fête du passage de la Ligne… [2]

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[1]  Roparz Hemon, Mari Vorgan, Al Liamm, 1962, p. 28

[2] Pierrette Kermoal, Un ene tan, Preder, 2002.

La guerre fait encore des ravages aujourd’hui en Bretagne…

 …elle se poursuit sur l’ « encyclopédie » Wikipédia à laquelle un internaute peut difficilement échapper lors de recherches sur le net. L’idée est généreuse : chacun contribue et utilise un savoir mis en commun, le savoir est mis à jour, amélioré instantanément si besoin par les relecteurs. En apparence, Wikipédia est gratuite mais c’est aussi une société américaine qui brasse annuellement des millions de dollars grâce au financement de nombreux donateurs. La technologie internet a permis à Wikipédia d’occuper en premier une place qui ne sera pas reprise de sitôt.

Mais cette approche présente différents points faibles, en particulier l’anonymat des contributeurs. Wikipédia a choisi de faire de cet anonymat un principe fondateur, ce qui aurait pu être évité : qui peut citer Wikipédia comme une de ses sources d’informations sans craindre la risée ? Nous allons illustrer la question avec l’exemple du contributeur anonyme de Wikipédia que nous nommerons 81.53.13.21, selon l’adresse IP (Internet Protocol) que lui à prêté son fournisseur d’accès à internet (FAI) lors de sa connexion du 2 février 2013 dans l’après-midi de 15 heures à 17 heures environ :

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Connexion au site Wikipédia du contributeur 81.53.13.21

Mais qui est donc 81.53.13.21. ? Au travers des articles accédés sur Wikipédia, ce contributeur anonyme démontre un intérêt pour la matière de Bretagne, et en particulier pour la période de la Seconde Guerre mondiale dans notre pays. Dans l’article consacré à Roparz Hemon, la phrase :

Il y travaille sous l’autorité et le contrôle idéologique des Allemands et anime les premières émissions en breton à la radio, ce qui n’avait pas été possible précédemment du fait de la politique linguistique française

devient, sous son clavier :

Il y travaille sous l’autorité et le contrôle idéologique des Allemands et anime des émissions en breton à la radio. Ces émissions, émises [pléonasme !] de Rennes n’ont jamais été captées en Basse-Bretagne, et n’ont donc jamais touché d’auditeurs susceptibles de les écouter. En tout état de cause le breton artificiel et souvent fautif de Roparz Hémon ne pouvait pas être compris de ceux ayant le breton comme langue maternelle.

Contrôle idéologique des Allemands (pas des nazis tant qu’à faire ?)… breton artificielsouvent fautif… une telle présentation du génie de la littérature bretonne permet de circonscrire les hypothèses à un club assez restreint mais proactif d’auteurs connus : Françoise Morvan, Ronan Calvez, Pierrick Le Guennec, Nelly Blanchard, Christian Bougeard, Claude Toczé, Georges Cadiou… qui diffusent ouvertement une doctrine très typée, ainsi qu’à quelques aficionados moins connus mais eux aussi actifs et inspirés par les premiers. Quelques dizaines de personnes ?

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L’article consacré à Roparz Hemon avant (à droite) et après (à gauche).

Ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin, et hop, un petit tour sur l’article consacré à la Bezen Perrot : le terme formation est bien trop complaisant, remplaçons-le à chaque occurrence par milice, ce terme a une connotation plus facho que formation qui est trop neutre… Ah, çà fait du bien ! Et Perrot ? Eh oui ce bon abbé Perrot, Bleun Brug et Feiz ha Breiz ? Quoi ? Un prêtre engagé dans la vie culturelle assassiné par la Résistance ? Scandaleux ! Rectifions, un collabo, allez, un collaborateur, c’est plus « scientifique » … exécuté par la Résistance. La Résistance n’assassine pas, elle exécute, pour la bonne cause, après jugement, et même le jugement du peuple, et je suis du peuple, et le peuple, c’est moi. La Résistance exécute même à contre-coeur, si, si, à contre-coeur, et pour le bien de l’Humanité. On peut quand même bien sacrifier quelques vies pour le bien de l’Humanité  ?

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L’article consacré à la Bezen Perrot avant (à droite) et après (à gauche).

Ah, çà défoule ! Et çà confirme le microcosme des post-traumatisés de la Seconde Guerre mondiale, 70 ans après les événements, mais sans le préciser davantage. Les deux modifications qui suivent permettent de profiler plus finement le contributeur 81.53.13.21. Ces modifications sont consacrées aux fragments de Bignan (vous en avez déjà entendu parler ?), deux fragments de poèmes en breton du haut-moyen-âge publiés par Joseph Loth dans la Revue celtique en 1887… quelques spécialistes !

Si l’anonymat permet au contributeur de se défouler, la manière dont il se défoule dévoile ses centres d’intérêt, les idées qu’il professe et le vocabulaire qu’il utilise de préférence, ce qui constitue non pas une signature mais une caractérisation de l’individu. Ajoutons que Wikipédia a l’amabilité de mettre à disposition des internautes un utilitaire permettant d’en savoir un peu plus sur ce mystérieux contributeur (ou contributrice) 81.53.13.21. 

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Quelques indices complémentaires avec Whois

Le FAI est France Telecom et la connexion s’est faite aux environs de Rennes… Il y a au moins, et pour cause, un profil psychologique qui répond à tous les critères examinés mais dans ce cas précis, y-en-a-t’il plus qu’un ?

On ne peut guère aller bien plus loin dans l’identification du courageux internaute anonyme qui manifeste ses troubles psychologiques en « améliorant » le contenu de l’encyclopédie universelle Wikipédia. De tels individus, décrédibilisent à eux seuls l’encyclopédie en ligne, au détriment des donateurs et des contributeurs qui participent dans l’esprit déclaré de Wikipédia.

A signaler toutefois, que Françoise Morvan, qui m’épingle dans un nouveau post sur son blog, a la capacité que n’a pas votre serviteur, d’identifier les visiteurs qui parcourent son site. Et elle avance en effet que je visite quotidiennement son blog ! Comment peut-elle savoir ? Et pourquoi avance-t-elle une telle assertion dont je suis le seul bien placé à savoir si elle est exacte ou non ? Parce que Françoise Morvan est douée d’intuition, dont elle n’hésite pas à nous faire part et elle nous concocte ses écrits « historiques » selon un mélange de faits exacts avec ses « intuitions » jusqu’à produire un récit très personnel et des contre-sens flagrants sur l’interprétation des faits (comme l’idée de rattacher le maquis Bara au maquis Tito).

In fine, est-ce que je me rends quotidiennement sur le site de Françoise Morvan ? Mais oui, Françoise, j’y vais tous les jours, et même dix fois par jour, et je me lève même la nuit pour y aller, en tremblant de peur à l’idée que vous ayez encore parlé de moi…

Et merci au lecteur qui m’a transmis la matière de cet article.

Yves Mervin

Addendum : dans le dernier post de Françoise susmentionné, Françoise avance que « Frédo » serait Yves Corbel… Être originaire de Rostrenen et ne pas savoir qui est Frédo, c’est surprenant ! L’intuition n’a pas bien marché encore une fois. Comme pour tous les pseudonymes, même s’il y a pour Frédo plusieurs hypothèses, dont celle d’Yves Corbel, la seule à retenir est celle de Pierre Le Balpe dont le nom a été donné à une rue de Rostrenen…

Un malfrat ?

Merci Leo !

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Leo Weisgerber (1899-1985)

Les querelles sporadiques sur la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne mettent en cause régulièrement les mêmes personnages. Nous reviendrons ici sur l’un d’entre eux, Leo Weisgerber. Je produis ci-dessous une bibliographie minimale, au-delà des propres écrits de ce linguiste, pour commencer à porter un jugement sur Leo Weisgerber. Je suis loin de partager les points de vue de certains de ces auteurs, mais ils ont au moins investigué avant de nous livrer leurs conclusions.

Né en 1899 à Metz, alors allemande, Leo Weisgerber poursuit des études universitaires qui en font un spécialiste des langues allemandes et celtiques, dont le breton. Il rejoint les universités de Rostock en 1927, Marburg en 1938 puis Bonn en 1942. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est affecté à la Propagandastaffel, un service de propagande rattaché au commandement de l’armée d’occupation, le Militärbefehlshaber (MBF), soit l’organisme de la Wehrmacht qui gère les accords d’armistice avec la France. Au sein de la Propagandastaffel, qui exerce surtout une censure sur les médias français, Leo Weisgerber est chargé, en tant qu’officier hors cadre de l’armée (en allemand Sonderführer, pas Sonderführer SS) de nouer de bonnes relations avec le mouvement breton. Il dirige la station de Radio-Rennes et innove avec les toutes premières émissions radiophoniques en breton grâce au concours de Fañch Elies dit Abeozen. Leo Weisgerber favorise ensuite la création de l’Institut celtique dont Roparz Hemon devient le directeur. Il intervient également pour protéger des nationalistes bretons des tracasseries de l’administration française.

C’est Henri Fréville qui aborde le premier en Bretagne le cas de Leo Weisgerber : tout professeur d’histoire moderne qu’il ait été à l’Université de Rennes, il reste avant tout l’ancien « délégué pour la Bretagne du Comité général d’étude pour l’Information » lors de la Libération, ce qui n’est certainement pas un gage de neutralité. S’il traite avec quelque distance Leo Weisgerber, Henri Fréville commet de graves erreurs à propos de Roparz Hemon dans les Archives secrètes de Bretagne parues en 1985. Noter que les éditions Ouest-France ont en 2004, Henri Fréville étant alors disparu, la bonne idée de rééditer les Archives secrètes en la faisant postfacer, sans la nommer, par… Françoise Morvan ! Ce qui n’est avoué que quelques années plus tard en 2008. On peut douter qu’Henri Fréville eut sollicité cette contribution…

Ronan Calvez s’évertue, par l’allusion et la suggestion ou les raisonnements par capillarité, à démontrer que Radio-Rennes était une annexe de Radio-Paris. Mais Radio-Rennes, au moins pour les émissions en breton, jouissait en ces temps de guerre, grâce à Leo Weisgerber, d’une liberté éditoriale qu’elle a exercée sur le seul plan culturel. Pour les lecteurs perspicaces :

Nouvelliste Morbihan - RadioLe nouvelliste du Morbihan du 16 novembre 1943

Les publications par Klaus Dutz du colloque consacré au centième anniversaire de la naissance de Leo Weisgerber en 1999 mettent en avant, cinquante ans après les événements, ce qu’il y a lieu de retenir de l’oeuvre de Leo Weisgerber dans le domaine de la linguistique, travaux qui font encore date aujourd’hui et qui lui ont valu une réputation internationale. La contribution de l’universitaire allemand Joachim Lerchenmüller dans ce colloque traite de la période bretonne de Leo Weisgerber. Comme dans son ouvrage précédent Keltischer Sprengstoff (« explosif celtique » !),  il cite Henri Fréville – c’est loin la Bretagne – et avance que l’action de Leo Weisgerber était politique et militaire car il aurait agi pour déstabiliser le préfet François Ripert. Il reprend ce faisant la thèse tout à fait irréaliste d’Henri Fréville selon laquelle ce préfet aurait été un gaulliste et aurait démissionné pour ne pas appliquer les accords Bousquet-Oberg (le préfet a été démis de ses fonctions non pas par manque d’esprit collaborationniste mais pour incompétence). Joachim Lerchenmüller a encore beaucoup à découvrir des subtilités de la vie politique rennaise sous l’Occupation.

Nelly Blanchard du Centre de recherches bretonnes et celtiques (CRBC) de l’Université de Bretagne occidentale a voulu voir en Leo Weisgerber un linguiste acquis à l’idéologie nazie à partir d’une bien fragile théorie du vocabulaire utilisé par ce dernier : Leo Weisgerber aurait en particulier abusé du terme Volk (« peuple » en allemand) dans ses écrits ! Il aurait aussi été chargé d’une mission de séduction des intellectuels bretons pour les rallier à la cause du Troisième Reich. La démarche démontre surtout qu’on peut développer une théorie du complot à partir des sujets les plus anodins tout en passant à côté de l’essentiel.

Avec un livre consacré à l’universitaire allemand Julius Pokorny,  Pól Ó Dochartaigh aborde le contexte universitaire allemand des études celtiques de l’entre-deux-guerres : il traite succinctement à l’occasion le cas de Leo Weisgerber sans bâtir de théorie inappropriée sur le personnage. Notons que l’éminent celtisant Julius Pokorny, est écarté de sa chaire par les nazis en raison de ses origines juives. Il survivra miraculeusement et reprendra sa chaire après la guerre.

En ce qui concerne Leo Weisgerber en Bretagne, il n’est pas essentiel de s’accorder précisément sur le sens et la portée de son action. On pourra le faire sur ce qu’elle n’a pas été, en particulier :

  1. elle n’a pas eu le moindre effet sur les persécutions nazies envers des minorités exclues des communautés nationales par cette idéologie,
  2. elle n’a été nullement préjudiciable aux activités de résistance à l’occupant allemand, dans la mesure où ces actions de résistance avaient pour finalité la restauration de l’état de droit et de la démocratie lors de la Libération.

L’action menée par Leo Weisgerber lors de l’Occupation aurait du l’être bien avant l’arrivée des Allemands en Bretagne. Après leur départ, il avait montré la voie de ce qui était et reste à mener dans notre pays.

Merci Leo !

Yves Mervin

Bibliographie :

Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne, 1940-1944, Ouest-France, 1985.

Chris Hutton, Linguistics and the Third Reich (Mother-tongue fascism, race and the science of language) – Routledge, 1999.

Ronan Calvez – La Radio en langue bretonne, Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de Bretagne, PUR / CRBC, 2000

Joachim Lerchenmuller, Keltischer Sprengstoff : Eine wissenschaftsgeschistliche Studie über die deutsche Keltologie von 1900 bis 1945, De Gruyter, 1997.

Klaus D. Dutz, Interpretation und Re-Interpretation. Aus Anlaß des 100. Geburtstages von Johann Leo Weisgerber (1899-1985), Münster, Nodus Publikationen, 2000.

Nelly Blanchard, Un agent du Reich à la rencontre des militants bretons : Leo Weisgerber, Brud Nevez 2003.

Pól Ó Dochartaigh, Julius Pokorny, 1887–1970: Germans, Celts and Nationalism. Dublin, Four Courts Press, 2004. 

Yves Mervin, Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’Occupation, Yoran Embanner, 2011.

Ingénieries de l’histoire

Yves Mervin est-il un historien ? devrait-il se garder d’aborder des sujets sur lesquels tout aurait déjà été écrit ? ses écrits sont-ils scientifiques, « pseudo-scientifiques », anti-conformistes, révisionnistes ?  l’histoire est-elle réservée aux spécialistes, aux universitaires, aux professionnels ? à ceux qui ont vécu la période de la guerre et qui ont subi ou participé… ?

Nous reconnaissons être venu à l’histoire par accident : notre point de départ a été de comprendre pourquoi le collège Diwan Roparz Hemon fut débaptisé (dénommé) en 2000… les polémiques étaient si vives à ce moment que je n’arrivais pas à comprendre les arguments que les uns et les autres s’échangeaient, les faits qu’ils se renvoyaient entre eux pour se discréditer… Je m’étais promis de tirer ces questions au clair sans soupçonner vraiment que je m’engageais dans une voie longue et nécessitant un investissement conséquent en recherches et vérifications. Il ne suffisait pas d’acheter quelques livres d’histoire et de trouver les réponses directes. Il fallait analyser ou chercher des compléments d’informations dans les archives, croiser les sources, dissocier les récits des faits de l’expression des opinions… Et je me suis commis dans deux livres qui présentent à la fois un récit historique, des analyses et aussi l’expression de mes propres idées et opinions.

Je ne me suis pas dispensé d’examiner ce que peuvent être les théories et les méthodes en histoire. J’ai plus particulièrement été intéressé par la querelle des historiens en Allemagne dans les années 1980, l’Historikerstreit, soit les affrontements entre les intentionnalistes et les fonctionnalistes où je peux réutiliser des notions que j’ai pu mettre en œuvre dans  mes activités professionnelles comme les systèmes stochastiques et les systèmes chaotiques. Je ne cherche pas à vous effrayer, cher lecteur, mais l’histoire est aussi faite d’enchaînements de causes à effet tout autant que d’évolutions aléatoires. Avons-nous à faire à un désordre local dans un ordre global ou au contraire un ordre local dans un désordre global ? Vaste question philosophique, mais revenons à notre espace-temps « Bretagne – Seconde Guerre mondiale ».

Sans donc me revendiquer historien, je vous ferai néanmoins part, de façon simplifiée, de mon expérience d’historien ou de non-historien : l’histoire doit s’aborder en deux temps ou à deux niveaux :

  1. un premier niveau que j’appellerai niveau des faits de base incontestables, sur lesquels tous les historiens devraient s’accorder avant de passer au deuxième niveau ou au deuxième temps,
  2. un second niveau qui est celui des interprétations sur lesquels il est presque illusoire de se mettre tous d’accord, dans la mesure où chacun peut développer sa propre interprétation ou démarche explicative d’un même sujet ou contexte historique. On peut alors développer de nombreuses versions de la même histoire selon différentes constructions intellectuelles, plus ou moins réalistes et pertinentes, plus ou moins respectueuses des faits de base.

Je ne traiterai dans ce post que du premier niveau en premier l’exemple de la bataille de la Pie du 27 juillet 1944 sur les communes de Paule-Plévin. Bataille qui a donné l’occasion de récits et commémorations de plus en plus emphatiques au fur et à mesure des années. Question simple : combien y-eut-il de morts et blessés allemands au cours de cette journée ? On pourrait s’imaginer que la réponse en a définitivement établie depuis tant d’années. Or j’ai fait état dans Joli mois de mai 1944 de divers bilans qui vont de quelques dizaines à quelques centaines de morts. Ayant effectué, avec quelques complicités, une patiente enquête sur le terrain, j’en suis venu à douter qu’un seul Allemand ait été tué au cours de cette journée. Mais la parution de Joli mois de mai 1944 a permis de nouveaux témoignages qui ont permis de préciser les événements de la fin de la journée au village de La Pie.

Précisons tout d’abord le sort de quelques victimes bretonnes dont le sort était mal cerné, les récits résistants n’en faisant eux-mêmes pas état. Dans la matinée, Jean Le Bris se blesse grièvement avec son arme, une mitraillette Sten. Lorsque les Allemands arrivent, ses camarades s’enfuient et le laisse sur place. Les Allemands le capture, l’enferme dans la ferme Le Galloudec en Kerhouarn puis incendient la ferme, qui sera reconstruite après guerre.

Laurent Caradec et André Gouriou, deux beaux-frères, se trouvent dans un champ de blé avec Digouvez. Les trois auraient été aperçus par un guetteur allemand posté à Keristen près de Coat-Farigou. Digouvez réussi à s’échapper. Laurent Caradec et André Gouriou sont abattus par les Allemands. Leurs corps restent dans le champ toute la journée.

Les récits résistants sont assez épars et peu précis sur l’épisode qui s’est passé en fin de journée du 27 juillet. On trouve dans la revue de l’ANACR, Ami-entends-tu…, n° 88 du premier trimestre 1988, un hommage au résistant Yves Huitorel au moment de sa disparition qui fait état de sa participation au combat de La Pie :

Le 29 juillet, alors que deux mille [sic] Allemands se heurtent au bataillon Guy Môquet, Yves est là, à lui seul avec son fusil-mitrailleur, il réduit un nid de mitrailleuses allemandes.

Les nouveaux témoignages que nous avons obtenus font état d’un Jean-Louis Le Lostec, originaire comme Yves Huitorel de Maël-Carhaix, qui ouvre le feu avec sa mitrailleuse sur les Allemands en train de se rassembler près de deux autocars qui les attendent. Les habitants de La Pie s’enfuient. Il y aurait au moins un Allemand grièvement blessé, amené par ses camarades derrière une maison de La Pie, où les habitants retrouveront des traces de sang le lendemain, et les deux autocars prennent feu, peut-être du fait des balles de mitrailleuses. D’un tempérament téméraire, Jean-Louis Le Lostec tient la position pendant quelques minutes, bien installé sur la hauteur qui surplombe le village de La Pie, là où passe actuellement la nouvelle voie express. Les Allemands ripostent avec leur mitrailleuses et leur balles atteignent un village de Mael-Carhaix. Il semble que Jean-Louis Le Lostec agit seul, sans le concours de ses camarades. En particulier le maquis de Callac n’aurait pas engagé les Allemands.

Suite à cette action, des officiers allemands investissent la mairie de Paule et veulent exécuter des habitants en représailles. Le maire et la secrétaire de mairie, Mademoiselle Leissour, qui parle allemand, parviennent, avec beaucoup de persuasion, à convaincre les Allemands de renoncer à ce projet. Ces officiers repartent avec 2 bouteilles de lambig en remerciement. Le détachement Allemand, qu’on peut estimer à une cinquantaine de militaires, et non pas deux mille, privé de ses véhicules, repart à pied vers Carhaix.

En définitive, la carte des victimes bretonnes et allemandes au cours de la journée du 29 juillet fait état de 13 victimes bretonnes, tuées au combat ou en représailles, et deux Allemands grièvement blessé, l’un à midi au moulin du Quinquis et l’autre à La Pie en fin d’après-midi. Ces deux Allemands n’auraient pas survécu.
La Pie bilan

Carte des victimes bretonnes et allemandes lors des événements du 29 juillet 1944 sur le territoire des communes de Paule et Plévin

La parution de Joli mois de mai 1944 a aussi permis de localiser des éléments d’archives de l’armée allemande dont il ressort quelques brèves lignes d’un compte-rendu journalier au niveau du XXVe corps d’armée allemand :

Ic

Ce qui peut se traduire par :

29 juillet [1944] 5 km au sud de Carhaix, bataille soutenue avec des terroristes et des parachutistes qui ont offert une résistance acharnée. 12 terroristes ont été trouvés morts dans les combats. Plus de pertes sont probables, mais non identifiables car les terroristes emmènent les morts et les blessés. Nos propres pertes : 2 tués 8 blessés.

Certes on peut douter, à cause de quelques imprécisions, qu’il s’agit du combat de La Pie mais la date et la proximité de Carhaix lève les ambiguïtés. Le rapport, très succinct, fait état de parachutistes : certains sont bien passés dans les maquis de Paule-Plévin mais les récits résistants eux-mêmes ne font pas état de la présence de parachutistes le 29 juillet. Parmi les 12 « terroristes » qui ont été trouvés morts, on peut présumer que les Allemands ont comptabilisé dans ces chiffres leurs crimes de guerre à Kerhoze et à l’entrée du bourg de Paule. Ce qui est proche des 13 victimes bretonnes dûment identifiées. Pour les morts allemands, le terme gefallen (« tombé ») est moins explicite que Tote (« tué »), que l’on trouve aussi dans les rapports, mais il y a bien lieu de considérer que deux Allemands sont bien décédés lors des événements du 29 juillet 1944. Malgré les imprécisions, on peut donc considérer qu’il y a une assez bonne concordance entre les événements tels qu’ils sont décrits dans Joli mois de mai 1944 avec ces nouvelles précisions.

On est loin des récits qu’on fait les associations résistantes qui n’hésitent pas à représenter leur action comme si on était en peine bataille de Normandie. L’intervention allemande le 29 juillet à Paule-Plévin est une battue à la recherche de quelques suspects dont 3 noms ont même pu être identifiés 70 ans après les événements (Joli mois de Mai 1944, pp. 294-321). Au cours de cette rafle, les Allemands subissent deux accrochages avec des maquis, l’un défensif au Moulin du Quinquis et l’autre offensif à La Pie.

La Pie CB

La représentation de la « bataille » de La Pie par les associations résistantes.

Ces associations avanceront même que le « bataillon » Guy Moquet a arrêté des milliers d’Allemands se dirigeant vers le front de Normandie et avoir arrêté le général parachutiste Hermann Ramcke en personne ! Ces inventions ont été relayées par la presse pendant des décennies, depuis la toute première parution d’Ouest-France le 7 aout 1944 : OF 44

Première une d’Ouest-France le 7 aout 1944 (mention des événements de La Pie en bas à gauche :Dans les Côtes-du-Nord, les Allemands avaient attaqué, le 29 juillet, une position tenue par les patriotes. Ceux-ci acceptèrent le combat qui dura 15 heures et se termina par la retraite des Allemands. L’ennemi avait eu des pertes considérables.)


et à chaque anniversaire, le rappel des mêmes « informations » sur les événements :

OF La Pie

Mais de telles informations ont aussi été relayées par les historiens universitaires, professionnels et officiels en Bretagne. Dans sa thèse de doctorat d’Etat menée en 1986 à l’Université de Rennes 2, Christian Bougeard, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Brest, réputé être avec Jacqueline Sainclivier de l’Université de Rennes 2, un, sinon le, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne, reprend les dires résistants et fait état de 85 tués allemands et 24 mis hors de combat pendant cette journée. En 1986, 42 ans après les événements, il était pourtant encore possible d’établir une relation  précise des faits qui se sont déroulés le 29 juillet à Paule-Plévin et de confronter les récits bretons avec les archives de l’armée allemande .

Mais l’histoire officielle ne résulte pas d’une vérification des faits de base, mais d’un compromis avec des associations résistantes qui amplifie des actions mineures menées par la résistance et qui dans le même temps, occulte des faits réels pour le moins défavorables à cette résistance, en particulier la criminalité résistante. Ce qui transparait nettement dans cette émission de télévision dont on trouve un extrait sur internet :

Il faut reconsidérer complétement les thèses mises en avant dans cette vidéo et se méfier en particulier des reconstitutions de scènes de combat entre résistants et Allemands. Si on a négligé la première étape de l’établissement des faits de base, il est inutile de passer à une deuxième étape consistant à interpréter ces faits de base.

Dans une interview accordée à la revue Histoire (n°1 de mai-juin-juin-juillet 2013), Christian Bougeard déclare que désormais tous les tabous sont levés sur cette période et que les polémiques sur la collaboration sont éteintes  !

La question n’est donc pas de savoir si Yves Mervin est historien ou non : j’exerce une autre profession qui m’a permis d’appréhender différents sujets en respectant la dure réalité de la physique et des technologies, des faits et des organisations avant d’émettre quelle opinion personnelle que ce soit. J’aborde les questions d’histoire avec ma démarche et mon expérience d’ingénieur et je ne suis pas tenté de les troquer pour des démarches incertaines et trop ostensiblement orientées d’un point de vue idéologique.

La question est de savoir ce qu’apportent à l’Histoire les « historiens ». L’ensemble de l’édifice mémoriel établi par ces historiens nous semble voué à s’effriter peu à peu jusqu’à ce qu’une véritable histoire respectueuse des faits et sans complaisance à l’égard d’un ordre politique quelconque soit établie.

Quand cet édifice mémoriel sera parti en miettes dans quelques années, il faudra se souvenir de quelques résistants qui ont su s’engager pour la libération de leur pays, sans se tromper d’adversaire, sans haine ni mépris pour celui-ci, en évitant de prendre des risques inutiles pour leurs concitoyens et pour eux-mêmes. Et qui auront fait état de leur parcours sans affabulation et sans occulter des aspects éventuellement peu louables.


Addendum au  7 février 2016.

Le rapport du Bataillon Brüggemann précise à la date du 1er août 1944 :

Bei dem am 29.7 stattgefundenen Gefecht, sudostw. Carhaix 1 Verw. am 1.8 gestorben.

Soit :

Un des blessés dans l’engagement du 29 juillet au sud-ouest de Carhaix est décédé le 1er août.

Il semble donc qu’un troisième Allemand a succombé suite au combat de La Pie.

Sommaire d’Arthur et David

et une autre précision sur Arthur et David paru en 2011. Le livre est divisé en deux grandes parties : une première partie chronologique et une seconde partie organisée en thèmes. Je fais paraitre ci-dessous cette distinction qu’il aurait été opportun de mentionner dans la version imprimée.

Liminaire…………………………………………………………………………….5
Avant-propos……………………………………………………………………….6
Remerciements…………………………………………………………………….8
Clés de lecture……………………………………………………………………11

Première partie

L’invasion de la Bretagne………………………………………………..12
La fin de la « der des der »……………………………………………………..12
Le Traité de Versailles…………………………………………………………..13
Rencontre en île de Bréhat …………………………………………………..14
Occupation française en Allemagne…………………………………………15
Breiz Atao…………………………………………………………………………17
Gwalarn……………………………………………………………………………21
Seiz Breur…………………………………………………………………………24
Candidature aux élections législatives……………………………………….26
Am Potsdamer Platz…………………………………………………………….28
Le foyer Juif en Palestine………………………………………………………31
Gerhard von Tevenar……………………………………………………………34
Le front populaire (1936)……………………………………………………..40
La paix en danger……………………………………………………………….42
Le pacte germano-soviétique (1939)………………………………………..45
La drôle de guerre……………………………………………………………….47
La refondation de l’Etat Breton………………………………………………48
La Collaboration franco-allemande …………………………………………53
La solution provisoire…………………………………………………….58
La deuxième Révolution française ………………………………………….58
Le statut des juifs (3 Octobre 1940)…………………………………………66
Un vent de liberté………………………………………………………………..76
Jakob et Jacob……………………………………………………………………82
L’Institut celtique…………………………………………………………………92
L’aryanité de Maurice Michali ……………………………………………. 100

La race bretonne……………………………………………………………… 105
Barbarossa ……………………………………………………………………. 106
L’aryanisation des biens des Mazeas ……………………………………. 108
Yann Fouéré, « régionaliste » ……………………………………………… 113
Les cartes d’identité et l’étoile jaune……………………………………… 117
La Solution finale………………………………………………………..126
A crime without a name …………………………………………………. 126
Reinhard au Pays des Droits de l’Homme……………………………… 129
Vent printanier en Bretagne ………………………………………………. 132
Le gouvernement général………………………………………………….. 149
Gare de Rennes ……………………………………………………………… 152
Skol Blistin…………………………………………………………………….. 154
Un pays aryen d’Europe du Nord… …………………………………….. 160
La déportation des Michali…………………………………………………. 167
Lettre indésirable N°1 ………………………………………………………. 179
Journal parisien ……………………………………………………………… 189
Le début du Grand soir dans les petites Russies du Centre-Bretagne…. 196
La deuxième guerre mondiale du Grand Druide de Bretagne……… 199
Les Bagadoù Stourm………………………………………………………… 206
La plus petite armée du monde en guerre …………………………….. 209
Le groupe Liberté……………………………………………………………. 214
L’Héritage des ancêtres…………………………………………………….. 216
L’arrestation des Mazeas……………………………………………………. 217
Morven le Gaëlique………………………………………………………….. 232
Réglements de comptes………………………………………………..234
Overlord………………………………………………………………………… 234
Attentat contre Hitler……………………………………………………….. 235
Retournement de situation…………………………………………………. 239
Le prix Ossian………………………………………………………………… 241
Le procès d’Yves Bizien…………………………………………………….. 244
Le procès de Taldir…………………………………………………………… 246

Le procès de la culture bretonne………………………………………….. 251
Le procès de Nuremberg ………………………………………………….. 255
La cour suprême du Danemark…………………………………………… 256
Après la tourmente …………………………………………………………. 257

Deuxième partie

La mémoire de l’Etat …………………………………………………..259
Archives publiques de Bretagne…………………………………………… 259
« Petit rôle dans la Shoah »………………………………………………… 263
« Petit rôle » de l’Etat………………………………………………………… 267
Qui savait quoi ?……………………………………………………………… 271
La Collaboration gaulliste…………………………………………………… 281
Un homme de caractère …………………………………………………… 292
Un Nazi imparfait……………………………………………………………. 303
Résistances allemandes …………………………………………………….. 309
Ni responsable, ni coupable……………………………………………….. 315
Les patriotes de la mémoire…………………………………………..318
German agent in Brittany …………………………………………………. 318
Roparz Hemon et le Bezen Perrot ………………………………………. 324
Mais pourquoi le Bezen Perrot ?………………………………………….. 327
Violences et contre-violences……………………………………………… 336
La mémoire des sans-culottes………………………………………..341
Le Monde comme-ci, comme-çà…………………………………………. 341
Hevoud, symbole de bien-être ……………………………………………. 344
Appel au meurtre…………………………………………………………….. 346
L’Histoire de Bretagne en bandes dessinées…………………………… 349
Le dictionnaire monolingue ……………………………………………….. 354
Le fascisme de la langue maternelle……………………………………… 358
Notre cher confrère Leo Weisgerber…………………………………….. 364
Libertés d’expression………………………………………………………… 367

La mémoire d’un écrivain …………………………………………….373
Un projet pédagogique et culturel ……………………………………….. 374
Anticonstitutionalité …………………………………………………………. 376
Le nom d’un collège…………………………………………………………. 379
L’attentat de Quévert……………………………………………………….. 382
Les Juifs et les Loges ……………………………………………………….. 386
La honte et l’esclavage……………………………………………………… 390
Un den a netra……………………………………………………………….. 392
Négationnisme républicain…………………………………………………. 396
Serviteurs de l’Etat…………………………………………………………… 402
Au lycée Voltaire……………………………………………………………… 407
Renommer ……………………………………………………………………. 414
Avenir………………………………………………………………………417
Héritage ……………………………………………………………………….. 417
Collaboration et protection culturelle …………………………………… 419
Paroles et actes……………………………………………………………….. 421
Une histoire, un avenir……………………………………………………… 427
Post-face……………………………………………………………………….. 431
Un den a netra (Un homme négligeable)……………………………….. 439
Abréviations…………………………………………………………………… 457
Bibliographie………………………………………………………………….. 460
Notes de fin de document………………………………………………….. 481