Une conférence en circuit fermé

Dimanche 20 novembre 2016, à 15 h, le musée de la Résistance en Argoat à Saint-Connan recevait Christian Bougeard, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bretagne occidentale (UBO) de Brest, chercheur au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) pour une conférence sur le thème « De l’Occupation à la Libération en Bretagne ».

A l’ouest, rien de nouveau : le discours est bien rôdé et ne donne aucun signe de renouvellement. De quoi rassurer la quarantaine d’habitués des lieux qui assistaient à ce discours ? Pas si sûr.

Fort de la caution « scientifique » du conférencier, le président de l’ANACR des Côtes d’Armor, Pierre Martin, s’est permis d’insinuer que j’aurais repris les écrits de la revue Historia qui produit, dans son numéro de septembre 2004, un dossier intitulé 1944-1945 – L’épuration, chronique d’une France déchirée. Dans ce dossier, sous la photo de Louis Briand, un résistant pendu à un balcon de la place principale de Rostrenen après avoir été capturé à Lamprat en Plounevezel par une unité allemande se dirigeant vers le front de Normandie le surlendemain du Débarquement, les auteurs attribuent ce crime à « L’Épuration sauvage ». De plus, la revue aurait commis deux fois cette erreur (voir le site de l’ANACR de Lannion).

Dans Joli mois de mai 1944 (pp. 181-185), j’ai traité du cas largement connu des « pendus de Carhaix », pour comprendre les circonstances dans lesquelles un groupe de jeunes résistants mal encadré s’est fait capturer sans même combattre. Chacun peut donc constater l’incongruité des propos de Pierre Martin.

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Plaque commémorative à la mémoire de Marcel Le Goff, un camarade de Louis Briand, assassiné le même jour à La Pie en Paule (photo Yves Mervin)

Et quand bien même tant le conférencier que le président de l’ANACR ont occulté le sujet, la criminalité résistante et l’épuration sauvage ont bien existé et ne sont pas un phénomène anodin ou négligeable : c’est même le fait principal de la Résistance bretonne qui a été plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands.

A quelques pas de l’endroit même où fut pendu Louis Briand, rue Ollivier Perrin à Rostrenen, vivait  Eugénie Le Gouard, dite « Mimi », née Loriquet en 1915 à Paris, avec sa fille Jeannine de cinq ans. Pour survivre, Eugénie Le Gouard avait travaillé au collège de Campostal, alors réquisitionné par les Allemands, en tant qu’aide cuisinière. Le 4 août 1944, les blindés américains défilent en ville depuis la matinée et sont applaudis par la foule. Vers 21 heures, plusieurs résistants FTP frappent à la porte d’Eugénie Le Gouard : elle ouvre, a le temps de comprendre et de crier Pitié pour ma fille ! Elle reçoit deux coups de pistolet devant cette petite fille qui sera recueillie par une voisine. Laissée seule dans son logement, elle mettra plusieurs heures à mourir.

Signature à Rostrenen le 5 octobre 2013

A Rostrenen, l’occupation a été féroce, d’abord du fait de l’occupant. Deux jeunes gens capturés à Lamprat en Plounévézel ont été pendus dans cette ville le jour même du débarquement : Louis Briand, place de la République, où a eu lieu la signature, et Bernard Marcel près du cimetière. La signature a donné lieu de rencontrer un témoin de l’assassinat par des Allemands à Moulin-meur en Carhaix d’un autre jeune résistant capturé à Lamprat, Jean Le Dain. Ce témoin est resté longtemps traumatisé du fait d’avoir assisté à un tel spectacle.

La résistance a aussi commis de nombreux crimes contre des civils, comme celui du résistant FFI Jean Petithomme. Jean Petithomme a été tué à Saint-Gilles-Pligeaux le 25 juillet par des résistants FTP de Rostrenen. J’ai pu accéder à des archives jusqu’alors inexplorées sur ces crimes, aux archives des Yvelines et au dépôt central des archives de justice militaire.

Deux jumelles juives ont été cachées à Rostrenen pendant la guerre par deux familles dont les pères étaient communistes. L’un a été  déporté, l’autre s’est engagé dans la Résistance. J’ai pu rencontrer des filles de ces familles.

Et c’est aussi dans un Rostrenen sans habitants dans les rues, que le résistant du maquis Tito Georges Ollitrault a fait le 5 août 1944, avec le parachutiste Roger Lobrot, la jonction avec les Américains du Combat Command B (CCB) sous les ordres du colonel George W. Read. Il les dirigea ensuite vers la mission ALOES parachutée à Kerien dans la nuit du 4 au 5 août…

La douleur des familles de victimes reste vive 70 ans après les événements et ces familles apprécient que l’ont parle enfin de leurs proches, qui plus est sans leur imputer de méfaits qui relèvent de la seule invention de leurs assassins. Ce qui n’est pas apprécié par tous. L’ANACR de Rostrenen n’apprécie ostensiblement pas que l’on exhume des épisodes et des actions peu reluisants de la Résistance rostrenoise, qui a surtout combattu ses compatriotes, jusqu’à en faire un haut-lieu de la criminalité résistante en Bretagne. Une délégation de l’ANACR a manifesté à l’extérieur de la maison de la presse et a dissuadé les clients de venir se faire dédicacer Joli mois de mai 1944. Certaines personnes ont effectivement rebroussé chemin mais sont venues le lendemain et le surlendemain. En définitive, l’ANACR de Rostrenen a surtout conforté ces lecteurs dans leur intention d’achat.

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Signature en compagnie de Georges Ollitrault d’après l’article de Ouest-France.