Le cas Françoise

Dans un post sur son blog intitulé : Réécriture de l’histoire : Le Cas Mervin, Françoise Morvan revient sur le « résistant » Jean-Louis Corbel à propos duquel j’ai affirmé qu’il a participé l’assassinat du maire de Glomel, Jean-Louis Croizer. Je n’ai pas bien suivi Françoise Morvan dans les méandres de ses argumentations. Tout et son contraire ayant été dit sur les sujets qu’elle aborde, elle peut à coup sûr brandir une citation qui ira dans le sens de sa Vérité bien à elle sans que la moindre objection ne vienne saper ses certitudes. Elle papillonne ainsi d’imprécations en anathèmes qui se termineront par l’incrimination de quelqu’un qu’elle aura désigné comme nationaliste breton.

Coco et Mataff

Je ne m’attarderai pas à réexposer que le groupe Bara et le maquis Tito ne peuvent être considérés comme issus l’un de l’autre, quand bien même ils relevaient tous de l’organisation FTP de la Résistance communiste des Côtes-du-Nord. Le premier dépendait du maquis de Rostrenen commandé Jean-Louis Henry dit David rattaché à Jean Le Jeune. Le maquis Tito est une émanation directe de la brigade de sabotage, de Louis Pichouron, prédécesseur de Jean Le Jeune à la tête des FTP des Côtes-du-Nord. Les exactions du groupe Bara ne sont pas à mettre au compte du maquis Tito. Les enquêtes que j’ai menées sur cette question n’ont d’ailleurs jamais fait que confirmer les analyses qu’avait établies le résistant qui a écrit les premières pages de Joli mois de mai 1944.

Il ne me revient pas d’infirmer que le maquis Tito a été infiltré par des agents du SD mais à celle qui l’affirme, Françoise Morvan, d’expliquer comment ce maquis aurait été infiltré, quel agent l’aurait pénétré, à quel moment et dans quelles circonstances. Enfin, si ce maquis a été réellement infiltré, pourquoi a-t-il survécu si longtemps pendant des mois jusqu’à la Libération alors que tant d’autres n’ont eu qu’une durée de vie éphémère.

En ce qui concerne Jean-Louis Corbel, dont j’aurais voulu « salir » la mémoire, la question qui se pose est de savoir si c’est lui ou un autre qui a accompagné Joseph Masson dans son expédition commanditée par le Parti communiste français contre le maire de Glomel Jean-Louis Croizer le 22 mai 1944. Le juge qui instruisit le dossier de Joseph Masson relança par deux fois l’enquête pour identifier l’acolyte. Il ne parvint pas à conclure sur son identité, en particulier parce que les responsables de celui qui fut fugitivement chef du groupe Bara s’abstinrent de lui donner l’information. Aujourd’hui, deux de ces anciens résistants qu’elle connait bien peuvent toujours révéler à Françoise Morvan l’identité réelle du comparse. Toutefois, si ces résistants encouragent probablement Françoise Morvan dans sa croisade « à elle toute seule » contre les moulins à vent du nationalisme breton, on peut douter qu’ils estiment nécessaire de l’édifier sur certains dessous de la réalité résistante dont elle a pris la cause.

J’ai basé mes affirmations sur Jean-Louis Corbel à partir de divers témoignages, sans citer mes témoins, et je comprends que l’on puisse douter de mes dires, mais quel serait l’intérêt à long terme de se lancer dans une imposture ? Le temps passant et après la parution de Joli mois de mai 1944, les réticences à parler s’estompent. A la suite du post de Françoise Morvan, j’ai repris contact avec mes témoins. Le premier d’entre eux, celui chez qui Joseph Masson et Jean-Louis Corbel se sont invités en allant accomplir leur « mission » chez le maire de Glomel, n’est plus de ce monde. Mais sa famille est aujourd’hui dépositaire du témoignage de ces événements marquants.

Le deuxième témoin, celui dont Joseph Masson s’apprêtait à exécuter un parent proche, m’a d’abord confirmé son témoignage. L’occasion m’est au moins donnée de préciser que c’est Jean-Louis Corbel, qui a dissuadé Joseph Masson de passer à l’acte : « Tu ne vas quand même pas tuer … ? ». Jean-Louis Corbel aura donc au moins  épargné la vie d’un de ses compatriotes qu’il connaissait personnellement alors qu’il a assassiné le maire de Glomel en lui tirant le coup de feu selon le témoignage de Joseph Masson. Jean-Louis Corbel est aussi désigné par divers témoignages comme ayant participé avec de nouveau Joseph Masson à l’assassinat en bande organisée sous le contrôle du Parti communiste français des frères Yves et François Le Cann au Mezouët en Glomel le 11 mai 1944. Il a aussi été soupçonné dans l’assassinat des familles Le Du et Le Dantec en Mellionec. Passons sur les nombreuses attaques de fermes, vols, violences et menaces du groupe au printemps 1944.

Le deuxième témoin a écrit ses souvenirs à l’attention de sa descendance et ces souvenirs font désormais partie des archives familiales. J’ai posé à ce témoin la question de savoir s’il accepterait de rencontrer Françoise Morvan. Ma question a rencontré une certaine perplexité. La réputation de notre « historienne » étant assez bien établie dans son soviet cantonal, est-ce bien utile de lui faire part d’un témoignage qu’elle contestera ? Au cours de notre conversation, mon témoin m’a demandé pourquoi Françoise Morvan considère que Yves Corbel est un « malfrat » et que le « malheureux » Jean-Louis Corbel est un « résistant ». Il les aurait bien vus dans une seule et même catégorie. Pourriez-vous, Françoise*, avoir l’amabilité de répondre à la question de mon témoin ?

Le troisième témoin est celui qui a rencontré Jean-Louis Corbel entre le moment où celui-ci avait perpétré l’assassinat du maire de Glomel, avant de se faire arrêter lors de la rafle du 11 juillet à Saint-Nicolas-du-Pélem puis d’être achevé à Garzonval en Plougonver le 16 juillet 1944. Il m’a lui aussi confirmé son témoignage. Désolé, Françoise, mais ce troisième témoin, lui ne vous connait pas ! Il ne m’a pas parlé de Jean-Louis Corbel en termes très peu élogieux : « voyou… bandit… pauvre type… abruti complet… » et « paix à son âme ! » Mais vous êtes là Françoise et vous pourrez enfin nous expliquer ce en quoi ce « malheureux » Jean-Louis Corbel fut un résistant et quelle furent ses actions contre l’Occupant (vous n’ignorez bien évidemment pas que notre pays était occupé à ce moment).

Les témoignages de ces trois témoins sont cohérents et indépendants des questions de pseudonymes. En définitive, ces témoins ne m’appartiennent pas. J’ai bien réussi à les identifier et les solliciter et Françoise Morvan devrait pouvoir en faire autant. Elle peut si besoin solliciter ses accointances résistantes pour ce faire. Son oncle René Morvan, qui m’a personnellement accueilli à Rostrenen lors de la signature de mon livre le 5 octobre 2013 (je me réjouis qu’il ait pu à cette occasion revoir Georges Ollitrault… ) ne pourrait-il lui venir en aide ?

Tito

Le maquis Tito en position. Ne pas confondre avec les groupes Bara ou de Foucault. Des maquis résistants ont effectivement agi contre l’occupant allemand et non pas contre leurs compatriotes (photographie Georges Ollitrault – photo prise au moment des événements, il ne s’agit pas d’une reconstitution)

Les bons Juifs et les bons Résistants

Selon Françoise Morvan, pour mieux « salir la Résistance », j’épargnerais aussi un résistant, Georges Ollitrault, comme « tout antisémite [qui] a dans ses relations un bon juif qu’il aime ». Je commencerai par un ancien résistant que je connais particulièrement bien, Marcel Mervin. Au cours de mes enquêtes, j’ai eu le plaisir de découvrir qu’il était en bons termes et même apprécié des descendants d’une famille de Silfiac mortellement éprouvée par la Résistance communiste. Après des décennies d’adhésion à des associations résistantes, il a fini par rompre définitivement avec elles, lassé par les vanités et les fanfaronnades. Il s’était engagé pour libérer son pays, non pas pour donner l’occasion à des factieux d’occuper le terrain à la Libération et de perpétuer une guerre civile larvée dans laquelle il ne se reconnaissait pas.

J’ai posé un jour à Georges Ollitrault la question de savoir s’il y a en Bretagne un résistant au parcours aussi exceptionnel que le sien. Il m’a répondu « oui, certainement ». Reste à savoir qui et pour le moment la question reste sans réponse. Ce parcours s’explique en partie par de la chance, mais surtout par de remarquables formes physique et capacité psychologique à comprendre l’adversaire. L’adversaire plutôt que l’ennemi, car Georges Ollitrault n’est pas motivé par la haine de l’autre. L’adversaire d’aujourd’hui est l’allié de demain est le but de la guerre n’est pas de l’anéantir. Quitte à chercher à le comprendre encore en le rencontrant 70 ans après les événements et à serrer la main d’un Perrot. Aujourd’hui Georges Ollitrault jouit de sa liberté retrouvée et entraîne chaque semaine ses chevaux sur l’hippodrome de Loudéac.

Prenons maintenant le cas d’un autre résistant, mentionné par Françoise Morvan dans Miliciens et maquisards…, Ouest-France, 2010, p. 182 (citation d’un article de presse non identifié):

Un évadé. Pourtant, lors de l’attaque du convoi sur la route, un des prisonniers, M. Lemoine, s’était évadé. C’était un cultivateur. Il a les cheveux gris, mais parait solide comme le granit breton. Il était le plus âgé et fut le seul à tenter l’évasion. _ Quand les coups de feu éclatèrent et que les gardiens nous firent descendre du camion, je n’ai pas hésité et j’ai couru vers le bois d’où venaient les coups de feu. J’aimais mieux risquer la mort à cette place que sous le feu du peloton allemand.

Ce « M. Lemoine », Julien Lemoine, n’est autre que le père de Pierre Lemoine que Françoise Morvan alpague sans vergogne dans un autre de ses posts, encore plus difficile à décoder que celui qu’elle bien voulu me dédier. Quelques années après son évasion rondement menée, Julien Lemoine noua des relations amicales avec un des gardiens qui l’encadraient dans le camion, en l’occurrence un Bezen Perrot. En dépassant les griefs qu’il était fondé de lui faire, il a choisi résolument de ne pas laisser le passé obérer l’avenir.

Dans toute son action militante, Pierre Lemoine, lui aussi résistant comme son père et son frère, a poursuivi l’attitude d’intelligence du coeur et de la raison de Julien Lemoine, en continuant en particulier l’action européenne d’un autre résistant breton, Joseph Martray, fondateur de l’Union fédéraliste des communautés européennes (UFCE). Cette ONG œuvre pour le respect des individus et des minorités nationales et culturelles ainsi qu’en faveur de la paix en Europe. Pierre Lemoine en devint président en 1990 et, conscient des enjeux de l’Histoire, de la mémoire tout autant que des conditions de la paix et des fondements de la civilisation, il agit plus particulièrement pour l’ouverture à l’est de l’Union européenne. Là même où survinrent les prémices des deux Guerres mondiales, et où, après avoir été libérés du nazisme, les nouveaux Etats-membres subirent près d’un demi-siècle de communisme, jusqu’à la chute du Mur de Berlin en 1989. Je me suis personnellement rendu à un congrès de l’UFCE à Pecs en 2008 pour constater son action et son influence dans l’Union européenne.  Une remarquable réussite de la diplomatie bretonne.

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Tchéquie, Prague : monument aux victimes du régime communiste, œuvre du sculpteur Olbram Zoubek inauguré en 2002. Un monument aux victimes du communisme reste à élever en Bretagne (photo Yves Mervin).

Pour les familles qui ont subi pendant la guerre des privations ou des seuls dégâts matériels, et quand même la mort les a frôlées, la réconciliation ne pose pas de questions fondamentales, car les préjudices subis sont réparables. Les familles frappées par des deuils, doivent d’une part surmonter la perte d’un être cher et accepter de discuter de la justesse de la cause au nom de laquelle ces êtres chers ont disparu. En glorifiant les uns et en bannissant les autres, la mémoire officielle de la Résistance a interdit le deuil aux uns et autres. Et au-delà, elle interdit la réconciliation, qui n’est pas un oubli, mais l’acceptation du caractère définitif des événements et de la volonté de coexister de nouveau au sein d’une même société quels que puissent être les héritages personnels des uns et des autres.

Je me souviens des silhouettes fragiles d’une mère et d’une sœur lors des commémorations auxquelles je participais dans ma jeunesse : retrouvailles sur la place, discours du président de l’association résistante, du maire et du sous-préfet, Chant des partisans qui contrit les âmes, Marseillaise qui galvanise les esprits, vins d’honneur, libations, repas généreux dans la salle communale, pousse-café et re-pousse-café… J’arrête là l’évocation, car à ce moment la mère et la sœur aux silhouettes fragiles sont retournées chez elles depuis longtemps.

L’Allemagne offre aujourd’hui aux jeunes Bretons de réelles opportunités de carrière qu’ils ne trouvent pas en France. Qui a vraiment gagné la guerre ? Lorsque les jeunes Lorientais « allemands » – des STO ? – reviennent au pays, ils ramènent avec eux l’histoire d’une nation qui réalise un projet et se construit une histoire. La grand-tante de l’un d’entre eux a conservé pour dernière image de l’Allemagne celle d’un camion qui emmenait l’un de ses frères dont on retrouva le corps au fort de Penthièvre. Si l’avenir de son petit-neveu passe par l’Allemagne elle l’admet, mais avec amertume.

J’ai été exposé très jeune à la douleur de certaines familles. J’ai découvert tardivement celle des « autres » familles. Il est possible que le mal-être de Françoise Morvan tienne en partie à la disparition de son grand-oncle Joseph Bob Pennec, arrêté et décédé en déportation en mai 1945. Qui plus est, son père et son oncle campaient dans un maquis près de Sainte-Tréphine où furent raflés la plupart des victimes de Garzonval : elle pourrait avoir hérité ou développé un syndrome des survivants que je pourrais entretenir tout autant qu’elle. Il va tout d’abord de soi que si j’avais, comme l’avance Françoise Morvan la possibilité de réécrire l’histoire, Joseph Pennec, quels qu’aient été ses torts et ses mérites, ne serait pas mort en déportation. Plus généralement, je me serais bien passé de l’héritage indésirable de la Seconde Guerre mondiale et j’imagine que j’aurais alors d’autres sujets de conversation avec la petite nièce de Joseph Pennec.

Dans le « cas Françoise », je ne sais pas bien dire si les séquelles de la guerre se prolongent en traumatismes insurmontables, de génération en génération ou si, les grandes illusions collectives perdurant malgré les leçons de l’Histoire, le passé fournira éternellement des prétextes aux volontés d’en découdre d’aujourd’hui.

Yves Mervin

* Françoise Morvan me reproche de l’appeler par son seul prénom dans un de mes précédents posts. Elle y voit une marque de machisme qui l’offense. Je devrais effectivement ne pas déroger à la règle de nommer un personnage public par ses prénom et nom, sans ajouter un Monsieur ou Madame qui pourraient être condescendants. Mais je ne suis pas totalement convaincu de la sincérité de son indignation féministe. Je le serais si elle se départait de sa glaciale indifférence envers les nombreuses victimes féminines de la Résistance bretonne dont je décris le sort dans Joli mois de mai 1944 : Alice Le Guillou, Désirée Le Méné, Marianne Lincot, Joséphine Lincot, Marguerite Le Moal, Françoise Le Moal, Céline Maubré, Marie Maubré, Denise Le Nancq, Jeanne Coroller du Guerny, Odette Baubion, Lucie Le Moël, Alberte Le Mintier de la Motte-Basse, Marie Le Fur, Osmane Le Fur, Bernadette Guirriec, Gertrude Baumgarten, Marie Le Manac’h, Félicité Hello, Henriette Aymer de la Chevalerie, X épouse Le Luel, X. épouse Fontanaud, X Baucher…  Et tant d’autres dont le calvaire risque de sombrer dans un oubli définitif. Ces victimes n’éludent pas et ne sont pas à opposer à des victimes des Allemands et de Bretons comme Mireille Chrisostome, Odette Le Merrer…

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