Nouvelles attaques contre la Raison

Françoise Morvan a récemment publié sur son blog le témoignage d’un ancien résistant selon lequel l’assassinat du garde-forestier Auguste Bocher, le 9 avril 1944 à Saint-Servais, se justifie parce que l’occupant allemand voulait installer un observatoire sur le domaine dont ce dernier avait la garde. A partir de cette affirmation, que nul n’est tenu de reprendre à son compte, elle explicite l’idée selon laquelle un observatoire tenu par les Allemands et situé à Kerbernès aurait empêché la création de la base parachutiste Samwest dans le bois de Duault lors du débarquement. Françoise Morvan écrit bien :

perle de l esprit

Françoise Morvan apporte très imprudemment sa touche personnelle aux versions résistantes qui n’explicitent pas un tel lien. Nous avons ici une perle du raisonnement… à encadrer.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont utilisés en Bretagne des observatoires principalement destinés à détecter les raids alliés sur la Bretagne, en particulier vers les bases sous-marines de fin 1942 à début 1944 (lire à ce sujet, Roger Huguen, La Bretagne dans la bataille de l’Atlantique). Les Allemands ont aussi installé des stations radars à cette fin. Leur but était d’alerter aussi tôt que possible les bases sous-marines pour préparer la DCA (défense contre avions), déclencher des fumigènes pour perturber le largage des bombes… De tels observatoires ont été installés à Silfiac, avec une belle vue sur Brest, au Mont-Noir en Plévin, au moulin de la Grée en Plumelec…

Accessoirement, les Allemands ont aussi utilisés des observatoires destines à détecter des mouvements de troupes terrestres ou d’individus : ce sont souvent des clochers qui ont été utilisé à cette fin, car ils sont immédiatement disponibles. L’hypothèse d’un tel observatoire à Kerbernez en Saint-Servais sera exclue d’emblée, car l’objectif de l’occupant n’était manifestement pas d’observer la nature .

Si les Allemands avaient  souhaité créer un autre observatoire pour la surveillance aérienne dans la région de Duault, de façon à détecter les raids aériens alliés  allant attaquer leurs bases sous-marines, en sus de ceux qu’ils avaient déjà installés, auraient-ils choisi Kerbernez ? ou le point haut le plus proche, distant de 600 m du village et culminant à 292 mètres au-dessus du niveau de la mer, parmi d’autres points culminants à proximité, plus élevés que celui de Kerbernez et qui s’obstruent les uns les autres : à 293 m près de Milin ar Foll, à 301 m vers Kernavalen en Maël-Pestivien, à 308 m vers Stanqué… ?

Certainement pas.  Les Allemands auraient retenu sur la commune de Saint-Servais, un lieu qui se prête depuis la nuit des temps à l’observation des environs.  Ce lieu a été inventé par les Celtes, repris par les Romains, les Bretons et par… l’armée française pendant la drôle de guerre. L’objectif était alors de détecter d’éventuelles opérations aériennes allemandes à l’arrière des lignes. L’endroit fut occupé par une demi-douzaine de rappelés des environs commandés par un sergent, qui, fautes de consignes, rentrèrent chez eux au moment de la débâcle. Le lieu en question est le mont Saint-Michel à environ 1 kilomètre au nord du bourg de Saint-Servais, qui culmine à 272 m, moins haut que les lieux cités précédemment mais avec un horizon et une portée plus favorables.

Et au mont Saint-Michel, pas d’Auguste Bocher ! On pourrait en rester là mais prenons néanmoins pour hypothèse la théorie de Françoise Morvan quant à un observatoire qui aurait eu pour finalité d’empêcher la création d’une base parachutiste alliée dans le bois de Duault au moment du Débarquement.

Bases para 03

Les deux bases parachutistes de Samwest et Dingson du 6 juin 1944


Examinons tout d’abord le cas de l’autre base parachutiste, la base Dingson, qui deviendra le camp de Saint-Marcel. Le hasard a fait que cette base se trouve à proximité du  site du moulin de La Grée, à 166 mètres d’altitude, avec une vue imprenable sur la vallée de la Claie, où les Allemands ont justement installé un observatoire. L’histoire en est désormais écrite précisément dans un livre de François Souquet qui vient de paraître : Émile Bouétard, Caporal dans les Free French Paratroops.

Une erreur de largage du stick (grappe de quelques parachutistes) de Pierre Marienne le fait atterrir, dans la nuit du débarquement, à environ un kilomètre du moulin plutôt qu’à Saint-Ugat comme prévu. Les occupants allemands du moulin observent le passage de l’avion à courte distance : ils sont d’abord vraisemblablement alertés par son bruit puis l’observent visuellement dans le ciel au clair de lune, même s’il vole à basse altitude, à quelques centaines de mètres au-dessus du sol (Le parachutiste SAS Jean Paulin indique dans La rage au coeur, Marabout, 1958, p. 80 : nous volons en rase-motte et les cimes des arbres défilent à une vitesse vertigineuse). Il est aussi vraisemblable que les guetteurs allemands ont observé le largage des parachutistes et estimé le lieu de leur atterrissage, en direction plutôt qu’en distance. Les Allemands se mettent alors à leur poursuite et les retrouvent, car les SAS ont mis du temps à se regrouper et surtout à chercher une mallette. Émile Bouétard est tué et trois de ses camarades sont faits prisonniers.

Toujours selon François Souquet, op. cit., p. 89, Joseph Jégo, situé près de Saint-Aubin à 5,5 kilomètres du lieux de largage, sur une proéminence à une altitude identique de celle de Haliguen, sans vue directe sur le lieu du fait de la crête des landes de Lanvaux, aperçoit l’avion et le voit larguer quelque chose qu’il n’arrive pas à distinguer.  Si des Allemands s’étaient trouvés là où se trouvait Joseph Jégo, ils auraient au mieux détecté un parachutage, estimé grossièrement sa position, mais n’auraient pas eu la possibilité de retrouver les parachutistes, surtout s’ils n’avaient pas perdu de temps à rejoindre leur lieux de rendez-vous. Même en étant motorisés alors que les occupants de l’observatoire ont apparemment recherché le stick de Pierre Marienne à pied.

Pour autant, quand bien même le premier stick de la base Dingson a cumulé les malchances, la base Dingson Saint-Marcel a bien été créée, même avec un observatoire allemand à proximité. Cinq parachutistes de ce premier stick, dont Pierre Marienne, échappent à l’arrestation et le deuxième stick de la base Dingson largué à la Lande-de-la-Forêt s’évanouit dans la nature.

C’est fortuitement, sans lien avec les mésaventures du premier stick, sans aucun besoin d’un observatoire, que les Allemands découvriront au petit matin du 18 juin, 13 jours plus tard, la base Dingson-Saint-Marcel alors qu’ils investiguent sur un parachutage la veille à la gare du Roc-Saint-André.

Revenons à la base Samwest pour y transposer les enseignements de la base Dingson. Si les Allemands avaient installé un observatoire à Kerbernès pour intercepter les parachutistes allant « prendre » la base Samwest dans la nuit du 5 au 6 juin 1944… ils auraient eu une petite chance de détecter un raid aérien et même, à quelques kilomètres, un largage de quelque chose… sans avoir le temps d’aller rattraper des parachutistes sur place.

Mais s’ils savaient que le largage allaient avoir lieu à l’extrémité sud du bois de Duault, pourquoi aller installer un observatoire à Kerbernès ? et non pas dans un endroit plus proche et plus propice pour mieux observer ? Et pourquoi pas seulement prépositionner quelques forces mobiles pour aller directement sur le site du parachutage, comme ils faisaient lorsqu’ils obtenaient, par renseignement, l’information sur un parachutage d’armes ?

Selon la théorie de Françoise Morvan, il eut fallu que, dès avril 1944, les Allemands aient été informés ou aient deviné que des parachutistes alliés allaient être largués un mois et demi plus tard à Duault. Or les Allemands, pas plus que la Résistance bretonne, n’étaient informés de la création de bases parachutistes et les Alliés se sont surtout gardés d’informer les Allemands via la Résistance bretonne qui n’aurait pas su tenir un secret ! Charles De Gaulle lui-même n’a été informé du débarquement que la veille du jour J.

De surcroît, les Allemands n’imaginaient pas que les Alliés mettent en place des bases parachutistes. Après l’invasion de la Crète en 1941, les Allemands retiendront que, même si l’opération a été victorieuse, elle a aussi été couteuse en vies humaines. Ils n’imaginaient pas que les Alliés puissent mettre en œuvre une opération comparable, même en accompagnement du débarquement. Ils n’allaient donc pas mettre en place un observatoire pour observer un événement qu’ils n’attendaient pas.

Après les destructions des bases Samwest-Duault le 12 juin et Dingson Saint-Marcel le 18 juin, les Alliés constateront eux aussi l’échec des bases parachutistes, ce qui est unanimement reconnu aujourd’hui par les  militaires. Et question de vocabulaire, il est plus approprié de dire que les Allemands ont « pris » la base de Duault plutôt que les parachutistes ne l’auraient « prise » en s’y installant (Ils auraient d’ailleurs été avisés de suivre les conseil de Georges Ollitrault du maquis Tito et de Louis Pichouron et aller s’installer ailleurs…).

Le concept même d’un observatoire fixe pour détecter des parachutages sur des terrains par essence nombreux, dispersés et déplaçables est abscons. Car il en eu fallu des milliers en Bretagne pour couvrir le territoire.

Françoise Morvan agrémente la thèse de l’observatoire d’autres éléments : les Allemands se seraient directement adressés au garde-forestier Auguste Bocher plutôt qu’au préfet alors que dans le cas des autres observatoires, ce sont les mairies qui ont été sollicitées via les préfets. Dans les archives départementales des Côtes d’Armor, on ne trouve bien évidemment aucun élément étayant cette thèse, en particulier dans le dossier des gardes-chasses. Le barde ayant été assassiné, les Allemands, bien velléitaires, auraient renoncé à leur projet… Il y aurait aussi eu un poste émetteur qu’un voisin aurait aperçu, des menaces… des détails filandreux auxquels on peut tout simplement ne prêter aucune importance.

Nous suggérons à Françoise Morvan d’orienter ses recherches dans une autre direction : les « exécuteurs » d’Auguste Bocher et son frère avaient des noms, des identités, des parcours dans des organisations de résistance… Auguste Bocher fut d’abord agressé à son domicile le 12 décembre 1943, sur ordre du Parti communiste, à la suite du « jugement » d’un « tribunal révolutionnaire ».

Ensuite en avril 1943, et c’est à ce moment que se greffe une histoire de braconnage qui n’exclut pas le rôle du Parti communiste, Georges Ollitrault est sollicité pour aller tuer le barde – garde-forestier par une inconnue, identifiée par la suite, mais il refuse. Théodore Le Nénan et Louis Pichouron le confortent dans sa position. Auguste Bocher est néanmoins assassiné le 20 avril – un des assassins est surnommé « La gorge », étant donné son penchant pour l’alcool – puis son frère Emile, alors qu’il assiste à l’enterrement d’Auguste le 24 avril 1944.

Certains Callacois se souviennent encore aujourd’hui d’un des exécuteurs des deux frères qui, après avoir tenté sa chance en région parisienne, était revenu à Callac vivoter près de sa mère, une très brave femme. Lui-même n’était qu’un pauvre bougre qui cherchait son innocence perdue dans la compagnie des enfants.

C’est bien dans cette direction et non sur de fausses pistes que Françoise Morvan doit orienter ses recherches et informer ses lecteurs. Si elle n’aboutit pas dans ses enquêtes, qu’elle soit rassurée : les grandes lignes de l’affaire Bocher a été présentée dans Joli mois de mai 1944 et les détails non publiés ont été définitivement sauvegardés.

Les motifs et le mode opératoire de l’assassinat du garde-forestier et barde breton Auguste Bocher sont aujourd’hui clairement identifiés. A l’instar de l’abbé Perrot qui avait dénoncé le massacre de milliers d’officiers polonais à Katyn, massacre perpétré par les soviétiques et non pas par les nazis, les prises de positions du barde étaient inadmissibles pour une forme de résistance dont la Bretagne aurait pu se dispenser pour sa libération.

En mémoire du barde Auguste Bocher et de son frère Émile, à l’occasion du centenaire de la Grande guerre où disparurent tant de Bretons, quelques vers de cet ancien poilu extraits de son poème Ar c’hoadour (le forestier ou le bûcheron) publié le 22 avril 1917 :

Kaer o deus ar c’hanoliou krozal gant trouz ifern,

Hag an obuziou sklokal a bep tu d’in a vern ;

Kaer en deus an Ankou mud diskar tud en-dro d’in,

D’am c’hoad bras a hirvoudan, d’am c’hoad a hirvoudin !

Kerbernes vue

La vue depuis Kerbernès en Saint-Servais

 

 

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