La résistance armée : atout ou handicap … ?

J’ai le plaisir de vous faire part d’un colloque organisé par l’association HSCO, pour une Histoire scientifique et critique de l’Occupation. Ce colloque s’intitule :

Ré-écrire l’histoire de l’Occupation en 2019 ?

et se tiendra le mercredi 25 septembre 2019 à l’École Nationale des Chartes, 65 rue de Richelieu 75002 Paris. En voici le prospectus (ou flyer si vous préférez) :

J’interviendrai donc sur le thème :

La résistance armée : atout ou handicap pour la Libération ?

L’exemple de la Bretagne

Voici la présentation de mon intervention :

La mission et l’objectif de la Résistance étaient de mettre fin à l’Occupation et de libérer le territoire. Pour certains, de créer les conditions d’un renouveau après la Libération. Si la Libération s’est bien produite à partir de l’été 1944, la Résistance ne peut revendiquer pour elle seule le mérite de cet événement d’une immense portée historique, qui précède la fin même de la guerre : le mérite principal en revient manifestement aux Alliés, Américains et Britanniques.

Les analyses des grandes opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale associent rarement et négligent même souvent la Résistance, surtout sur le front ouest. Ce qui tient à son mode opératoire, qui ressort au mieux des forces spéciales, mais plutôt d’une armée irrégulière. Et ce qui ne se prête pas à des opérations fortement coordonnées avec des forces conventionnelles.

La Résistance a suscité et suscite toujours de nombreuses études et publications, désormais, avec l’ouverture de la plupart des archives. Les études à caractère militaire, plus rares que les études à caractère politique, l’abordent avec ses spécificités et répondent le plus souvent à la question : quel a été le niveau d’efficacité de la résistance ? Plutôt que : la résistance a-t-elle été un atout ou un handicap pour la libération ? question plus ouverte et sans a-priori positif ou négatif, à traiter de préférence selon les seuls aspects militaires, en évitant la dimension politique.

Se poser ainsi la question nécessite de préciser la méthode d’analyse et d’adopter une approche comparative. Par exemple :

  • la neutralisation du réseau ferroviaire pour empêcher les renforts allemands de rejoindre le front de Normandie : le sabotage par la résistance était-il plus efficace que les attaques aériennes des Alliés ?
  • les  libérations des villes : résultent-elles des combats de la Résistance et / ou de celle des Alliés ?

Autant que possible, la démarche sera quantifiée. Quelques tendances pourront être esquissées, en prenant l’exemple de la Bretagne.

Le plan de l’exposé :

  1.     Introduction, portée et enjeu de la question
  2.     Méthodologie
  3.     Principales opérations
  4.     Bilans
  5.     Conclusion

Yves Mervin

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Résistance verticale

Isabelle Le Boulanger, docteure en histoire contemporaine, enseignante et chercheure associée au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC) de l’université de Brest, a fait une trouvaille : un fichier de 1173 dossiers de cartes de Combattant volontaire de la Résistance (CVR) en Bretagne [1]. Plus précisément, de “Combattante” volontaire de la Résistance, car Isabelle Le Boulanger a fait un tri ‘genré’ entre hommes et femmes en ne retenant que les femmes.

Pour ce qui est de la distinction entre une résistante et une non-résistante, Isabelle Le Boulanger se pose les mêmes questions que Jacqueline Sainclivier pour sa thèse de 1978, thèse basée sur un fichier de 1329 CVR (non ‘genré’) de l’Office départemental des anciens combattants (ODAC) d’Ille-et-Vilaine [2] : combien de temps faut-il avoir été résistant ? Faut-il être né dans le département ? y être passé ? y être décédé ?… Toutes questions anodines et pourtant bien embarrassantes. Dans une telle situation, il y a deux options :

  1. rectifier les erreurs de casting,
  2. poubelliser la liste.

La première option représente un challenge que nos deux historiennes n’ont pas relevé et la seconde un drame existentiel. Jacqueline Sainclivier décrète alors dans sa thèse :

Nous avons estimé que nous pouvons les utiliser à des fins statistiques pour tenter  une approche sociologique, géographique et chronologique de la Résistance.

Ce qui revient à ne pas répondre aux questions qu’elle se pose en introduction, alors que tout travail à caractère quantitatif et statistique nécessite de vérifier et qualifier les données d’entrée. Comme Jacqueline Sainclivier, Isabelle Le Boulanger « tente » et persiste avec sa collection de Jeanne d’Arc. Elle parvient toutefois (ce qui est malvenu pour les autres) à dédier son ouvrage à une parmi les 1137 CVR du fichier.

Et dans ce fichier, on ne trouve même pas Jeanne Bohec, qui rallie Londres dès l’invasion, qui saute en parachute dans la nuit du 20 février 1944 et qui enseigne le sabotage par explosif à des résistants bretons. Bien qu’ayant reçu une formation militaire et même appris à se servir d’armes comme une mitraillette Sten, au contraire de la plupart des résistants, et, bien que s’étant portée volontaire, elle est interdite de combat à Saint-Marcel le 18 juin 1944 pour cause de féminité.

Jeanne Bohec, résistante et combattante.

Sans nécessairement trouver des parcours aussi exceptionnels que celui de Jeanne Bohec, il serait possible d’enrichir le fichier avec des résistantes qui ont joué un rôle plus modeste et sans point de contestation, quand bien même le mythe de la Résistance et la concurrence entre ses organisations a incité à ratisser large. Mais si on ajoute, il faut aussi enlever et que restera-t-il des 1137 CVR du fichier d’Isabelle Le Boulanger ?

Parce que je l’ai rencontrée le 4 juillet 2009 à son domicile, je prendrai l’exemple d’une de ces 1137 CVR : Adélaïde, ou encore Adèle, Philippe épouse Roussel [3]. Un témoin restée sur sa réserve et dont je me souviens surtout du regard mélancolique et résigné, conséquence vraisemblable des brutalités qu’elle a subies dès son arrestation puis lors de sa déportation à Ravensbrück. Adélaïde Philippe pourrait aussi avoir nourri un sentiment de culpabilité quant à l’assassinat de ses voisines Marie et Osmane Le Fur et de la jeune Odette Baubion, seulement âgée de 11 ans, par des maquisards du « Bataillon Guy Môquet » à l’instigation du FTP Jean Le Jeune. Les exploits de ce « bataillon » commencent avec l’expédition de Gartulan en janvier 1944 et son bilan (exactions, pillages…) se compare à celui de quelques criminels de guerre allemands en Bretagne [4]. Quand bien même Adélaïde Philippe a pu exprimer quelques sympathies résistantes, il n’y a pas lieu de confondre volontaire et victime et sa reconnaissance comme résistante, encore plus comme combattante, pose question.

Considérons aussi le cas de Marie Lucas [5] du maquis de Saint-Gilles-du-Méné ou maquis de la Douve réputée avoir fait le coup de feu contre les Allemands le 3 août 1944 à Merdrignac. Mais auparavant, Marie Lucas participe avec quelques acolytes le 6 juin 1944 à Uzel à l’enlèvement de Marie Georget en la traînant par les cheveux puis en la chloroformant. On retrouvera plus tard dans une fosse le cadavre de Marie Georget, qui,  dans son café, avait servi  des Allemands venus y boire. Le cas de Marie Lucas ne mériterait-il pas un commentaire de la part d’Isabelle Le Boulanger ?  Est-il nécessaire d’honorer sa mémoire et de la sortir de l’oubli ?

Et il y d’autres cas douteux et contestables dans le fichier d’Isabelle Le Boulanger.

Dans l’obtention de la carte de combattant volontaire de la Résistance, le caractère volontaire tient surtout à la demande qui est à l’initiative de l’impétrante ou de ses proches si elle est décédée au cours des événements. Ensuite, malgré quelques arcanes administratifs, l’aboutissement de la demande tient aux certifications de résistants qui se sont eux-mêmes auto-déclarés comme tels. Soit un réseau de cooptations plus ou moins convaincant : je te certifie, tu me certifies, nous nous certifions… Avec quelques menus avantages honorifiques, et mêmes financiers, à la clé, qui ne compensent pas les souffrances occasionnées par une violence parfois extrême.

Isabelle Le Boulanger produit en quelques lignes, pour chacune des 1173 CVR, une micro-biographie avec des mentions stéréotypées sur le parcours auto-déclaré des combattantes. Peu factuel, pas de contextualisation, quoi de vérifié ?

Accessoirement, sur une population féminine de l’ordre du million de Bretonnes qui auraient pu prendre une part même modeste dans la Résistance, le fichier d’Isabelle Le Boulanger représente quelque 0,1 % de cette population : la Résistance féminine ne représenterait donc qu’un phénomène marginal et la gent féminine ne conforterait pas l’antienne selon laquelle la Bretagne aurait été « Terre de Résistance » [A].

Sans s’abstraire de son émerveillement, Isabelle Le Boulanger évite les questions de :

  • politique,
  • criminalité,
  • sexe.

Quelques 200 “combattantes” des 1137 cas trouvés par Isabelle Le Boulanger, sont entrées au Front national ou autres organisations satellites du Parti communiste (Organisation spéciale – OS, Union des Femmes françaises – UFF, Force unies de la Jeunesse patriotique – FUJP…), toutes organisations politiques et non militaires. L’auteure ne nous dit pas si ces CVR ont ardemment soutenu le pacte germano-soviétique qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale et conduit à l’Occupation de la Bretagne. En 2018, Isabelle Le Boulanger confond encore résistance et communisme, plus largement, politique et résistance.

Pour les questions criminelles, un aspect non pas subsidiaire mais intrinsèque de la Résistance, l’auteure cite par exemple une certaine …. Anne-Marie Louboutin épouse Trellu [6], qui a hébergé un “officier français condamné par contumace”… Et qui est cet officier ? Pourquoi ne pas citer son nom ? Ne s’agit-il pas de Marcel Dufriche, interrégional du Parti communiste français (PCF) mandaté par son Parti à l’été 1943 pour instaurer, en vue de la prise de pouvoir à la Libération, la guérilla rurale en même temps que des tribunaux “populaires” qui ont « jugé » leurs ennemis politiques comme par exemple un certain abbé Jean-Marie Perrot ensuite laborieusement assassiné par le Parti communiste français…

L’auteure use du néologisme ‘genrer’, une forme asexuée du mot sexe, un « cache-sexe » bien illusoire qui connote idéologiquement, voire politiquement, ceux qui en abusent. Alors que la démarche se fonde sur la différence de sexe entre résistants et résistantes, avec une revendication modérément féministe, l’auteure n’aborde pas la dimension sexuelle de la résistance féminine.  Pour illustrer a minima cette question, je citerai l’expression “filles à soldat” utilisée par un ancien résistant qui m’a transmis ses mémoires par écrit. Même s’il est délicat pour quiconque, que la distinction entre relation sexuelle et relation sentimentale est parfois ténue, cet aspect devrait être abordé, car il ne ressort pas toujours seulement de la sphère privée et explique occasionnellement certaines situations. A fortiori quand on revendique une dimension sociologique.

Libération de Scaër, début août 1944. Quatre « libérateurs » venant d’être libérés agressent sexuellement et publiquement des compatriotes, désignées et tondues par la « chef tondeuse » D. K. (de « genre » féminin), et quelques comparses (elles aussi de « genre » féminin). Des crimes sexuels d’une extrême lâcheté commis par des criminels et des criminelles non encore reconnus comme tels, alors que leurs victimes sont encore considérées ou stigmatisées comme des délinquantes (Collection particulière. Droits réservés).

L’élitisme de la démarche ne peut faire oublier la diversité des destins féminins pendant l’Occupation.

En juin 1940, à l’arrivée des Allemands, quelques 140 Sénans, environ un dixième de la population de l’île de Sein, rejoignent la Grande-Bretagne et s’engagent dans les Forces françaises libres (FFL). Christian Bougeard, du CRBC, qui préface le livre d’Isabelle Le Boulanger, a développé la statistique selon laquelle la densité de FFL au kilomètre carré était plus élevé à l’île de Sein que dans le Finistère, plus élevé dans le Finistère que dans le reste de la Bretagne, et enfin plus élevé en Bretagne qu’en France : les Bretons auraient donc été plus résistants que les Français…

Il y a cependant quelques inconvénients à quitter son île, même pour une plus grande, en laissant sur place sa tendre et chère. L’occupant y vient plus facilement occuper et il peut même galamment s’occuper. C’est ainsi qu’eurent quelques ennuis à la Libération les Sénanes H. H., A. F., M. G., G. L… Et nous espérons que le fruit des amours entre Hans, qui n’avait peut-être même pas un profil de grand blond aux yeux bleus, et la Sénane J. L. n’a pas subi les quolibets, les vexations et les brimades de collaborateurs malgré eux devenus ex-résistants par la grâce des Américains.

Faites l’amour, pas la guerre !

 

[1] Isabelle Le Boulanger, Bretonnes et résistantes 1940-1944, Coop Breizh, 2018.

[2] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 2 J 289 : Jacqueline Sainclivier, La Résistance en Ille-et-Vilaine (1940-1944), Thèse pour l’obtention du doctorat de 3éme cycle, Université de Haute-Bretagne, Rennes, 1978.

[3]  Isabelle Le Boulanger, Bretonnes et résistantes 1940-1944, op. cit., p. 246.

[4] Yves Mervin, Joli mois de mai 1944 – La face cachée de la Résistance en Bretagne, YM Editions. , 2103, pp. 150-154 : « Toul-Dous ».

[5]  Isabelle Le Boulanger, Bretonnes et résistantes 1940-1944, op. cit., p. 240.

[6]  Isabelle Le Boulanger, Bretonnes et résistantes 1940-1944, op. cit., p. 300.


[A] Selon Jacqueline Sainclivier, les femmes représentent 13 % de la population résistante, à comparer à quelques 54 % pour la population de l’Ille-et-Vilaine. Proportionnellement, cette population résistante serait donc largement plus masculine et aussi plus jeune que la population générale (selon la pyramide des âges produite vol. 2, p. 56) : pourquoi pas ? Dans une approche statistique, la question préliminaire à toute autre est d’évaluer le poids de la Résistance : qui est la population résistante, masculine et féminine, parmi la population générale ? pour répondre à cette question, il faut identifier individuellement les résistants (étant donné leur nombre limité) et commencer par définir ce qu’est un résistant en s’affranchissant  des multiples définitions officielles qui ont prévalu (ces définitions successives traduisent l’évolution de la mémoire du phénomène plutôt que le phénomène lui-même). Sans procéder à cette étape fondamentale, toute production de chiffres est prématurée.

Si tant est qu’il faille encore démontrer les carences de la démarche, nous mentionnerons l’existence d’au moins un autre fichier de résistants, le dossier administratif des résistants du service historique de la défense. Il y a donc, 75 ans après les faits, deux fichiers de résistants différents… Cet autre fichier suscite les mêmes interrogations et réserves que celui des CVR, mais au moins on y trouve une certaine Jeanne Bohec…

Georges Ollitrault

Auf der Heide blüht ein kleines Blümelein und das heißt Erika

Heiß von hunderttausend kleinen Bienelein wird umschwärmt Erika

« Erika », Herms Niel, 1939 [1]

Nul n’échappe et ne peut ruser indéfiniment avec la fatalité de la mort.  Vient de disparaître dans quatre-vingt quatorzième année Georges Ollitraut, connu sous le nom de « Jojo » dans la Résistance.

Paradoxalement, c’est un chant allemand qui me vient à l’esprit à l’annonce de son décès. Georges Ollitrault avait bien voulu m’accorder de nombreux entretiens à l’occasion de mes recherches sur la Seconde Guerre mondiale en Bretagne. Et c’est incidemment que j’ai découvert qu’il écoutait volontiers des chants militaires allemands. Intrigué, j’ai approfondi la chanson de Herms Niel et, en ayant appris les paroles, l’ai chantée ensuite, de bon cœur, avec Georges Ollitrault.

Il n’y a aucune interprétation erronée à tirer de cet intérêt. Lors de la période du groupe de sabotage mis en place par Louis Pichouron, Georges Ollitrault se rendait dans des cafés de Rennes et entamait la conversation avec les Allemands qui s’y trouvaient. Il leur disait : « je vais m’engager das les NSKK [2] ». Ces Allemands s’en réjouissaient et lui payaient à boire. C’est bien Georges Ollitraut qui m’a déclaré un jour : « pour bien combattre son ennemi, il faut bien le connaître. Quand on connaît bien son ennemi, on n’a plus envie de la combattre« .

Georges Ollitrault ne me parait pas avoir jamais éprouvé la « haine du boche », même après que ses parents à Loudéac aient été brutalisés lors de leur arrestation dès 1940. Et dans son parcours de résistant qui a duré toute l’Occupation, pendant  trois années de clandestinité, malgré les promiscuités inhérentes à son action, Georges Ollitraut n’a commis aucune exaction à l’encontre de ses compatriotes.

Rare interférence entre la période de la guerre et sa nouvelle vie : Georges Niemann, déserteur allemand ayant rejoint la Résistance, rend visite à Georges Ollitrault qui lui a sauvé la vie. Il emprunte alors le sulky de Georges.

La guerre n’est pas le but de la vie, elle n’en est qu’une vicissitude. C’est plus la guerre qui a fait Georges Ollitrault plutôt que Georges Ollitrault n’a fait la guerre. Et la paix revenue, Georges s’est consacré à sa véritable passion, son véritable métier, un héritage familial : les chevaux. En rupture avec la période de la guerre, non sans séquelles de cette période, Il s’installe dans le sud de la France, près de Castillon. A l’exemple de son père, Georges Ollitrault devient driver, entraîneur et éleveur. En 1979, il gagne en tant qu’entraîneur le Prix d’Amérique avec High Echelon  en 1′ 18″.  Il voyage en Europe et aux États-Unis et il fréquente les milieux hippiques dont il devient une figure.

Georges Ollitrault prêtait une attention particulière à la santé des chevaux et aux soins à leur prodiguer. Il donnait de nombreux conseils sur le sujet.

Un autre Georges Ollitrault.

Dernière victoire de Georges Ollitrault (à droite sur la photo) à l’âge de 70 ans le 1er octobre 1995 à Landivisiau, prix du Val Rouge (2 600 mètres) avec Brave de Clopeau. Parti le dernier, il revient doucement, évite la corde et tourne au grand longe à 800 mètres de l’arrivée. Il finit en tête parmi 16 concurrents.

[1] Interprétation romantique d’Erika (d’après le site de Frank Petersohn):

[2] Nationalsozialistische Kraftfahrkorps (NSKK) :  organisation de transport associée à l’armée allemande.

La partie émergée de l’iceberg

Lakaet oc’h eus ar gisti da gousket evit mat eus neketa. Hogen bremañ, p’eo tavet ho mindrailherezig, ha dont a ra ar c’housket deoc’h ?

Daou vi, Youenn Gwernig, Al Liamm, n° 107.

Ces filles que vous avez endormies pour toujours, vous les avez lavées, lessivées et blanchies, mais aujourd’hui que votre mitraillette s’est tue, dormez-vous ?

Jean Noac’h, Jean Bail et Jean-Yves Le Goff, maire de Scaër.

L’année dernière, lors des cérémonies commémoratives de la libération de Scaër le 4 août 1944, Jeanine Daniel représentant l’ANACR [1] de Scaër, avait mentionné l’exécution sommaire de Jeanette Laz et Marie-Jeanne Noac’h quelques jours après la libération du 10 août 1944. Ces faits ont été occultés pendant des décennies. Youenn Gwernig, fils de Jules Guernic de Scaër les avaient illustrés dans son poème Daou vi (« deux oeufs ») vers 1965. En 2016, j’en ai fait état dans Viens rejoindre notre armée ! où j’ai étudié le combat de Kernabat (village de Scaër) du 14 juillet 1944 et ses suites. A Scaër, comme ailleurs en Bretagne, la Résistance a été plus dangereuse pour les Bretons que pour les Allemands.

La reconnaissance publique de ces assassinats en 2017 a encouragé les discussions et suscité de nouveaux témoignages. La municipalité de Scaër, quelques citoyens, dont l’ancien adjoint au maire municipal Charles Burel, et l’ANACR en sont venus à décider d’une plaque commémorative qui a été inaugurée ce vendredi 10 août 1944 à Stang-blank, lieu des exécutions. Il y a surtout lieu de reconnaître la remarquable diligence du maire de Scaër, Jean-Yves Le Goff, pour parvenir à ce résultat concret et à un consensus réunissant des sensibilités divergentes et presque incompatibles.

Après Monterfil, Scaër est désormais la seconde commune de Bretagne à reconnaître officiellement des victimes de la Résistance.

La partie émergée de l’iceberg.

Jean-François Barbier, derrière le drapeau français, Jean Bail, Charles Burel, Jean-Yves Le Goff, maire de Scaër, Gwen Madec, Anne Friant, présidente de l’ANACR du Finistère [2], Jean Noac’h, Jeanine Daniel, Francis Salaün, correspond du Télégramme de Brest à Scaër.

La plaque a été dévoilée par Jean Noac’h, jeune frère de Marie-Jeanne. Jeannine Daniel a déposé une gerbe de fleurs au pied de la stèle. Lors des discours, Charles Burel, ancien adjoint au maire de Scaër et artisan de l’événement, a situé les enjeux de mémoire et rappelé les parcours de résistants plus ou moins liés à Scaër (dont Gwen-Aël Bolloré, D’estienne d’Orves…) qui illustrent ce que la Résistance peut avoir eu de noble et de respectable. Anne Friant, présidente de l’ANACR du Finistère, rompue à la dénonciation de la « barbarie nazie », s’est essayée à trouver une cohérence entre la réalité des faits et les idéaux de l’humanisme et du féminisme.


Ci-après, un rappel du parcours de Jeanette Laz et Marie-Jeanne Noac’h.

Henri Noac’h et Louis Laz, de Scaër aux Etats-Unis

Au début de la Première Guerre mondiale, Henri Noac’h, né en 1889, est rappelé comme réserviste : il passera ainsi 8 ans et demi dans l’armée, ce qui le conduira en Belgique et au Chemin des dames à Verdun. Ordonnance du colonel dans un régiment d’artillerie, il est moins exposé que ses 2 frères décédés pendant la grande Guerre. Il dispose de deux chevaux, un pour le colonel, l’autre pour lui. Il conclura : « J’ai eu de la chance ». Ayant appris le saut d’obstacles, il participe à des concours hippiques, en particulier à un championnat de France à Strasbourg.

Après la guerre, Henri Noac’h s’exile aux Etats-Unis en laissant en Bretagne sa femme, Marie-Madeleine Pillorgé, et ses deux filles : la sœur aînée « Jeannette », Marie-Jeanne à l’état-civil (née à Guiscriff le 31 mai 1922) et la sœur cadette Marie-Corentine (née le 2 décembre 1923 à Scaër). Viendront ensuite Joseph (né en 1930), et le plus jeune frère, Samuel (né en 1933 et décédé en 2001). La famille est domiciliée à Kerflous-vian en Scaër.

Henri Noac’h rejoint aux Etats-Unis Louis Laz, lui aussi de Kerflouz-vian, qui lui-même rejoindrait un oncle Laz arrivé dès 1909 aux Etats-Unis. Louis Laz travaille vraisemblablement lui aussi pendant un temps à l’usine Michelin puis à proximité. Aux Etats-Unis, Louis Laz et sa femme Hélène Rouzic ont une fille, Jeannette, qui naît à Detroit dans le Michigan, le 6 février 1923, et, vraisemblablement aussi, un fils Pierre, né en 1929 (un an de plus que Jean Noac’h qui se souvient avoir joué à Scaër avec un « Pierrot » Laz d’un an son aîné). Née sur le sol américain, Jeanette Laz, d’origine bretonne, est donc de nationalité américaine.

Henri Noac’h effectue ainsi deux voyages aux États-Unis, sur le même navire, « La Lorraine », une première fois en 1919 puis le 3 mars 1922. Il travaille chez Michelin à Milltown dans le New-Jersey, dans l’usine construite en 1907 après le rachat de l’entreprise A&V Rubber Factory.  En 1929, il revient à Scaër dans l’intention d’emmener sa famille aux États-Unis, mais sa femme Marie-Madeleine refuserait de le suivre. A l’occasion de son retour à Scaër, il rembourse un emprunt (selon un acte notarié du 6 janvier 1928 avec la mention « Guillou notaire. Remboursement fait par Henri Noac’h, employé usine Michelin & Co Milltown New-Jersey États-Unis d’Amérique, de passage à Scaër »). Au moment ou après la crise économique de 1929, la grande dépression, Henri Noac’h revient définitivement en Bretagne alors que Michelin ferme son usine des États-Unis.

Les friches de l’usine Michelin à Milltown dans le New-Jersey qui viennent d’être récemment rasées..

Pendant la Seconde Guerre mondiale, vers ses 16 ans, Jeannette Noac’h part travailler à Lorient, en tant que serveuse dans un café ou dans un restaurant. Suite aux bombardements de Lorient par les Alliés, elle part travailler à Paris. Jeannette a un ami allemand qu’elle aurait accompagné lors d’un voyage en Allemagne. Henri Noac’h fait le reproche à sa fille d’avoir un ami allemand. Jeannette s’installe alors chez une tante maternelle à Scaër, Marie Noac’h veuve de Jérôme Tremerin. Au moment du Débarquement, Jeannette travaille dans la région de Caen où elle rencontre des Américains. Suite à la destruction de Caen, elle revient à Scaër, traversant la ligne de front. Sa famille la croyait toujours à Paris.

Avant la Seconde Guerre mondiale, suite à des « signes de guerre proche », la famille Laz repart aux Etats-Unis. Mais au moment des faits, Hélène Rouzic est décédée et Jeannette Laz est restée en Bretagne. Pendant l’été 1944, elle travaille dans les fermes à « tirer les petits pois et les haricots », peut-être en même temps que Marie-Jeanne Noac’h. Jeannette n’est pas très favorisée et assez isolée.

Les assassinats

Nous nous appuierons tout d’abord sur le témoignage tapuscrit d’un ancien Scaërois, déposé à l’Institut de documentation bretonne et européenne (IDBE) à Guingamp. Certains noms sont codifiés, dans la mesure où, dans cette histoire, des liens divers, y compris familiaux, existent entre les multiples parties et intervenants. Qui plus est, des descendants des familles peuvent se sentir plus ou moins héritiers des actes de leurs parents. Mais les faits impliquent des personnes qui ont bénéficié d’une reconnaissance officielle pour leur appartenance à la Résistance. Ces faits publics ne peuvent être arbitrairement occultés.

Ci-après la partie du témoignage concernant les assassinats :

Je vais essayer de rappeler quelques faits qui ont marqué la « libération de SCAER » ceci est relevé de mémoire et celle de quelques amis avec parfois des contradictions de détail. Puisque le fait le plus horrible me revient d’abord en mémoire, en tout premier des circonstances de l’assassinat « pour exemple » de deux malheureuses jeunes filles et d’un homme un peu plus âgé.

L’horreur ne se déchaîna que 8 ou 10 jours plus tard. Deux pauvres filles qui ne furent pas assez promptes et adroites pour renverser leur liaison, filles faciles, mais pas des lumières d’intelligence, sortirent le dimanche se promener à Pont Meur au sud du bourg où elles rencontrèrent leur terrible destin. Une sentinelle ne réagit pas à leur passage, mais réclame ses papiers à un quidam, lequel répondit à la sentinelle « Tu oses me demander mes papiers à moi, qui n’ai_ rien à me reprocher et tu laisses passer des deux garces qui ont couchées avec des boches ». La sentinelle rappelle alors les deux filles qui furent arrêtées sur le chemin et ramenées au bourg où elles furent interrogées en public !

L’une en particulier était simplette. Confondues d’avoir été le passe-temps des boches, elles furent menacées d’être tondues, sauf si elles avouaient avoir dénoncé le lieu de parachutage de Juillet vers Coadry. Terrorisées, elles avouèrent tout ce qu’on voulu leur faire dire et, bien entendu, tondues [7], goudronnées et promenées dans le bourg sur deux haridelles. De loin, je me souviens de les avoir vues battues à coups de crosse, et hurlant de détresse sur leurs chevaux jupes relevées. La population de Scaër regardait sans trop comprendre et aussi, en partie, tout au moins terrorisée, un peu la foule du Calvaire. Entre temps, un authentique commandant de la Première Guerre mondiale [C] avait poussé la veulerie jusqu’à se faire photographier près d’elles tondues, ce qui lui attira une remarque « Commandant vous venez de souiller votre uniforme », mais ne réussit pas à lui acquérir pour autant les bonnes grâces de la résistance. Il avait viré trop tard sa veste. Ce fut tout ce que la population de Scaër apprit ce jour là, c’était un dimanche [5].

Mais le lendemain matin, une affiche était placardée, apprenant à la population qu’au petit matin il y avait eu trois exécutions dans la carrière de Stang-Blank à 2 kilomètres au sud-sud-ouest du bourg, celles de trois traîtres dénonciateurs du maquis de Kermabat près de Coadry [6]. Jugés par une cour martiale, reconnus coupables et exécutés sans autres formes. La cour martiale était composée, entre-autre, sous noms d’emprunt : de C., chef de la Cie F.F.I., du commandant de la place, D, du « colonel » M, F.T.P., des capitaines T. et K.. Les trois traîtres étaient nos deux malheureuses et un homme de 25 ans, ancien marin, qui s’était fait une réputation de délateur, apparemment sans fondement. Les trois avaient deux traits communs : n’avoir aucune défense personnelle, ni de défenseurs d’envergure, et être du niveau populaire. L’une des filles était enceinte, on ne saura jamais si c’était d’un allemand ou d’un petit gars du coin. Leurs pauvres noms : Barz [Laz] – Nihouarn [Noac’h] pour les filles, François Toulgoat pour l’homme [8]. Un jugement ultérieur a déclaré celui-ci non coupable, sa mère a eu une pension, m’a-t-elle dit elle-même. Pour les filles, on ne sait pas s’il y a eu un jugement ultérieur.

Les circonstances atroces de l’exécution, un cortège sinistre fait du camion qui les emmena du bourg à l’abattoir, du camion du peloton d’exécution, dont l’un des « volontaires » était le propre oncle de l’une des filles[3], du prêtre qui assista à l’exécution et du menuisier réquisitionné pour livrer trois cercueils et qui fut aussi témoin rapporta plus tard que l’une des filles avait été mise vivante encore dans le cercueil. L’une des filles resta recroquevillée, s’appuyant d’une main sur le sol. Le colonel M. lui donna lui-même deux coups de pistolet en pleine tête.

Plus tard, un compte-rendu du commandant D., prouva qu’aucun des trois n’avait dénoncé le maquis, puisque le repérage avait été effectué depuis la colline de Toull Laeron en Spézet d’où l’on a une vue complète de la région du parachutage et que le parachutage repéré fut le second sur le terrain à la suite de l’interception du code (Réservé à D. par le F.T.P. M.). Ces exécutions n’avaient visiblement pas d’autres buts que de terroriser la population, en choisissant à bon compte, des victimes sans défense.

Un parachutage d’armes vers Coadry [village de Scaër] en juillet, le code secret détenu par D. F.F.I. fut intercepté les F.T.P.F., colonel M, second parachutage qui, aperçu, fut la cause du massacre de Coadry. Donc, cause directe D. et M., les victimes ultérieures furent accusées d’avoir dénoncé le maquis et exécutées par les responsables réels du massacre de Coadry. M. commanda lui-même le peloton, d’où envergure de faits : responsabilité relevant de la cour martiale : boucs émissaires, défoulement des passions et population terrorisée. Bien entendu, à l’époque, seuls quelques initiés connaissaient les dessous. M. préféra tuer quatre innocents (le bébé à naître) plutôt que de subir la cour martiale.

Quelques jours après l’assassinat, dans la soirée, Joseph (14 ans) et Samuel (11 ans) dorment dans leur chambre. Un individu prend dans la cour un morceau de bois et frappe sur les carreaux des fenêtres. Joseph reçoit des éclats de verre. Samuel crie de peur. Les deux frères vont ensuite dormir sous les arbres à la belle étoile pendant une quinzaine de jours. Un menuisier vient quelques temps après prendre les mesures pour réparer les fenêtre.

La famille reste isolée. Elle ne sait plus à qui parler et ne se ravitaille pas. Sur le chemin qui mène au bourg, Joseph Noac’h croise à plusieurs reprises un individu qui finit par lui dire en breton : « Mais tu vas continuer à aller à l’école après tout çà ? ta place n’est plus là ». Joseph ne veut plus retourner à l’école. Certains de ses camarades viennent le chercher : Robert Coïet de Prat-cotter, Marcel Stephant de Ty-Ru, René Bernard de Minez-Saint-David.

Après la guerre, Henri Noac’h est convoqué à la mairie de Scaër où on lui demande de présenter le livret de famille pour inscrire la date du décès de Marie-Jeanne. Ce décès ne lui ayant jamais été annoncé officiellement, il demande : « Ma fille est donc morte ? ». Aucune inscription ne figurera sur le livret.

[1] Association nationale des anciens combattants de la Résistance, d’obédience communiste.

[2] A sa demande, nous n’avons pas produit sa photographie.

[3] fait avéré.

[4] Marie-Jeanne a écrit une lettre transmise à la famille par le recteur de Scaër, sur du papier écrit au crayon gris. Sur cette lettre était écrit : « Je vous demande pardon pour la peine que je vous ai fait ». Joseph a vu cette lettre qui a été détruite par la suite par sa mère en même temps que les photos de Marie-Jeanne.

[5] En référence au calendrier, la libération de Scaër ayant eu lieu le vendredi 4 août et les exécutions le jeudi 10 août au matin, les arrestations ont du se produire le mercredi 9 août.

[6] lors de la nuit du 9 au 10 août, Marie-Jeanne Noac’h et Jeanette Laz sont violées en collectivité chez F. par des résistants, FFI et FTP confondus.

[7] Dans la cour du collège Saint-Alain. Ce jour-là, elles sont aussi séquestrées à la mairie de Scaër avec une autre jeune fille, P., qui a failli subir le même sort.

[8] Bien qu’ancien du maquis F.T.P. de Scaër, son nom ne figure pas sur la plaque commémorative…

[9] Ce passage peut être précisé : après un premier parachutage à Coadry (à 3 km au nord-ouest de Scaër) au profit des FFI (D), les FTP (M) obtinrent un deuxième parachutage au même endroit, à l’insu des FFI. Ce second parachutage fut intercepté par les Allemands qui massacrèrent les FTP puis les FFI à Kernabat le 14 juillet 1944.

Yann Fouéré a sauvé l’Humanité

Êtes-vous antiyoudomicrologophile ? Si, si, je vous parle français. Et un peu grec ancien par la même occasion [1]… Êtes-vous donc anti-youdo-micro-logo-phile ? En Bretagne, nous avons quelques antiyoudomicrologophiles : il y a Pierrick, le pionnier, et surtout notre Françoise nationale, Miss Points Godwin en Bretagne… et aussi quelques émules qui ne sont pas prêts de la rattraper.

A l’occasion de mon livre Arthur et David – Bretons et Juifs sous l’occupation publié chez Yoran Embanner en 2011, j’ai moi-même mené une enquête dans le mouvement breton sur les relations entre les nationalistes bretons et les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Certes il y eut des propos antisémites et des dénonciations et je n’ignore certainement pas ces aspects. Mais je préfère positiver. Et il y a de quoi.

Tout d’abord, ma petite phrase antisémite préférée :

Certes, des esprits chagrins pourrait interpréter ce texte comme antisémite : il ne commence pas très fort en effet. Mais oser, dans le contexte de l’Occupation, comparer les Juifs aux Irlandais, des non humains et des plus ou moins tolérés par la race supérieure, c’est tout simplement extraordinaire ! Peut-on trouver dans la presse occupée en Europe, en la comparant aux Irlandais, un aussi bel hommage à la nation juive  ? Laissons donc parler les antiyoudomicrologophiles qui nous rabâchent que les nationalistes bretons auraient été d’affreux nazis, alors que leur référence idéologique était sans ambiguïté le républicanisme irlandais.

Il y eut surtout de réelles amitiés, des connivences et des solidarités, jusqu’au sauvetage de certains Juifs pourchassés. Je préfère collectionner ces histoires positives et je me complais à vous dresser la liste de celles que j’ai identifiées jusqu’à présent :

  • Yann Fouéré et le mari juif d’Ida Franca
  • Olier Mordrel et Max Jacob
  • Roparz Hemon et Julius Pokorny
  • Fransez Debeauvais et la famille Levi de Bruz
  • Polig Monjarret et Samuel Brenner
  • Pierre Le Lay et Lola Schafler épouse Drücker
  • Les nationalistes bretons de Lorient Hamon, Étienne Le Grand, Cavelet, Bouc’h et Israël Gesko

Israël Gisko (Archives départementales du Morbihan). Israël Gesko eut la bonne idée de revenir en Bretagne avec les prisonniers bretons libérés par les Allemands au titre de leur nationalité bretonne. Naquit ensuite une amitié entre lui et des membres du Parti national breton à Lorient. Malheureusement, Israël Gesko fut rattrapé par les persécutions des nazis et de certains services de l’État français. Il n’est pas revenu des camps de la mort.

  • François Taldir-Jaffrennou et Leo Perutz
  • Yves Delaporte et Berthe Weill, Denise,  Daniel, Claudine Mazeas
  • Célestin Laîné et Fritz Heinsheimer
  • Germaine Le Helloco et Charles Steir
  • Ange Péresse et Pierre Dorade
  • Gaston Sébilleau et Moszeg, Riva, Léonard, sa soeur Epelbaum
  • Joseph Martray et des enfants juifs resté non identifiés
  • Guy Étienne et David Ben Gourion

Soit le gratin nationaliste de cette joyeuse époque.

Pourquoi Yann Fouéré a-t-il plus que les autres sauvé l’Humanité ? Peut-être parce qu’est récemment disparue, en janvier dernier, Claudine Mazéas, rescapée avec sa famille de la Shoah. J’ai fréquemment rencontré Claudine Mazéas au moment où j’écrivais Arthur et David et j’avais gagné sa confiance. Elle m’avait montré les étoiles jaunes que sa famille et elle-même avait été contraints de porter à Guingamp suite aux ordonnances allemandes et aux lois raciales de l’État français. Toucher l’histoire du bout des doigts…

Avec Yann Fouéré, nous avons évoqué lorsque que je l’ai rencontré en mai 2006, le sort de la famille Mazéas qui fut sauvée in extremis du camp d’Auschwitz par l’intervention d’Yves Delaporte et d’Hermann Bickler. Il m’a expliqué les démarches qu’il avait lui-même faites en faveur de la famille Mazéas auprès des autorités allemandes et françaises avec un sourire de satisfaction évident. Qui plus est, ses propos ont été largement confirmés par la consultation des archives.

D’après Michna, Sanhédrin 4:5 « וכל המקיים נפש אחת מישראל מעלה עליו הכתוב כאילו קיים עולם מלא »), ce qui se traduit par « celui qui sauve une vie sauve l’humanité tout entière ». Je vous ai peut-être donné l’impression de saisir les subtilités de la Torah, mais il n’en est rien et je vous ferai grâce des débats sur la traduction de cette phrase en hébreu. Quoiqu’il en soit, l’intention compterait plus que la conscience des conséquences de l’acte.

En tentant tout ce qu’il pouvait pour venir au secours des Mazéas, dans l’ignorance du destin qui les attendait, Yann Fouéré n’a-t-il pas sauvé l’Humanité ?

[1] antiyoudomicrologophile  : antiyoudo (antisémite ou antijuif), micro logo (micro : petit, logo : phrases) et phile : amateur. Soit amateur de petites phrases antisémites… un peu, beaucoup… à la folie !

Jean Miniou

…Chistr zo graet vi bout evet, Merhied yaouank vit bout karet (1)

Vient de disparaître dans sa 96éme année Jean Miniou de Guiscriff. Jean Miniou fait partie de cette génération à qui l’Éducation nationale française a interdit de parler sa langue maternelle à l’école. Si tous furent meurtris, Jean Miniou fut de ceux qui ne l’acceptèrent jamais.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, après l’assassinat de l’abbé Jean-Marie Perrot le 12 décembre 1943 par le Parti communiste français, Jean Miniou s’engage dans une unité militaire bretonne qui cherche à protéger les nationalistes bretons contre diverses agressions. Conscient de la précarité de la situation, Jean Miniou a l’occasion de demander au chef du Parti national breton (PNB) s’il serait possible de se rapprocher des Alliés pour éviter de combattre un jour des cousins gallois… La question est pertinente mais Raymond Delaporte ne sait comment la mettre en oeuvre.

Après la Libération, et quelques années de travaux forcés, Jean Miniou retourne à la vie civile et, assez rapidement, crée une entreprise de travaux publics et de promotion immobilière en région parisienne. Avec des chantiers à Sarcelles, la Défense… les affaires sont florissantes et Jean Miniou se révèle en chef d’entreprise. Mais il n’est pas motivé par la réussite matérielle. Selon une devise « discrétion et efficacité”, Jean Miniou préfère venir en aide aux associations bretonnes, en particulier celles qui œuvrent pour la langue bretonne, comme les écoles Diwan. Il participe aussi activement, à l’aménagement des nouveaux locaux de la Mission bretonne rue Delambre dans le 14éme arrondissement de Paris. Si une association de lutte bretonne cherche de la sciure pour un tournoi, Jean Miniou déclare « Je m’en occupe ». La sciure est livrée au jour dit et enlevée après la manifestation. De retour au Pays, Jean Miniou a très largement contribué à la restauration du manoir de Landeleau.

En avril 2009, Jean Miniou accepte ma proposition de rencontrer un compatriote qu’il aurait pu affronter les armes à la main dans les circonstances de la guerre en juillet 1944 du côté de Scrignac. Un franc-tireur partisan (FTP) au passé prestigieux qui ne s’en est pris qu’à l’occupant et non pas à ses compatriotes. Il ressort de cette rencontre, que, sans éluder la réalité des faits et dans le respect de toutes les victimes, tout en écoutant le point de vue des autres et en faisant preuve de réelle intelligence, le dialogue peut s’instaurer et les affrontements pourraient être évités. Nul n’est tenu d’entretenir des hostilités stériles jusqu’à la septième génération.

Après avoir perdu sa compagne Marie-Thérèse en mai 2016, sans descendance, Jean Miniou nous quitte après avoir légué ses derniers biens à des œuvres caritatives.

Adieu Jean

Guiscriff, 11 janvier 2018

1 – Son ar chistr (« la chanson du cidre »), chanson composée par deux camarades guiscrivites de Jean Miniou, ses aînés Jean Bernard et Jean-Marie Prima (« le cidre est fait pour être bu, les jeunes filles pour être aimées… »). Une chanson que Jean Miniou avait encore chanté lors de son dernier anniversaire.

La fin du chemin, jusqu’au bout de l’impasse

L’Empire soviétique offre ce caractère exceptionnel d’avoir été une super-puissance sans avoir incarné une civilisation.

François Furet, Le Passé d’une illusion, Robert Laffont, 1995.

On avait déjà eu droit en 2012 à un livre de Francis Arzalier, Les Perdants, qui traite des mouvements régionaux pendant la Seconde Guerre mondiale. La théorie en est simple :  ce sont ces mouvements qui causent les guerres et la révolution prolétarienne nous préserverait du pire. Et vous pensiez que les empires et les États-nations étaient responsables…

Iconographie comparée des deux principaux totalitarismes du XXe siècle (Spiridon Ion Cepleanu)

En Bretagne, ce sont les trotskystes qui ont d’abord exploité le filon et il nous manquait la vision communiste orthodoxe. C’est maintenant chose faite avec le livre de Maryse Le Roux et Ismaël Dupont qui viennent de publier La fin du chemin, 1920-2000, des indépendantistes en Bretagne aux éditions Skol Vreizh. Rien de neuf sous le soleil, on est dans le réchauffé, quasiment dans le plagiat.

Après avoir flirté avec les nazis dans le cadre du pacte germano-soviétique et écrasé avec eux la Pologne, l’Internationale communiste s’est alliée aux ploutocrates de la City de Londres qu’elle stipendiait encore jusqu’au 21 juin 1941. Fort heureusement, la Bretagne s’est trouvée  du bon côté du rideau de fer après la guerre et les espoirs du Parti communiste d’une prise de pouvoir lors de la Libération ne se sont pas réalisés.

A ce moment, le Parti communiste culminait dans les 25% des voix lors des élections et depuis, les positions communistes en Bretagne sont tombées les unes après les autres. Il ne reste pas grand chose des petites Russies du centre-Bretagne qui se sont dépeuplées et les bastions ouvriers des ports ne sont plus qu’un souvenir. Aujourd’hui, le Parti communiste ne présente plus systématiquement de candidats aux élections. Lors des législatives de 2017, Ismaël Dupont a battu un record avec 2,68% des suffrages exprimés dans la circonscription de Morlaix.

Comme le nazisme, le communisme est responsable des génocides les plus importants dans l’histoire de l’humanité, y compris en Bretagne où on lui doit des centaines de morts, ce que nous rappellerons aux auteurs qui ont choisi d’occulter cette réalité.

Il y a des revendications sociales légitimes en Bretagne comme ailleurs et pour éviter tous conflits, il est important de traiter ces questions. Malheureusement, les dernières lois sur le travail ne vont manifestement pas dans le sens du progrès social. Quoi qu’il en soit, le communisme n’a jamais été une solution à ces problèmes où que ce soit sur la planète. Il est en train de sombrer à Cuba et son apothéose surviendra tôt ou tard en Corée du nord. Histoire oblige, le communisme ne suscite plus aucun espoir collectif et ses derniers représentants sont une espèce en voie de disparition. Nous sommes affranchis du nazisme, pas encore du communisme. Soyons patients.

En matière de perdants avec Francis Arzalier et de fin du chemin, avec Maryse Le Roux et Ismaël Dupont, on ne peut pas dire que nous n’avons pas à faire à des experts.

Palmarès des totalitarismes et des dictateurs (Memolition)